Affiches cubaines Les idées de Castro, le visage du Che

Régis Léger a publié le très bel ouvrage « Cuba gráfica, histoire de l’affiche cubaine ». Graphiste-illustrateur, il signe son travail sous le pseudonyme de « Dugudus ». Interview.

Est-ce la Révolution qui a lancé le graphisme cubain ?

Non, pas du tout. Pendant la colonisation espagnole, les dessinateurs travaillaient pour la canne à sucre et le tabac en réalisant les étiquettes des bouteilles de rhum et les bagues à cigares.
Ensuite, les Américains ont testé, sur la population de l’île, une foule de produits : voitures, cosmétiques, boissons. Les agences de pub cubaines faisaient le job, à moindre coût. Cuba a, très tôt, été pionnière en matière de techniques d’impression. Date marquante : le milieu des années 1940 et l’essor de la sérigraphie. Elle a été surtout utilisée à des fins politiques, lors d’élections locales par exemple.

Que se passe-t-il après la prise du pouvoir par les castristes ?

Un bouleversement. En 1962, la publicité est proscrite, les agences sont nationalisées. Deux grandes questions se posent, sur le plan social et politico-artistique : où replacer les équipes et comment peut-on mettre la Révolution en images ?
Les affiches collées aux murs ou placardées sur de grands panneaux représentent un vecteur important pour diffuser les idées. Ne pas oublier qu’à cette époque, de très nombreux Cubains sont analphabètes. Donc, c’est le visuel qui compte.

Peut-on caractériser l’affiche cubaine ?

Il y a peu de texte, le dessin prime. Les couleurs sont vives. Compte tenu du blocus économique imposé par les Etats-Unis et des pénuries de produits (ce qui reste d’actualité aujourd’hui), les affiches ont souvent le même format. La moitié est en blanc, en raison d’une pénurie de couleurs. Certaines images ont même été imprimées sur du papier journal, celui de Granma, le quotidien communiste. Chaque affichiste a créé, petit à petit, son propre style.
Tous ont travaillé pour les Cubains, mais aussi pour l’étranger, dans le cadre des solidarités internationales. Leurs œuvres étaient destinées aux camarades du Vietnam, d’Angola, d’Amérique latine ou d’Europe pour contribuer, par exemple, aux combats de la décolonisation.

Fidel est le héros de la Révolution qui a été le plus représenté ?

En fait, non. La première affiche révolutionnaire date du 1er janvier 1959. Elle a été réalisée par Eladio Rivadulla, euphorique, quelques heures avant l’entrée de Castro et des barbudos dans La Havane. Il s’est inspiré d’une photo de Fidel et l’a reproduite à la manière d’une gravure sur bois, en noir et rouge.
Il se réfère au « mouvement du 26 juillet 1953 » : il regroupait les révolutionnaires qui avaient attaqué la caserne de la Moncada, à Santiago-de-Cuba, et qui s’était soldée par un échec sanglant.
Bien sûr, on a souvent dessiné Castro dans son uniforme vert de guerrillero, avec sa casquette et l’étoile.
Puis, on le voit avec des rides et des cheveux blancs. Mais c’est moins ses traits que ses idées qui ont été illustrées: l’épopée de la prise du pouvoir, la réforme agraire, les campagnes d’alphabétisation et de la coupe de la canne à sucre. Ou les phrases-chocs de ses discours, reprises en slogans.
Pour éduquer les masses, notamment les paysans, René Mederos, par exemple, a réalisé une Histoire de Cuba, de Martí à Castro, sur de grands panneaux. Ils constituaient une expo itinérante qui a voyagé dans les campagnes.
Castro est certes présent, mais ce sont surtout d’autres héros de la Révolution que l’on a beaucoup vus sur les murs.

Che Guevara, parce qu’il était plus beau, incroyablement photogénique ?

Oui, mais pas seulement ! Camilo Cienfuegos (1932-1959) et le Che (1928-1967) étaient beaux et braves. Ils sont morts jeunes. Ils sont devenus des personnages mythiques. Leur image est figée à jamais. Rien à voir, évidemment, avec un Castro vieillissant en jogging informe.
Beaucoup d’affiches reprennent des postures ou des expressions vues sur des photos: le fameux portrait du Che au béret, pris par Alberto Korda en mars 1960 (ou le Che au cigare, de René Burri, en 1963…).
Mais celui qui est vraiment considéré comme le héros national, c’est José Martí (1853-1895), le philosophe, poète et journaliste qui fonda le Parti communiste cubain.
Il a été plus représenté que tous les autres réunis, y compris en produits dérivés, parfois très moches. Je pense à d’horribles petits bustes en plastique vendus aux Cubains, dans les années 1980…

Peu d’images détournées ou satiriques…

Oui, parce que la critique est dangereuse. Elle a du mal à exister à Cuba. Les créateurs, parfois, s'auto-censurent, de peur que leurs images ne soient pas diffusées.
Au bout de cinquante ans d’affiches révolutionnaires, le filon s’épuise. Tout a déjà été montré des dizaines de fois. Sur les ballas, ces grands panneaux de propagande, les dessins ont été remplacés par des photos.
Les jeunes graphistes délaissent le domaine politique et la propagande. Ils préfèrent créer pour le théâtre, la musique, les nouvelles technologies. Les pénuries demeurent. Mais à Cuba aujourd’hui, avec l’arrivée de nouveaux matériels, de bombes de peinture, on assiste à l’émergence du street art et de nouveaux artistes, indépendants.

Propos recueillis par Colette DAVID. Edition : François-Guillaume Derrien.

Cuba gráfica, histoire de l’affiche cubaine, Régis Léger (éditions L’Échappée, 2013, 34 €).

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Ouest-France Multimedia
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Credits:

Régis Léger

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