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DONNA:«Toute mon identité, c’était d’être sa femme» Féminin PluriElles #5 - Dossier spécial sur les violences conjugales

Dossier paru le 1er mai 2021

Temps de lecture : 8 minutes

Pour ce 5ème épisode de Féminin PluriElles, nous vous proposons un dossier spécial consacré aux violences conjugales. Pendant plusieurs mois, nous avons rencontré des femmes de la communauté acadienne et francophone qui ont toutes connu la violence d’un mari ou d’un conjoint. Elles ont accepté de partager avec nous leurs histoires, leurs blessures et surtout leur résilience pour se reconstruire après le traumatisme. Dans les dernières parties de cet épisode, nous offrons la parole aux expertes et spécialistes de cette question, pour mieux comprendre les mécanismes de la violence fondée sur le genre.

Partie 5 : découvrez l'histoire de Donna

Donna Pitre-Millar a la cinquantaine et un beau sourire. Seules quelques rides, au coin des yeux et sur le front, esquissent joliment le passage du temps. L’Acadienne, qui nous reçoit chez sa mère à Summerside, tient à témoigner de son histoire. Pendant douze ans, elle s’est retrouvée prisonnière d’une relation toxique faite de dénigrements constants et de violences diverses. Elle habitait alors en Colombie-Britannique.

Vingt-quatre ans après son divorce, Donna s’estime guérie. Non sans peine. «Ça m’a pris longtemps pour me reconstruire, il y a quatre ans je l’ai revu pour les noces de ma plus jeune et je n’ai plus de rage contre lui», assure-t-elle. Le regard embué, la mère de famille sourit : «J’ai encore quelques poches de douleur à cause des affaires que j’ai manquées avec mes filles mais maintenant ça va mieux, on s’accorde bien, elles sont attachées à moi». Il y a un an, Donna a trouvé la force «de conter la vraie histoire» à son aînée. Le chemin a été long et les épreuves, nombreuses.

«Elle ne connaissait pas la vérité, quand elle était petite, elle ne réalisait pas que c’était de la violence conjugale».

Pour Donna, tout commence en 1984 sur les bancs de l’église. Elle rencontre son futur mari au sein d’un groupe de jeunes affilié à sa paroisse. «Il se la joue un peu dur» mais elle ne s’inquiète pas outre mesure. Elle est amoureuse et, à vingt ans, a une idée très précise de ce à quoi doit ressembler son avenir. «Ce n'était pas la peine de commencer quelque chose si ce n’était pas pour se marier», partage-t-elle. En moins d’un an donc, le couple se marie et Donna donne naissance à trois filles en l’espace de trois ans.

La phase de séduction dure peu de temps. À la maison, la femme au foyer doit s’occuper de tout, des enfants, du ménage, des lessives, et ce n’est jamais assez.

«Toute mon identité, c’était d’être sa femme. Et pour lui, je ne remplissais pas mon rôle», résume Donna. Les violences physiques et psychologiques s’enracinent de «bonne heure dans la relation». «Il avait rarement quelque chose de gentil à me dire, j’étais laide, une terrible mère, incapable de rien faire, je ne pouvais jamais lui plaire», rapporte Donna. Au harcèlement moral, s’ajoute la violence perverse du quotidien.

«Ça venait de nulle part, il me tordait la face ou le bras, me projetait la tête contre la table, en faisant en sorte de ne pas me laisser de traces», témoigne la quinquagénaire qui souffre de traumatismes cervicaux à plusieurs reprises.

Donna ressasse les souvenirs douloureux de ses anniversaires et des fêtes des mères. «Chaque année, il me laissait toute seule avec les filles, je n’avais jamais de cadeaux ou de cartes, il préférait partir en vacances avec ses amis». Son mari n’hésite pas à l’humilier en public. «Pour lui, c’était correct, il ne faisait rien de mal, une fois on était avec l’un de ses amis qui me complimentait, il lui a répondu ‘tu la veux pas?’, c’était tout le temps comme ça», se remémore Donna.

Dans l’intimité du foyer, ses trois filles sont les témoins silencieuses des violences. Donna «fait de son mieux» pour les protéger d’un père qui les instrumentalise.

«Il les montait contre moi, elles répétaient ses propos en me disant ‘quelque chose ne va pas avec toi, je ne voudrais pas être comme toi quand je serai grande’, ça a endommagé notre relation», regrette-t-elle.

Donna se souvient d’un épisode marquant qui s’est produit à la fin des années 1980. Suite à un accident de voiture provoqué par son mari, elle est grièvement blessée et souffre de séquelles neurologiques importantes. Elle subit plusieurs opérations en l’espace de quelques mois. De retour à la maison, elle doit se reposer. «Il n’arrêtait pas de me dire que je faisais ça pour avoir de l’attention, pour ne pas faire le ménage, que j’étais paresseuse et stupide». Épuisée, Donna demande à son mari d’embaucher quelqu’un pour l’aider dans les tâches domestiques. «Il s’est enragé, s’est couché sur moi, a plaqué son bras contre mon cou, j’ai eu peur de perdre connaissance, puis il m’a poussé contre les murs, il était fier de lui», souffle-t-elle.

Donna finit par excuser des comportements intolérables. Le mécanisme de l’emprise opère peu à peu comme un piège qui se referme. «J’étais dépossédée de tout contrôle sur ma vie, j’endurais pour lui faire plaisir, je croyais que c’était normal, n’importe quoi pouvait arriver, je pensais que je le méritais, je n’avais même plus peur, c’était juste la réalité», confie Donna qui se réfugie dans la foi. «J’avais besoin d’une raison de vivre, m’impliquer dans mon église, c’était ma manière de faire partie de la société», analyse-t-elle.

Au début, Donna n’en parle pas à son entourage. La honte, la culpabilité et l’isolement la rongent : «Ma famille avait des suspicions mais ils n’avaient pas conscience du sérieux des violences».

Profondément croyante, l’Acadienne se tourne d’abord vers son pasteur qui ne comprend pas la gravité de la situation. «Il m’a dit qu’une partie de la solution reposait sur mes épaules, qu’il fallait que j’essaie d’arranger les choses car c’était le chef de famille, relate-t-elle. Ce n’est qu’au fil du temps qu’il a réalisé que c’était inacceptable.»

Elle se confie aussi à sa belle-mère et à sa belle-soeur qui, là encore, n’accordent aucun crédit à ses propos. De peur qu’on lui retire la garde de ses filles, Donna ne contacte ni la police ni aucune association extérieure à sa paroisse.

«J’aurais aimé que plus de personnes me disent que c’était anormal, quelqu’un m’a quand-même répondu ‘c’est la vie, c’est injuste, c’est comme ça’», souligne-t-elle.

Jusqu’au bout, son mari veut garder le contrôle. Lorsque ses filles sont toutes les trois en âge d’aller à l’école, Donna trouve un travail dans un restaurant et ouvre un compte bancaire à son nom. «Il s’est fâché car il voulait savoir ce que je faisais de l’argent alors qu’à cause de lui on était tout le temps en dette, il dépensait n’importe comment», s’agace-t-elle. Et de poursuivre : «Il est allé voir mon patron pour prendre ma paie. Il a carrément dit des choses méchantes sur moi et j’ai perdu mon job à cause de lui». Décidée à gagner son indépendance financière, Donna retrouve un emploi d’hôtesse d’accueil peu de temps après.

Les années passent, les disputes et les moments de tension extrême s’enchaînent. Pourtant, le divorce n’est pas une option pour Donna dont les valeurs religieuses sont très fortes.

C’est l’un de ses frères qui contribue à lui ouvrir les yeux. «Il voyait ce qui se passait et m’a dit ‘t’as besoin de le laisser, il est horrible, il ne t’aime pas, sinon il te traiterait pas comme ça», se rappelle-t-elle. Donna se décide alors vraiment à rompre. Quelques mois plus tard, sur les conseils de son pasteur, elle tente une dernière fois de parler à son mari, en vain. «Il niait, je n’avais pas d’autres choix que de le quitter, lâche-t-elle. Le soir où je suis partie, il a réveillé nos filles pour leur annoncer que je ne reviendrais jamais.»

Après la rupture, un couple d’amis l’accueille pendant une semaine et l’encourage à aller au bout de sa démarche. Grâce au soutien d’une association, Donna trouve la force de se rendre dans un commissariat pour déposer plainte, avant de partir plusieurs mois chez ses parents à l’Île-du-Prince-Édouard (Î.-P.-É.) «pour se récupérer». De retour en Colombie-Britannique, elle parvient à se mettre d’accord avec son mari pour garder les enfants une semaine sur deux. Mais Donna, qui faute d’argent n’a pas pu s’offrir un avocat, perd la garde de ses filles à l’issue du divorce ainsi que sa maison. «Et quand je voyais mes filles, c’était difficile, il les utilisait pour me faire du mal», explique-t-elle.

À l’adolescence, ses enfants refusent carrément de la voir pendant cinq ans. Sans travail ni ressources, Donna se retrouve à la rue pendant un an. Des amis et de la famille lui offrent une chambre ou un canapé le temps d’une nuit ou d’un mois.

En 2003, ses parents la convainquent de rentrer à l’Î.-P.-É. et l’hébergent chez eux pendant deux ans. C’est là qu’elle rencontre son second mari, «un homme doux, au grand coeur» avec qui elle s’installe en région Évangéline. La Prince-Édouardienne reprend également des études en français au Collège de l’Île et décroche un travail dans un centre d’appel. Avant de nous quitter, Donna tient à nous montrer des photos de son deuxième mariage et de réunions de famille avec ses filles et ses petits-enfants. Autant de signes qu’une page s’est définitivement tournée.

Texte, photos et vidéos/sons : Marine Ernoult

Les autres parties de ce dossier spécial sur les violences conjugales :

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Féminins PluriElles est un projet d’Actions Femmes, l’organisme qui représente les femmes acadiennes et francophones de l’Île-du-Prince-Édouard. Ce projet de sensibilisation vise à montrer toute la diversité des femmes qui composent notre communauté et à partager leurs réalités et leurs défis. Pour cet épisode spécial, Actions Femmes ÎPÉ a bénéficié du soutien financier du gouvernement de l’Île-du-Prince-Édouard.

Plus d’info : afipe.ca