Citoyens étrangers : objectif l'urne

Ils vivent et travaillent en France, se battent pour obtenir le droit de vote, symbole d’une reconnaissance de leur citoyenneté pleine et entière.

Mariama Sedibe, 60 ans

« En France, le vote est un devoir et je veux donc accomplir mon devoir de citoyenne comme tout le monde, comme je le faisais déjà au Sénégal ! » Mariama Sidibe, 60 ans, aide à domicile fait partie du collectif Les Sans-Voix du XVIIIe arrondissement de Paris. Composé d’habitants d’une douzaine de nationalités, le collectif se bat pour l’égalité des droits et le droit de vote des étrangers aux élections locales, une des promesses électorales de François Hollande, en 2012... et déjà de François Mitterrand en 1981. En 2014, ils montent une liste aux municipales. Bien que la liste ne soit pas validée par la préfecture, ils décident de mener campagne. C’est là que Mariama, Nancy et Soumaré se sont rencontrés. Trois ans plus tard, ils sont toujours engagés.

« On veut s’intégrer, on nous le refuse »

Mariama vit en France depuis 2002 : « Je m’occupe des anciens, des personnes malades. Je fais leurs courses, je les lave. Je vis ici, je paye mes impôts ici. » Avec une carte de séjour renouvelable tous les ans, elle est en intérim et doit jongler avec des horaires extensibles. Quand Nancy Hamilton arrive du Canada en 1994 pour ses études, elle décide de rester en France, mais son visa n’est pas renouvelé. Sans papiers pendant quatre ans, elle a connu les conditions difficiles d’une clandestine : « Je n’avais pas la Sécurité sociale, pas de droits, la crainte d’être arrêtée. J’ai connu les labyrinthes de l’administration française pour avoir des papiers. » Elle obtient d’abord la carte de séjour renouvelable tous les ans pendant six ans, puis la carte de dix ans et, enfin, la naturalisation. Sociologue dans une revue médicale, elle habite le quartier « bobo » des Abbesses. Sidi Soumaré, 42 ans, 2 mètres, toujours un bonnet sur la tête, a étudié la philosophie à Dakar dans sa jeunesse. Arrivé en France en 2010 avec un visa de tourisme, il travaille dans un Hyper Cacher. Il est sans papiers depuis son arrivée : « Ici, on parle des étrangers tout le temps, et encore plus pendant les élections, mais on ne nous demande jamais notre avis », renchérit celui qui s’était déjà présenté à la mairie de son village au Sénégal. Et de regretter : « On parle d’intégration, mais quand on veut s’intégrer, on nous le refuse. Comment vivre ensemble si on n’est pas sur un pied d’égalité, si la démocratie n’est pas la même pour tous ? »

Une réalité commune

C’est lors d’une réunion politique que Nancy prend contact avec le comité des Sans-Voix, en janvier 2014. Elle se reconnaît dans les propos tenus par les autres étrangers : « J’ai eu des rencontres inoubliables. Des gens en France depuis soixante ans qui n’ont toujours pas le droit de vote, des professeurs de collège qui enseignent les droits civiques à des enfants dont les parents n’en bénéficient pas. » Aujourd’hui, elle prépare la Marche pour la justice et la dignité, du 19 mars, contre les violences policières.

Sidi Soumaré reçoit dans la cuisine collective d’un foyer de travailleurs immigrés du XIXe arrondissement, tout en surveillant la cuisson d’un mafé. Arrivé clandestinement en France, il monte une association, Intégration 21. Puis décide de partir à la rencontre des habitants des quartiers populaires : «Nous nous sommes rendu compte que nos familles, en France depuis déjà longtemps, ont le droit de vote, mais ne l’utilisent pas alors que nous le revendiquons, c’est paradoxal. »

Mariama Sidibe a commencé à militer par le biais d’un collectif de sans-papiers. « Dans les manifestations, je chante, je danse, je fais aussi la cuisine. » Elle a beaucoup voyagé pour représenter la lutte des migrants, aussi bien en Allemagne qu’en Tunisie ou au Mali. Pour l’égalité des droits jusqu’au bout, Mariama explique : « Mon compagnon, ici, ne veut pas que je milite autant, mais nous sommes sur un pied d’égalité. »

Manifestation de sans-papiers, place de la République, Paris, vendredi 3 mars 2017

Des citoyens engagés

Soumaré, Nancy et Mariama s’intéressent à la vie politique française. Mariama lit Le Figaro qu’elle trouve chez les personnes âgées. Soumaré a téléchargé l’application de Libération, regarde « C dans l’air », La Chaîne parlementaire et «Des paroles et des actes ». Nancy est abonnée à Mediapart, et lit Le Monde.

Si elle en avait le droit, Mariama voterait PS : « Je suis socialiste depuis toujours. Déjà au Sénégal, j’étais pour Abdou Diouf, comme ma mère. » Quant à Soumaré, ce serait Mélenchon : «Ses positions sur l’immigration me conviennent le mieux. »

En 2016, Nancy a obtenu la nationalité française, à 54 ans. Le lendemain, elle s’inscrivait sur les listes électorales. Avec le récépissé, elle se présente pour voter aux primaires citoyennes de la gauche. « Quand j’ai réalisé que je pouvais voter, j’ai été émue, vous ne pouvez pas imaginer à quel point. J’ai failli éclater en sanglots. Ça y est, j’étais reconnue comme une citoyenne à part entière. » Elle est issue d’une famille très marquée à gauche au Canada, ses parents sont militants et son beau-frère un déserteur américain de la guerre du Vietnam. Nancy envisage de voter Poutou. Et s’il n’obtient pas ses signatures ? « Je vais sans doute voter blanc… ou m’abstenir. »

Texte : Basile Pot

Photos : Adrien Vautier (portrait de Mariama Sidibe et manifestation sans-papiers), Vincent Gerbet ( portrait de Sidi Soumaré) et Renaud Menoud (portrait de Nancy Hamilton)

Edition : Samy Cohen et Arthur Bédouin

Infographie : Sophie Bernard, Hiary Rakotoson et Samy Cohen

Droit de vote des étrangers au sein de l'Union Européenne : des droits différents en fonction des pays.

Made with Adobe Slate

Make your words and images move.

Get Slate

Report Abuse

If you feel that this video content violates the Adobe Terms of Use, you may report this content by filling out this quick form.

To report a Copyright Violation, please follow Section 17 in the Terms of Use.