Verhaeren à la Une Dossier pour l'enseignant

Aperçu biographique pour alimenter et compléter l'analyse des articles par les élèves.

Coeur flamand langue française

« J’aime violemment le coin de sol où je suis né. Je porte sous mon front deux yeux qui pendant dix années d’enfance n’ont reflété que lui : ce sont ses paysages, son fleuve, ses maisons, ses arbres, son cimetière, son clocher qui leur ont appris ce que c’était que voir et regarder des objets ; ce sont ses sentiers et ses routes qui m’ont donné la sensation de la marche ; ce sont ses aubes, ses midis et ses soirs qui m’ont fait saisir la notion du temps et ses admirables ciels et ses plaines infinies celle de l’espace. » Émile Verhaeren(1)

Émile Verhaeren nait le 21 mai 1855 à Sint-Amands, en province d’Anvers, dans une rue qui porte désormais son nom. S’il écrit en français, comme de nombreux autres poètes flamands de son époque (Maeterlinck et Rodenbach, par exemple), il reste profondément attaché à sa terre natale et aux paysages de son enfance. De son premier recueil, Les Flamandes (1883), à l’ensemble Toute la Flandre (de 1904 à 1911), son œuvre porte la marque de cet attachement.

Plus qu’un lien territorial, certains voient dans son traitement des mots une intégration toute belge des influences françaises et germaniques : « Il a su créer une langue à lui, marquée d’une rythmique plutôt germanique et d’un imaginaire flamand. Ainsi, il a pu occuper une position assez unique sur la scène littéraire où il surgit comme le go between, le passeur d’art entre les cultures romane et germanique » (2)

Courants, étiquettes et caractéristiques

Verhaeren est généralement considéré comme un auteur emblématique du symbolisme. Pourtant ses deux premiers recueils s’inscrivent dans la veine réaliste, voire naturaliste. En cette fin de XIXe siècle, les courants artistiques se côtoient, s’influencent et s’opposent, parfois violemment. Ainsi, en Belgique, la coexistence houleuse de différentes visions sur l’art donnera lieu à une lutte passionnée entre les revues L’Art moderne (qui défend un art engagé avec une conscience sociale) et Jeune Belgique (qui défend « l’art pour l’art »). Verhaeren, écrivant pour les deux, montre bien la difficulté à rattacher de façon simpliste un écrivain à un seul courant.

Le réalisme

Mouvement littéraire et pictural qui se développe en France dans le troisième quart du XIXe siècle et veut décrire la réalité sociale contemporaine, en particulier dans les milieux défavorisés. Cette tendance est déjà présente auparavant avec des écrivains comme Stendhal ou Balzac ou en Angleterre au XVIIIe avec Jane Austen par exemple mais l’étiquette s’impose vers 1850. En littérature, c’est surtout à travers le roman que ce courant s’exprime avec des auteurs comme Flaubert en France, Camille Lemonnier ou Georges Eekhoud en Belgique, Dickens en Angleterre, Tolstoï en Russie… Cette tendance se prolonge dans le Naturalisme, dont le chef de file est Émile Zola. Caractéristiques : une attention aux questions individuelles et sociales du temps présent, un privilège accordé au roman et à la nouvelle, une recherche de la vraisemblance, le recours à des descriptions précises pour matérialiser les lieux, objets et personnages et une volonté d’objectivité (récits à la 3e personne, recherches documentaires rigoureuses, refus de l’emphase). (3)

Le réalisme s'est aussi exprimé en peinture. Ici, un tableau de Millet, Les planteurs de Pommes de Terre, en 1861.

Le symbolisme

L’acte de naissance du Symbolisme est un manifeste publié par Jean Moréas dans le supplément littéraire du Figaro en 1886. Ce mouvement, porté par un groupe de poètes dont Mallarmé, s’oppose au réalisme auquel il reproche d’ignorer l’essentiel en se limitant à l’apparence matérielle des choses. Il se caractérise par le recours aux « symboles » : un chose concrète en représente une autre par un jeu de correspondances permettant d’évoquer les mystères des êtres et du monde. Autres caractéristiques : un haute idée de la mission du poète, vu comme une sorte de « voyant » apte à capter et faire deviner les signes du monde invisible et une volonté de séparer le langage poétique de l’usage ordinaire en recourant à des termes rares, des constructions complexes, etc. Ils recourent souvent au vers libre, c’est-à-dire libéré des règles de métrique classique. (3)

Plusieurs autres auteurs belges joueront un rôle important, notamment Maeterlinck ou Rodenbach. Il sera présent dans la peinture également avec des peintres comme Khnopff, Spilliaert, Rops, Ensor, Klimt, Moreau, Puvis de Chavannes.

Le symbolisme défini par Émile Verhaeren dans L'Art moderne (17 avril 1887):

« On part de la chose vue, ouïe, sentie, tâtée, goûtée, pour en faire naître l'évocation et la somme par l'idée. Un poète regarde Paris fourmillant de lumières nocturnes, émietté en une infinité de feux et colossal d'ombre et d'étendue. S'il en donne la vue directe, comme pourrait le faire Zola, c'est-à-dire en le décrivant dans ses rues, ses places, ses monuments, ses rampes de gaz, ses mers nocturnes d'encre, ses agitations fiévreuses sous les astres immobiles, il en présentera, certes, une sensation très artistique, mais rien ne sera moins symboliste. Si, par contre, il en dresse pour l'esprit la vision indirecte, évocatoire, s'il prononce : « une immense algèbre dont la clef est perdue », cette phrase une, réalisera, loin de toute description et de toute notation de faits, le Paris lumineux, ténébreux et formidable. Le Symbole s'épure donc toujours, à travers une évocation, en idée : il est un sublimé de perceptions et de sensations ; il n'est point démonstratif, mais suggestif-, il ruine toute contingence, tout fait, tout détail; il est la plus haute expression d'art et la plus spiritualiste qui soit."(4)

Le symbolisme joue un rôle important dans l’évolution de la poésie de Verhaeren. On peut en observer l’évolution dans les trois recueils qui constituent la trilogie noire (Les Soirs et Les Débacles en 1888 et Flambeaux noirs en 1891) : Son ver se libère, ses images « se chargent d’un halo d’indécision qui en constitue la charge symbolique ». Des spécialistes mettent en doute la réalité et le degré de son appartenance au mouvement symboliste. Toujours est-il que l’influence de ce courant lui fera transformer son écriture pour accéder à un style personnel qui lui donnera à son tour la posture d’un écrivain influençant les générations suivantes.

Frontispice d'Odilon Redon pour Les Soirs (KBR, RP II 51028 A)

Une notoriété construite pas à pas

C’est d’abord à travers des articles de revues que Verhaeren se fait connaître, avant de publier ses premiers recueils. La réédition de son œuvre complète par le Mercure de France à partir de 1895 signifie sa consécration définitive en France et un tremplin pour la conquête de l’Europe. En 1904, un « banquet Verhaeren » organisé par la revue La plume, est un de ses moments de gloire. Le tableau de Van Rysselberghe La lecture par Émile Verhaeren (1903) témoigne du prestige dont il jouit alors.

Vu comme un "poète national" à partir de Toute la Flandre, il est invité chez le roi à plusieurs reprises et cité régulièrement comme candidat pour le prix Nobel, qu'il ratera de peu. Le jury lui préférera un autre auteur du plat pays: Maurice Maeterlinck (représenté sur ce tableau assis le plus à droite), en 1912. Il reste à ce jour le seul écrivain belge à l’avoir obtenu.

chantre des Forces tumultueuses de la modernité

Verhaeren a consacré ses mots à magnifier la Flandre et ses habitants (Les Flamandes, La guirlande des Dunes, Les Plaines…) , à décrypter le désespoir (la trilogie « noire »), à chanter l’amour (Les Heures Claires…), etc. C’est cependant surtout comme chantre d’une modernité triomphante qu’on se souvient de lui. Dans une Belgique à la pointe de la révolution industrielle, il manifeste sa ferveur et sa foi dans le progrès et les innovations techniques.

« Toute la vie est dans l’essor » E. Verhaeren

Les transformations d’un monde bouleversé par la machine, l’exode rural, l’usine mais aussi les trains, l’électricité sont autant de réalités nouvelles de « l’âge d’acier » auxquelles il consacre son art (Les Campagnes hallucinées, les Villes tentaculaires, Les Villages illusoires…). Fasciné par les dynamiques qui animent ses contemporains, il leur consacre ses Forces tumultueuses, recueil inspiré largement par les impressions que luis procure l’Exposition universelle de Paris qu’il couvre pour Le Mercure de France.

"Passion du visuel"

Émile Verhaeren se trouve « au point d’intersection de la littérature et des arts plastiques ». Non seulement la peinture alimente sa poésie, foisonnante d'images, mais sa plume se met aussi au service de la peinture. Il est de La Jeune Belgique dès le début en 1881 et collabore à L’Art moderne, fondé la même année par Edmond Picard, chez qui il effectue son stage d’avocat. Il participera aussi à La Revue indépendante, etc. Comptes-rendus d’expos de peinture, recensions de livres, récits de voyage… Il voyage beaucoup en Europe, visite les capitales et ne rate aucun musée.

Fasciné au départ par le néo-impressionnisme de Seurat, Signac, Pissaro, avec lesquels il se lie d’amitié, Verhaeren reste toute sa vie « très attentif aux expériences artistiques nouvelles ». Il défend des artistes, contribue à leur forger une renommée (il est par exemple parmi les découvreurs de Fernand Khnopff et James Ensor), joue les entremetteurs à l’occasion (comme entre Rodin, à qui il dédicace Les Forces tumultueuses, et les XX). Il compte d’ailleurs bien des amis parmi les artistes de son temps et il saura en engager plusieurs lors de l’édition de ses propres ouvrages : Théo Van Rysselberghe, Fernand Khnopff, Odilon Redon, George Minne, Henry Van de Velde...

Il écrit aussi pour le théâtre.

Projet de fronstispice d'Odilon Redon pour Flambeaux noirs (AML CabV 0003)

Un européen convaincu terrassé par la guerre

« Par-dessus la terre de ses pères son amour allait vers l’Europe, vers le monde tout entier ; plus que le passé il aimait l’avenir » Stefan Zweig (5)

Si certains considèrent Verhaeren comme fusionnant les influences françaises et germaniques dans sa façon de manipuler la langue, tous s’accordent sur la dimension européenne, internationale du poète. Jeune déjà, Verhaeren est passionné de voyages. Paris, Londres, le Nord de l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne, les pays-Bas, la Russie… il découvre l’Europe avec enthousiasme et s’y fait des amis et des admirateurs, qui diffuseront ensuite son œuvre. Il constate que l’Europe jouit d’une culture bien à elle et active bien au-delà de ses démarcations latines et germaniques. Il manifeste cette conviction dans une France fin de siècle marquée par les cicatrices de la guerre franco-allemande de 1870.

« Il importe qu’on considère de plus en plus l’Europe comme un tout dont les différentes nations seraient les provinces et les départements. Malgré les guerres entre pays, il est fatal que les états unis d’Europe se fassent un jour. Le tout est de trouver le moyen le meilleur pour les réaliser » Émile Verhaeren (6)

Les traductions vont jouer un rôle capital pour lui assurer une reconnaissance internationale : il est traduit en allemand, en anglais, en russe, en tchèque, en polonais, en bulgare, en suédois… parfois par des écrivains de renom, Stefan Zweig notamment, qui lui consacre même une biographie en 1910.

Sa foi en une Europe unie, bâtie sur la collaboration des peuples et leur admiration réciproque, se heurte violemment à l’invasion allemande en 1914. Sa poésie va alors prendre un ton de défense nationale et antiallemand, avec par exemple La Belgique sanglante. Il devient un emblème de la Belgique outragée et combattante.

Il ne verra pas la fin de la guerre, fauché par un train en gare de Rouen le 27 novembre 1916. Ses dernières paroles avant de mourir de ses blessures auraient été : « Ma femme… Ma patrie ».

Notes et références : (1) Extrait d’une conférence d’Émile Verhaeren à Moscou intitulée La Flandre, cf. Verhaeren. Een dichter voor Europa. Un poète pour l’Europe, Musée Émile Verhaeren, Sint-Amands, 2016, p.75 / (2) Verhaeren. Een dichter voor Europa..., p.10 / (3) sur base de MONBALLIN, M., LEGROS, G. et STREEL, I., Grands courants de la littérature française, Namur, 2015, pp. 47-61 / (4) L'art moderne, 17/04/1887, p.1, accessible via la digithèque de l'ULB / (5) cité sur le 4e de couverture de Verhaeren. Een dichter voor Europa... / (6) cité dans Verhaeren. Een dichter voor Europa..., p. 59.

Pour aller plus loin

Bibliographie:

  • ARON, P., Les écrivains belges et le socialisme (1880-1913). L'expérience de l'art social : d'Edmond Picard à Émile Verhaeren, Bruxelles, 1985;
  • BARBERY, G. et DRAGUET, M., Le symbolisme en Belgique. Dossier pédagogique. Art par les textes, Bruxelles, 2010;
  • Émile Verhaeren. Dossier dirigé par Véronique Jago-Antoine et Marc Quaghebeur (coll. Textyles. Revue des lettres belges de langue française, n°11), Bruxelles, 1994;
  • Les villes tentaculaires. Dossier pédagogique, Charleroi, 2014;
  • MARX, J., Verhaeren. Biographie d'une oeuvre, Bruxelles, 1996;
  • MONBALLIN, M., LEGROS, G. et STREEL, I., Grands courants de la littérature française, Namur, 2015;
  • QUAGHEBEUR, M (dir.), Émile Verhaeren, un musée imaginaire, Paris-Bruxelles, 1997;
  • Verhaeren. Een dichter voor Europa. Un poète pour l’Europe, Musée Émile Verhaeren, Sint-Amands, 2016;
  • VERHAEREN, Ém., Les Forces tumultueuses, Lyon, 2007;
  • VERHAEREN, Ém., Poésie complète 1. Les Soirs, Les Débâcles, Les Flambeaux noirs. Éditions critique établie et présentée par Michel Otten, Professeur à l'Université catholique de Louvain, Bruxelles, 1994;

Dossier réalisé par le service éducatif de la Bibliothèque royale avec le soutien des Archives et Musée de la Littérature.

Created By
Julie Bouniton
Appreciate

Credits:

Created with images by irinaraquel - "Fernand Khnopff - In Fosset, Rain"

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