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Estivareilles : un musée en hommage à "l'armée des ombres" Le musée d'histoire du 20e siècle évoque les conflits militaires et l’évolution de la vie quotidienne dans la Loire sur cent ans. Mais sa vocation reste la perpétuation de la mémoire de la Déportation et de la Résistance, qui avait fait un millier de prisonniers allemands à Estivareilles après les combats d’août 1944. Par Fred SAURON

Un lieu et un fait d’armes

En août 1944, les combats entre maquisards et soldats de l’armée allemande ont été âpres à Estivareilles. Le petit village du Haut Forez est devenu un haut lieu de la Résistance dans la région et un musée est dédié à ce fait d’armes depuis 1984. « Cette bataille symbolise la libération de la Loire. Après ces combats qui se sont achevés le 21 août 1944, il n’y avait plus d’Allemands dans le département », précise Benjamin Gurcel, directeur du musée d’histoire du 20e siècle d’Estivareilles depuis 2016. Car oui, ce musée, au départ entièrement dédié à la Résistance, s’est élargi à l’histoire du siècle dernier : « Pour essayer de comprendre d’où venaient les conflits et quelles en étaient les conséquences jusqu’aux répercussions dans le monde contemporain ».

La visite démarre sur l'évolution de l'habillement avant de se poursuivre sur les actions des résistants dans la Loire pendant la Seconde Guerre mondiale. Photos Philippe VACHER

Plus de 300 m2 d’exposition

Sur deux étages, 250 m2 d’exposition permanente à l’étage et 70 m2 d’exposition temporaire au rez-de-chaussée sont offerts au regard du public. Un espace dédié à l’Armée secrète de la Loire est également proposé en face de la billetterie : « La moitié du musée est consacré à la Seconde Guerre mondiale », estime Benjamin Gurcel. Pendant plus d’une heure, le public explore cent ans d’histoire grâce à une muséographie qui s'est construite avec des témoignages écrits et sonores et plus de 1 000 objets. Sylvia Millet, chargée de l’accueil du public, organise des visites guidées sur demande.

Un début de siècle entre développement économique et colonisation

À l’étage, le visiteur remonte le temps de 1900 à l’an 2000. Dans le premier espace, des objets de la vie quotidienne du début du siècle dernier sont exposés : vaisselle, fusils de chasse, galoches d’écoliers, cartables en bois (!). La présentation des années qui précèdent le premier conflit mondial montrent une économie ligérienne qui se développe et une école primaire qui se généralise. L’empire colonial français est aussi largement évoqué dans une scénographie moderne.

La Grande Guerre

Celle qui devait être la « Der des Ders » est le sujet suivant de cette visite qui s’enchaîne sur l’entre-deux guerres soufflant le chaud et le froid. Les premiers congés payés sont mis en valeur à travers des objets qui se démocratisent peu à peu comme les appareils photos : « On se rend compte de ce qu’a pu être l’invention des loisirs », explique Benjamin Gurcel. L’évolution des méthodes de travail et de la production industrielle sont également détaillés. L’exposition se poursuit avec la montée des populismes allemands et italiens, genèse de la Seconde Guerre mondiale. (Photo Philippe VACHER)

4 000

Chaque année, le musée accueille 4 000 visiteurs dans les murs qu’elle occupe depuis 1999. Ouvert seulement les après-midis au grand public, l’établissement accueille régulièrement des groupes le matin. (Photo Philippe VACHER)

L’Armée secrète de la Loire

Au lendemain de l’Armistice de 1940, l’ORA (Organisation de la résistance de l’armée) est créée et procède au camouflage de matériel militaire. Parallèlement, l’Armée secrète (AS) est née de la volonté de rassembler les éléments paramilitaires des trois grands mouvements de la résistance : Combats, Franc-Tireur, Libération. En novembre 1942, le général Delestraint devient chef de l’AS qui fusionne avec l'ORA. En 1942-1943, le Roannais et Saint-Étienne sont des centres paramilitaires actifs et autonomes mais tous les chefs de l’AS ont fini par être arrêtés après une réunion clandestine en février 1943 à Saint-Étienne. En octobre 1943, l’AS est à nouveau opérationnelle sous l’autorité du commandant Marey. (Photo Philippe VACHER)

Benjamin Gurcel, directeur du musée, et Sylvia Millet, chargée de l'accueil du public. Photo Philippe VACHER

La naissance d'un musée en 1984

En créant le musée en 1984 d’abord dans une salle de la mairie puis dans l’ancienne chapelle, les résistants de l'Armée Secrète de la Loire souhaitaient commémorer et pérenniser l'événement majeur de la Libération du département de la Loire : les combats d'août 1944 à Estivareilles. Depuis l'origine du projet, la commune et l'association des fondateurs du musée accompagnent, animent et suivent l’activité muséographique. Après un programme d'agrandissement et de modernisation en 1999, le musée a changé de nom et étendu sa présentation historique à l'ensemble du XXe siècle. L’établissement a pour vocation d’être un espace de réflexion et de débats sur les problèmes contemporains à la lumière des événements passés, notamment les Droits de l'Homme.

Les « années noires »

Rationnement, portrait du Maréchal Pétain, poste de radio pour évoquer l’appel du 18-Juin… La vie des Ligériens après la défaite de 1940, d’abord en zone libre puis en zone occupée à partir de novembre 1942, est présentée dans un premier espace consacré à la Seconde Guerre mondiale. Le public averti retrouve quelques images familières comme la photo de la poignée de mains entre Hitler et le « père de la nation » lors de l’entrevue de Montoire (1940). Les visages des résistants ligériens de la première heure et des coupures de presse clandestine et collaborationniste cohabitent dans une pièce sombre. Le Mur de la Mémoire et de la Déportation, réalisé conjointement en 1999 par dans anciens déportés et les élèves du collège Émile-Falabrègue de Saint-Bonnet-Château, invite à la réflexion. (Photo Philippe VACHER)

« De nombreux touristes étrangers viennent visiter le musée. On reçoit régulièrement des Allemands », Sylvia Millet, chargée de l’accueil du public.

L'espace Lucien-Neuwirth

En 2004, le musée a consacré un espace à Lucien Neuwirth qui était entré en résistance à l’âge de 16 ans après avoir entendu, par hasard, l’appel du Général De Gaulle sur Radio Londres le 18 juin 1940. Après avoir survécu à un peloton d’exécution, le futur sénateur et député de la Loire avait ensuite fui à Londres pour rejoindre les Forces françaises libres (FFL) et combattu sur de nombreux théâtres d’opération. Celui qui avait rédigé la proposition de loi dépénalisant la contraception en 1967 est décédé en 2013. (Photo Philippe VACHER)

De nombreux objets témoignent des engagements de la Résistance dans la Loire. Photo Philippe VACHER

Les actions de « l’Armée des ombres »

Uniformes sommaires (képi des officiers de l’Armée secrète), pistolets-mitrailleurs Sten que les Britanniques avaient parachutés, morceaux de rail de viaducs sabotés, fragments de bombes… Les objets témoignant des combats entre maquisards et soldats de la Wehrmacht sont soigneusement protégés par des vitres.

Képi, écharpe, brassard... Les uniformes des Forces françaises de l'intérieur (FFI). Photo Fred SAURON

Des combats qui ont mis fin à la présence allemande dans la Loire

Le 18 août 1944, une colonne allemande, composée de deux convois lourdement armés, quitte Le Puy-en-Velay (Haute-Loire) pour rejoindre Saint-Étienne. Les voies ferrées étant coupées et les routes principales peu sûres, les soldats de la Wehrmacht (épaulés par des miliciens et des tatars qui portaient l’uniforme nazi) choisissent de prendre des routes secondaires : « Ils vont être harcelés par des groupes de résistants tout au long du parcours », souligne Sylvia Millet, chargée d’accueil du public. À Saint-Geneys-près-Saint-Paulien et à Bellevue-la-Montagne (Haute-Loire), les premières embuscades organisées par les FTPF (Francs-tireurs et partisans français) font rage. À Chomelix (Haute-Loire), le groupe Wodli, dirigé par Théo Vial-Massat, qui tente de ralentir la progression allemande. Les deux convois se rejoignent à Usson-en-Forez (Loire) tandis que tous les groupes de résistants, sous le commandement de Jean Marey, convergent vers Estivareilles pour les attendre. Le danger est grand pour les Stéphanois, la préfecture de la Loire ayant été libérée le 19 août.

Les prisonniers allemands ont été rassemblés dans le champs à l'entrée d'Estivareilles après les combats du 21 août 1944 (Photo Musée d'histoire)

Dans la nuit du 21 au 22 août, après de longues heures de combat dans le village et ses alentours, c’est la reddition de l’armée d’occupation : « Les Allemands ont déposé les armes dans un pré à l’entrée d’Estivareilles. Un millier d’entre eux ont été capturés par des résistants beaucoup moins nombreux. Il y a eu une dimension psychologique dans cette stratégie des maquisards : le harcèlement de la colonne sur plusieurs jours a permis de faire croire aux Allemands qu’ils étaient nombreux » expliquent Benjamin Gurcel et Sylvia Millet.

Les prisonniers allemands après les combats (Photo Musée d'histoire) / La maison Chataing avait été incendiée par les nazis quand ils sont pénétrés dans le village (Photo Musée d'histoire) / En 2014, le village avait célébré le 70e anniversaire de la victoire d'Estivareilles (Photo archives Rémy PERRIN)

Le musée raconté par son directeur, Benjamin Gurcel

Une exposition sur les femmes dans la Résistance

L’année dernière, l’exposition temporaire du musée avait pour thème les dessins et affiches de Francisque Poulbot, La Grande Guerre des petits poulbots, les crayons pour combattre, dans le cadre du centième anniversaire de l’Armistice de 1918. Depuis le 23 juin, une exposition sur la lutte des femmes pendant la Seconde Guerre mondiale lui a succédé : Résistances : nom féminin pluriel/parcours singuliers d’hier et d’aujourd’hui. Visible jusqu’au 31 mars prochain, elle affichera des destins de femmes qui ont œuvré pour le compte de « l’Armée des ombres ». (La résistante Mélanie Volle, ici en avril 2019 lors du 74e anniversaire de la libération des camps de concentration sur la place Lucien-Neuwirth à Saint-Étienne, a inauguré l'exposition. Photo archives Charly JURINE)

Le casque allemand, trophée des résistants et symbole du musée

« Après la guerre, certains soldats allemands capturés à Estivareilles ont effectué leurs travaux forcés dans des fermes du village », Benjamin Gurcel, directeur du musée d’histoire du 20e siècle.

La fin de la guerre et la décolonisation

La visite s’achève par les années d’après-guerre. Le droit de vote accordé aux femmes et la décolonisation de la France prennent une place importante dans ce dernier espace qui affiche les portraits de tous les présidents de la République française du XXe siècle, d’Émile Loubet à Jacques Chirac. La visite du premier étage s’achève par la construction de l’Europe et la guerre au Kosovo. Une sculpture d’Olivier Ott, synthétisant la mission contemporaine du musée, représente le mouvement des Indignés à la Puerta del Sol de Madrid en 2012.

Pratique

Une représentation des congés payés (1936), une de la censure de la presse (1940-1944) et Le Mur de la Mémoire et de la Déportation (réalisé en 1999). Photos Philippe VACHER
  • Musée d’histoire du 20e siècle/Résistance et Déportation, 456, route du Musée à Estivareilles.
  • Ouvert tous les jours, de 14 à 18 heures (sauf le 25 décembre et 1er janvier, fermé les lundis et samedis du 12 novembre au 31 mars).
  • Accueil des groupes sur rendez-vous. Accueil des personnes à mobilité réduite. Service pédagogique, boutique de vente. Jeu gratuit « Mène ton enquête » pour les enfants de 6 à 13 ans.
  • Tarifs : 3,10 euros ; réduit : 2 euros ; 8-16 ans : 1,50 euro ; moins de 8 ans : gratuit. Visite guidée (1 heure) : 15,50 euros + 2 euros/personne (à partir de 20 personnes).
Photo Fred SAURON

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À voir à proximité

L'île de Grangent (photo Philippe VACHER), la collégiale de Saint-Bonnet-le-Château (photo Charly JURINE) et l'écomusée des Mont du Forez (photo Yves SALVAT).
  1. (À 6 km). La collégiale et le caveau de momies à Saint-Bonnet-le-Château. Ce site perché au sommet du village recèle de trésors. A voir : une bibliothèque du XVIIIe siècle avec 2 000 ouvrage, un chapelle basse aux peintures murales datant du XVe siècle, un clocher visitable depuis cet été et le fameux caveau qui abrite une vingtaine de momies dont l’origine est mystérieuse (à voir avec un casque de réalité virtuelle). Renseignements au 04.77.50.52.42 ou 04.71.50.11.15.
  2. (À 7,5 km) L’écomusée des Monts du Forez à Usson-en-Forez. Au cœur d'une muséographie contemporaine, petits et grands découvrent les traditions et savoir-faire du Haut-Forez ainsi que le patrimoine au temps des veillées. Un jardin de curé vous invite à la contemplation et à la connaissance des espèces végétales. Renseignements au 04.77.50.68.87.
  3. (À 32 km) Une croisière dans les Gorges de la Loire. Depuis le port de Saint-Victor-sur-Loire, il est possible de se balader sur le dernier fleuve sauvage d’Europe. Vous pourrez alors aller jusqu’à l’île de Grangent dominée par le château d’Essalois. Réservation au 06.88.34.12.71. www.croisieres-gorges-loire.fr
  • Webmag (textes et vidéos) : Fred SAURON. Sources : "Estivareilles 1944, du Puy-en-Velay à Lyon, la Résistance victorieuse" (Henri Pailler et Sylvia Millet)

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