De la vie réelle à la fiction... ...et inversement...

Lire Le Grand Meaulnes, c'est lire un roman d'aventures très français. L'aventure ne s'y trouve pas à l'autre bout de la Terre mais à la sortie d'un village. Le voyage ne se fait pas en bateau ni en ballon mais en carriole et à pied. L'égarement et le naufrage du héros ont bien lieu mais sur les chemins de Sologne... Certes, la perfection de ce que découvre Meaulnes, l'utopie qu'incarne le Domaine mystérieux – dans lequel ce sont les enfants qui règnent en maîtres – font basculer le lecteur du côté de la fiction et du merveilleux mais il n'en demeure pas moins que le cadre donné au roman par Alain-Fournier est celui du Cher, de Bourges et de Vierzon, autant de lieux bien réels, situés en plein cœur de la France. Quand on sait que l'auteur a vécu toute son enfance dans cette région, sans doute n'est-il pas illégitime de s'interroger sur les rapports qu'entretient ce livre de fiction avec la réalité connue et vécue par Alain-Fournier lui-même. Pourrait-on aller, même, jusqu'à parler d'une œuvre à caractère autobiographique à propos du Grand Meaulnes ? C'est l'objet de cette enquête sur Alain-Fournier, les lieux du roman et ses personnages...

I- Alain-Fournier, récit d'une vie trop brève

L'auteur du Grand Meaulnes s'appelle en réalité Henri Alban Fournier. Alain-Fournier est un pseudonyme, d'où l'étrangeté de ce trait d'union entre Alain et Fournier...

Il est né le 3 octobre 1886 au nord du Cher, à La Chapelle-d'Angillon. Ses deux parents sont instituteurs et il les suivra au gré des mutations. De 1891 à 1898, Henri Alban Fournier va être l'élève de son père à l'école d'Épineuil-le-Fleuriel dont M. Fournier a été nommé directeur. L'essentiel de l'enfance d'Alain-Fournier se passe donc là, à Épineuil et dans cette école de village, au sud du département, non loin de la forêt de Tronçais.

« Pendant longtemps, mes parents ont considéré mon amour d'Épineuil – comme mon amour pour Nançay – (bien qu'ils fussent cachés) comme aussi immoraux et déraisonnables qu'un amour de femme. » Alain-Fournier, Correspondance avec Jacques Rivière.

Alain-Fournier a une sœur, Isabelle, à qui il dédiera son roman.

En 1898 Alain-Fournier montera à Paris poursuivre ses études au lycée Voltaire. Envisageant la carrière de marin, il partira pour Brest en 1901 avant de se raviser et d'achever ses études secondaires à Bourges en 1903.

Puis ce seront les études supérieures pour préparer, sans succès, l'entrée à l'École Normale Supérieure... Alain-Fournier y fera la rencontre décisive de Jacques Rivière. Tous deux noueront des liens d'amitié indéfectibles. Ils partageront tout et échangeront une longue correspondance au fil des années. Jacques Rivière épousera Isabelle, la sœur d'Alain-Fournier, et sera une très importante figure de la société littéraire et culturelle de son époque, dirigeant en particulier la NRF (Nouvelle Revue Française) des éditions Gallimard.

Isabelle Rivière, née Isabelle Fournier & Jacques Rivière. Fonds de la médiathèque de Bourges.

Le jeune Alain-Fournier est totalement épris de littérature... et d'une jeune femme dont il tombe amoureux à la première rencontre, Yvonne de Quiévrecourt. Cet amour impossible et platonique le poursuivra toute sa vie...

Alain-Fournier fait son service militaire et écrit quelques poèmes en prose qui seront réunis sous le titre Miracles, après sa mort. C'est à la fin de 1909 que débute véritablement l'écriture du Grand Meaulnes, le Pays sans nom. En 1910, Alain-Fournier se lie d'amitié avec Charles Péguy, autre grand écrivain de l'époque et autre victime des premiers mois de la Grande Guerre...

J'ai reçu de Péguy hier matin ce curieux petit mot, daté du 8 septembre : « Je viens de lire votre “Portrait” . Vous irez loin, Fournier. Vous vous rappellerez que c'est moi qui vous l'ai dit. Je suis votre affectueusement dévoué, Péguy. » Alain-Fournier, Correspondance avec Jacques Rivière

Après plusieurs emplois purement alimentaires, Alain-Fournier devient le secrétaire de Claude Casimir-Perier, fils d'un président de la République. Alain-Fournier entretiendra une relation avec la femme de son employeur, Pauline Benda – Mme Simone pour la scène –, relation qui durera jusqu'à la disparition d'Alain-Fournier.

Finalement, Le Grand Meaulnes est achevé au début de l'année 1913. Il sera publié en feuilleton à la NRF puis en volume aux éditions Émile-Paul et ratera le prix Goncourt de très peu.

« Je ne demande ni prix, ni argent, mais je voudrais que Le Grand Meaulnes fût lu. » Alain-Fournier, Correspondance avec Jacques Rivière

Peu importe, Alain-Fournier s'est lancé dans l'écriture d'un second roman, Colombe Blanchet, qui restera inachevé.... La guerre éclate et Alain-Fournier est mobilisé. Il est lieutenant d'infanterie. Sur la ligne de front, il participe aux batailles particulièrement meurtrières du mois d'août 1914. Il sera porté disparu fin septembre sans qu'on retrouve son corps et sans qu'on sache ce qui lui est arrivé. Ce n'est qu'en 1991 qu'un terme fut mis à ce mystère. Le corps d'Alain-Fournier fut enfin retrouvé et identifié. Il est mort pour la France le 22 septembre 1914, avec une vingtaine de camarades, sur les Hauts de Meuse.

Cette rapide biographie d'Alain-Fournier légitime d'emblée une enquête sur les liens qui unissent Le Grand Meaulnes et la vie de son auteur. La profession de ses parents, l'importance de l'école, son amour impossible pour une certaine Yvonne, tout cela paraît bien familier à un lecteur du Grand Meaulnes...

II- Les lieux de l'imaginaire

Le roman peut être vu comme un jeu de piste. En effet, il s'agit pour l'essentiel de situer un lieu introuvable, impossible, dans lequel, pourtant, Meaulnes a séjourné le temps d'une fête étrange... Une fois Meaulnes rentré à l'école, le roman tourne tout entier autour d'un plan que Meaulnes et le narrateur tentent de constituer puis de mettre à l'épreuve de la réalité. Finalement, on découvrira que le Domaine mystérieux ne se trouvait pas très loin, à portée de main...

Et si le roman était écrit à l'image de ce qu'on y lit ? Et si les lieux imaginaires qui semblent le constituer étaient eux aussi à portée de main, bien réels, tout simples ?

1. Sainte-Agathe

Le premier lieu auquel on pense est évidemment le village de Sainte-Agathe, avec son école qui sert d'habitation aux héros du roman et de cadre à leurs aventures. Et même lorsque l'action se transporte ailleurs – dans le Domaine mystérieux – c'est l'école de Sainte-Agathe qui sert de lieu pour le récit rétrospectif effectué par Meaulnes... C'est d'ici que tout part et c'est ici qu'arrive Meaulnes à la première ligne, « chez nous »...

C'est justement ce « chez nous » qui interpelle le lecteur, dès la première page. On sait qu'Alain-Fournier est fils d'instituteurs et qu'il a vécu de 1891 à 1898 à Épineuil-le-Fleuriel dans la maison-école que dirigeait son père. Or, le roman s'ouvre par cette phrase bien connue : « Il arriva chez nous un dimanche de novembre 189... » Si l'année précise manque, la période correspond au passage de l'auteur à Épineuil. Sur un manuscrit du roman on peut lire : « Donc en décembre 1891, Meaulnes étant pensionnaire chez nous... »

Manuscrit du Grand Meaulnes, école d'Épineuil-le-Fleuriel

Cette fois, la date est claire et éclairante. Meaulnes arrive à Sainte-Agathe quand Alain-Fournier arrive à Épineuil... Sainte-Agathe est Épineuil.

Il se trouve que la maison-école d'Épineuil-le-Fleuriel est devenue un musée et qu'elle a été conservée telle qu'Alain-Fournier l'a connue. Sa description dans le roman est une photographie pure et simple de l'école réelle d'Épineuil...

« Une longue maison rouge, avec cinq portes vitrées, sous des vignes vierges, à l’extrémité du bourg... » Le Grand Meaulnes, I, ch.1
« ...une cour immense avec préaux et buanderie, qui ouvrait en avant sur le village par un grand portail... » Le Grand Meaulnes, I, ch.1
« ...au sud et par derrière, des champs, des jardins et des prés qui rejoignaient les faubourgs… » Le Grand Meaulnes, I, ch.1
« ...j’étais resté là, sur le gravier de cette cour étrangère, à attendre, à fureter petitement autour du puits et sous le hangar. » Le Grand Meaulnes, I, ch.1
Le puits de la cour

En réalité, c'est toute la maison, pièce par pièce, qui se retrouve dans le roman. Le cadre dans lequel vit Alain-Fournier pendant toutes ces années est celui qui voit François Seurel découvrir la vie et l'aventure à travers la figure de Meaulnes...

« Notre chambre était, comme je l’ai dit, une grande mansarde. À moitié mansarde, à moitié chambre. Il y avait des fenêtres aux autres logis d’adjoints ; on ne sait pas pourquoi celui-ci était éclairé par une lucarne. Il était impossible de fermer complètement la porte, qui frottait sur le plancher. Lorsque nous y montions, le soir, abritant de la main notre bougie que menaçaient tous les courants d’air de la grande demeure, chaque fois nous essayions de fermer cette porte, chaque fois nous étions obligés d’y renoncer. Et, toute la nuit, nous sentions autour de nous, pénétrant jusque dans notre chambre, le silence des trois greniers. » Le Grand Meaulnes, I, ch.7
La chambre d'Alain-Fournier/François Seurel et les greniers.
« Du lit de fer aux rideaux de cretonne décorés de pampres, où j’étais monté déjà, je le regardais faire... La bougie, qu’il avait posée sur une petite table d’osier tressée par des bohémiens, jetait sur le mur son ombre errante et gigantesque. »

Et puis, il y a la salle de classe avec ses pupitres, son estrade et son fameux poêle, l'escalier du grenier qui donne sur l'infime cuisine, et la porte d'entrée à laquelle frappe Meaulnes, de retour de son étrange aventure...

« Dans la classe qui sentait les châtaignes et la piquette, il n’y avait que deux balayeurs qui déplaçaient les tables. Je m’approchai du poêle pour m’y chauffer paresseusement en attendant la rentrée, tandis qu’Augustin Meaulnes cherchait dans le bureau du maître et dans les pupitres. » Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes, I, ch.6
« Ma mère avait commencé de préparer le repas. Je montais trois marches de l’escalier du grenier ; je m’asseyais sans rien dire et, la tête appuyée aux barreaux froids de la rampe, je la regardais allumer son feu dans l’étroite cuisine où vacillait la flamme d’une bougie. » Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes, I, ch.1
« Un coup brusque au carreau nous fit lever la tête. Dressé contre la porte, nous aperçûmes le grand Meaulnes secouant, avant d’entrer, le givre de sa blouse, la tête haute et comme ébloui ! » Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes, I, ch.6

Alain-Fournier ne s'est pas contenté de placer son roman dans la maison de son enfance. C'est tout le village qu'il a fait revivre dans son récit, au point qu'on a pu établir le plan suivant qui mêle inextricablement fiction et réalité...

Et lors de l'attaque surprise du chapitre intitulé « Nous tombons dans une embuscade », il est tout à fait possible de suivre le déroulement des opérations sur la carte réelle d'Épineuil.

« Ils traversèrent la rue de l’église où tout était endormi et silencieux, et s’engagèrent derrière le cimetière dans un dédale de petites ruelles et d’impasses. C'était là un quartier de journaliers, de couturières et de tisserands, qu’on nommait les Petits-Coins. » Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes, II, ch.2

Finalement, la seule discordance entre roman et réalité concerne le nom du village qu'Alain-Fournier a transformé en Sainte-Agathe. C'est peu et c'est encore moins quand on sait que Sainte-Agathe est le nom d'une magnifique chapelle romane, à quelques kilomètres d'Épineuil, isolée sur une colline qui domine toute la région...

Sainte-Agathe

2. La Ferté-d'Angillon

Un deuxième lieu important du roman a subi le même traitement qu'Épineuil. Mais la transformation du nom a été, cette fois, beaucoup plus légère. Il s'agit de La Ferté-d'Angillon qui n'est que la transposition littéraire de La Chapelle-d'Angillon, gros bourg du nord du département distant d'Épineuil d'une centaine de kilomètres.

Il se trouve que La Chapelle-d'Angillon est le lieu de naissance d'Alain-Fournier et que c'est là que se trouve la première maison de notre auteur.

Maison natale d'Alain-Fournier avec toute la famille. Fonds de la médiathèque de Bourges. La maison aujourd'hui.

Mais contrairement à ce qui se passe pour Épineuil, ce n'est plus au narrateur François Seurel que ce village est associé mais à Augustin Meaulnes.

« En rêve seulement j’avais connu jusque-là course aussi charmante, aussi légère. Les côtes mêmes me trouvaient plein d’entrain. Car c’était, il faut le dire, le chemin du pays de Meaulnes que je buvais ainsi... » Le Grand Meaulnes, III, ch.3

Dans les premiers chapitres de la troisième partie du roman, le narrateur file à bicyclette retrouver son camarade Meaulnes. Celui-ci habite, comme lui, l'ancienne école du village. Voici le passage correspondant du roman :

« Augustin et sa mère habitaient l’ancienne maison d’école. À la mort de son père, retraité depuis longtemps, et qu’un héritage avait enrichi, Meaulnes avait voulu qu’on achetât l’école où le vieil instituteur avait enseigné pendant vingt années, où lui-même avait appris à lire. Non pas qu’elle fût d’aspect fort aimable : c’était une grosse maison carrée comme une mairie qu’elle avait été, les fenêtres du rez-de-chaussée qui donnaient sur la rue étaient si hautes que personne n’y regardait jamais... » Le Grand Meaulnes, III, ch.4

Voici cette école redevenue mairie aujourd'hui...

On peut lire sur la plaque : "Dans cette mairie-école Henri Alain-Fournier a situé la maison de son héros "le Grand Meaulnes".

Une nouvelle fois, on constate que la description de l'école effectuée par Alain-Fournier dans le roman n'est en rien une invention. Il a purement et simplement décrit le bâtiment réel de l'école réelle de La Chapelle-d'Angillon...

Alain-Fournier a également rendu une particularité des maisons de ce village qu'il connaissait particulièrement bien. En effet, un fossé séparait les maisons de la chaussée et de petits ponts de bois permettaient d'accéder aux habitations sans danger. Les fossés ont aujourd'hui disparu mais les photographies d'époque nous les montrent, tels qu'Alain-Fournier nous les peint lors de l'arrivée de François Seurel au chapitre 3 de la dernière partie.

« Les maisons, où l’on entrait en passant sur un petit pont de bois, étaient toutes alignées au bord d’un fossé qui descendait la rue, comme autant de barques, voiles carguées, amarrées dans le calme du soir. » Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes, III, ch.3

3. Le Vieux-Nançay

Non loin de La Ferté-d'Angillon dans le roman se trouve Le Vieux-Nançay. Une carte du pays révèle aussitôt ce que recouvre cette appellation...

Le Vieux-Nançay, c'est Nançay « tout court » et tout simplement. Une nouvelle fois, la transformation du nom est minime et légère.

Or, que trouve-t-on au Vieux-Nançay dans Le Grand Meaulnes ? La maison-magasin de l'oncle Florentin et de la tante Julie – le côté paternel de la famille de Seurel, pendant du côté maternel de La Chapelle-d'Angillon.

« Au Vieux-Nançay, qui était la commune du domaine des Sablonnières, habitait toute la famille de M. Seurel et en particulier mon oncle Florentin, un commerçant chez qui nous passions quelquefois la fin de septembre. » Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes, III, ch.2

Bien évidemment, Alain-Fournier a un oncle Florent qui tient un magasin à Nançay, de l'autre côté de l'église... Voici ce qu'il en dit à Jacques Rivière dans une lettre datée du 13 août 1905 :

« Dans ce pays perdu, l’oncle Florent qui nous reçoit, a, bizarrerie ! un énorme magasin de tout, divisé en rayons comme dans une ville, ou de dix lieues à la ronde on vient s’approvisionner. »

Ce magasin existe encore aujourd'hui, dans le bourg de Nançay...

Chez Florentin autrefois...

Chez Florentin aujourd'hui...

4. Le Domaine mystérieux des Sablonnières

S'il est bien un lieu qui semble imaginaire dans le roman tant il incarne la perfection et la beauté, c'est le Domaine perdu, les Sablonnières. Et pourtant... Ce nom des Sablonnières est très fréquent en France. C'est, en particulier, le nom d'un faubourg de La Chapelle-d'Angillon...

Mais aux Sablonnières, on ne trouve rien qui puisse avoir servi de modèle au fameux Domaine mystérieux. Le pays étant peuplé de nombreux châteaux connus d'Alain-Fournier, les sources possibles sont extrêmement nombreuses. Cependant, on sait plusieurs choses. En 1896, au château de Cornançay, près d'Épineuil-le-Fleuriel, le châtelain organisa, pour le baptême de sa seconde fille, une très grande réception à laquelle furent conviés tous les gens qui travaillaient sur le domaine. On pense qu'environ 200 personnes ont participé à cette fête. Des lampions et des lanternes éclairaient le domaine...

Le château de Cornançay...
« Une sorte de reflet coloré flottait dans les chambres basses où l’on avait dû allumer aussi, du côté de la campagne, des lanternes. La terre était balayée, on avait arraché l’herbe envahissante. » Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes, I, ch.13

Cependant, le château de Cornançay est bien connu et ce n'est pas un domaine introuvable... Si l'on en croit Isabelle, la sœur d'Alain-Fournier, le Domaine mystérieux serait l'abbaye de Loroy, au sud de La Chapelle-d'Angillon, près de Méry-ès-Bois. En effet, alors qu'ils étaient enfants, Henri et Isabelle seraient arrivés de façon imprévue à une belle demeure, au bout d'une longue allée forestière : l'abbaye cistercienne de Loroy. On y trouve « près des ruines de l'église abbatiale, la longue maison châtelaine au bord d'un étang envahi de roseaux », Michel Baranger, Sur les chemins du Grand Meaulnes avec Alain-Fournier, éd. Pirot.

Voici ce que rapporte Isabelle Rivière :

« Mais sous la quiétude ne sent-on pas comme une lourdeur ?… Est-ce le reflet d’une peine ancienne, l’écho d’un appel infini, qui flotte dans l’air serein ? La longue maison châtelaine aux ailes inégales, si étrangement immobile au faîte du soir doré, serait-elle abandonnée, prisonnière oubliée dans l’anneau des bois sauvages qui vont lentement se resserrer sur elle ? » Isabelle Rivière, Vie et passion d’Alain-Fournier

Pour qui connaît le roman, les mots “maison châtelaine”, “ailes inégales”, “abandonnée” et “anneau de bois sauvages” éveillent des souvenirs précis.

« Meaulnes, pour la première fois, regardait en plein jour l’intérieur de la propriété. Les vestiges d’un mur séparaient le jardin délabré de la cour, où l’on avait, depuis peu, versé du sable et passé le râteau. À l’extrémité des dépendances qu’il habitait, c’étaient des écuries bâties dans un amusant désordre, qui multipliait les recoins garnis d’arbrisseaux fous et de vigne vierge. Jusque sur le Domaine déferlaient des bois de sapins qui le cachaient à tout le pays plat, sauf vers l’est, où l’on apercevait des collines bleues couvertes de rochers et de sapins encore. » Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes, I, ch.15
Loroy autrefois...

Ci-dessous, Loroy aujourd'hui... Le bâtiment est à l'abandon. Rien ne signale le lieu au promeneur, il faut se perdre dans les bois pour le trouver...

« Il fit quelques pas et, grâce à la vague clarté du ciel, il put se rendre compte aussitôt de la configuration des lieux. Il était dans une petite cour formée par des bâtiments des dépendances. Tout y paraissait vieux et ruiné. Les ouvertures au bas des escaliers étaient béantes, car les portes depuis longtemps avaient été enlevées ; on n’avait pas non plus remplacé les carreaux des fenêtres qui faisaient des trous noirs dans les murs. » Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes, I, ch.13
« Au coin du bois débouchait, entre deux poteaux blancs, une allée où Meaulnes s’engagea. Il y fit quelques pas et s’arrêta, plein de surprise, troublé d’une émotion inexplicable. » Le Grand Meaulnes, I, ch. 11
« Il marchait pourtant du même pas fatigué, le vent glacé lui gerçait les lèvres, le suffoquait par instants...» Le Grand Meaulnes, I, ch. 11
« ...et pourtant un contentement extraordinaire le soulevait, une tranquillité parfaite et presque enivrante, la certitude que son but était atteint et qu’il n’y avait plus maintenant que du bonheur à espérer. » Le Grand Meaulnes, I, ch. 11

À l'issue de ce parcours au pays de Meaulnes, il est évident que rien n'est inventé par Alain-Fournier. Tous les lieux du roman sont des lieux réels qu'il a connus et aimés. Les noms sont légèrement modifiés, les distances réelles sont transformées mais c'est bien de son pays natal que parle Alain-Fournier dans Le Grand Meaulnes.

III- Les figures de l'imaginaire

Au fil de l'analyse des lieux, nous avons croisé des noms et des figures. Nous le savons donc déjà : pour les personnages comme pour la géographie, c'est à l'univers réel d'Henri Alban Fournier que le roman rend sa part de merveilleux...

1. La famille Seurel

M. et Mme Seurel sont instituteurs. Lui a sa famille du côté du Vieux-Nançay, elle du côté de La Ferté-d'Angillon. Il dirige l'école d'Épineuil-le-Fleuriel et s'occupe du Cours Supérieur et du Cours Moyen, elle s'occupe de la classe des petits. Lui, c'est M. Seurel – même pour François –, elle, c'est Millie. Lui aime la pêche et le grand air, elle est une ménagère méthodique. Difficile de ne pas voir dans ce rapide portrait l'image même des parents d'Alain-Fournier, Auguste et Albanie.

« Sans doute notre père n’était-il pas toujours facile à vivre : prompt à s’emporter pour des riens ; habité de rêves romanesques dont maman se tourmentait beaucoup trop, car s’ils se cristallisèrent deux ou trois fois autour d’une nouvelle institutrice cela ne sortit jamais du domaine de l’imagination ; un peu trop fantaisiste pour elle qui aimait exagérément l’ordre, et même le décorum, il n’avait en somme que les défauts d’un enfant. Mais il en avait aussi le charme, et sobre, large et non dépensier, laissant à maman le gouvernement des finances et du ménage, grand travailleur, fort intelligent, avide comme elle de lecture et de culture, s’émerveillant avec elle des moindres beautés de la campagne du jardin, lequel occupait tous les loisirs qu’il ne donnait pas à la pêche ou aux grandes promenades. » Isabelle Rivière, Vie et passion d’Alain-Fournier
Auguste Fournier & Albanie Fournier. Fonds de la médiathèque de Bourges.
« Souvent, nos dimanches d’hiver se passaient ainsi. Dès le matin, mon père s’en allait, au loin, sur le bord de quelque étang couvert de brume, pêcher le brochet dans une barque ; et ma mère, retirée jusqu’à la nuit dans sa chambre obscure, rafistolait d’humbles toilettes. » Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes, I, ch.1
La partie de plaisir des Fournier...

Si M. et Mme Seurel sont M. et Mme Fournier, il en résulte que François, le narrateur, est Alain-Fournier lui-même. Mais, cette fois, les choses se compliquent...

Le roman évoque la coxalgie du jeune François qui l'empêche de faire les 400 coups avec les autres enfants du village.

« Je n’avais guère été, jusqu’alors, courir dans les rues avec les gamins du bourg. Une coxalgie, dont j’ai souffert jusque vers cette année 189..., m’avait rendu craintif et malheureux. Je me vois encore poursuivant les écoliers alertes dans les ruelles qui entouraient la maison, en sautillant misérablement sur une jambe... » Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes, I, ch.2

Or Alain-Fournier n'a jamais souffert d'une telle maladie. En revanche sa sœur Isabelle, oui. Une luxation de la hanche la condamnait à boiter tristement... Isabelle Rivière parlera ainsi, dans Vie et passion d’Alain-Fournier, de sa « maman triste dont la petite fille boite. » Alain-Fournier a donc affublé son double, François Seurel, du handicap de sa sœur. Peut-être expie-t-il ainsi le fait d'avoir tenu sa sœur à l'écart du roman, car, en dehors de la dédicace, aucune trace d'Isabelle dans Le Grand Meaulnes !

Isabelle et Henri. Fonds de la médiathèque de Bourges.

Dans la famille Seurel, il est une figure sans laquelle le roman n'existerait pas et qui pourtant tient un rôle tout à fait secondaire. Il s'agit de la grand-mère Charpentier. Tous les ans, pour Noël, elle et son mari viennent chez le narrateur passer quelques jours. Or c'est cette venue qui déclenche l'aventure de Meaulnes. On se rappelle que sa fugue – qui va le conduire jusqu'au Domaine mystérieux – n'a pas d'autre objet, au départ, que d'aller chercher cette grand-mère à la gare de Vierzon. Eh bien, Alain-Fournier avait une grand-mère Charpentier... En effet, la mère de M. Fournier, Hélène Fournier, était née Charpentier. Cette fois, le nom même est réel.

Grand-mère Charpentier...
« “C'est de ce garçon que vous êtes en peine ?” dit-elle enfin. À La Gare, en effet, je l’avais questionnée vainement. Elle n’avait vu personne, à l’arrêt de Vierzon, qui ressemblât au grand Meaulnes. » Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes, I, ch.5

Enfin, on ne peut évoquer la famille Seurel sans parler du fameux oncle Florentin, de la tante Julie, du cousin Firmin et de toutes les cousines du magasin du Vieux-Nançay. Nous l'avons déjà vu, tout ce petit monde existe bel et bien. Florentin s'appelle Florent, Julie s'appelle Augustine, Firmin est en réalité Robert. Quant aux cousines, elles sont effectivement nombreuses : 9 ou 10 (Alain-Fournier lui-même se contredit dans une lettre à Jacques Rivière : « il (son oncle) préfère avoir dix enfants dont un garçon seulement, de mon âge, Robert. [...] On est reçu, au débouché d’un bois de sapins, par la maison Raimbault-Fournier qui est au bout d’une rue avec une cordialité que j’ai toujours crue sincère : aux portes et derrière les fenêtres, l’oncle avec ses immenses moustaches, la tante avec son bonnet qu’elle n’a jamais voulu laisser pour un chapeau, avec sa finesse campagnarde excessivement intelligente (je n’exagère rien) et ses dix filles (je n’exagère rien) »). Le roman, lui, évoque 8 filles. La photographie ci-dessous en montre 7... Difficile dans ces conditions de faire la part du vrai et la part du faux !

Les cousines
« Florentin et la tante Julie, qui avaient un garçon de mon âge, le cousin Firmin, et huit filles dont les aînées, Marie-Louise, Charlotte, pouvaient avoir dix-sept et quinze ans. Ils tenaient un très grand magasin à l’une des entrées de ce bourg de Sologne, devant l'église – un magasin universel, auquel s’approvisionnaient tous les châtelains-chasseurs de la région, isolés dans la contrée perdue, à trente kilomètres de toute gare. » Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes, III, ch.2

2. Meaulnes

Si un personnage du roman pose problème, c'est bien Meaulnes. Car le grand Meaulnes n'existe pas. Ou plutôt pas vraiment.

Ce qui existe, c'est le nom. Ou presque. En effet, à quelques kilomètres d'Épineuil-le-Fleuriel se dresse le village de Meaulne – sans S. Voici, par exemple, un panneau signalétique tout près de l'école d'Épineuil, rue Alain-Fournier...

Entre Épineuil et Meaulne, 6 kilomètres.

Mais qu'en est-il du personnage même de Meaulnes ?

Son prénom, Augustin, pourrait le rapprocher du père d'Alain-Fournier, Auguste, dont le côté fantasque et enfantin, relevé plus haut, pourrait expliquer bien des aspects du grand Meaulnes.

« Il tenait à la main une petite roue en bois noirci ; un cordon de fusées déchiquetées courait tout autour ; ç'avait dû être le soleil ou la lune au feu d’artifice du Quatorze Juillet. « Il y en a deux qui ne sont pas parties : nous allons toujours les allumer », dit-il d’un ton tranquille et de l’air de quelqu’un qui espère bien trouver mieux par la suite. » Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes, I, ch.1

Cependant, il est clair que le grand Meaulnes est un autre double d'Alain-Fournier, comme le laissent entendre les histoires amoureuses qui seront les siennes et sur lesquelles nous reviendrons juste après. D'ailleurs, le père de Meaulnes n'était-il pas instituteur, lui aussi ? Meaulnes n'habite-t-il pas, lui aussi, une école ?

« À la mort de son père, retraité depuis longtemps, et qu’un héritage avait enrichi, Meaulnes avait voulu qu’on achetât l’école où le vieil instituteur avait enseigné pendant vingt années, où lui-même avait appris à lire. » Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes, III, ch. 4

Mais on ne peut pas, malgré tout, ne pas penser aux liens d'amitié qui unissent Alain-Fournier et Jacques Rivière et avoir envie de les retrouver dans l'amitié qui tient François Seurel et Augustin Meaulnes...

3. Yvonne de Galais

Yvonne de Galais, c'est assurément l'incarnation de l'Idéal féminin. Lorsque Seurel la découvre pour la première fois dans le magasin de l'oncle Florentin, il ne peut s'empêcher d'écrire qu'il voit « la jeune fille la plus belle qu’il y ait peut-être jamais eu au monde. » Yvonne de Galais est l'équivalent de l'Adrienne de Nerval dans Sylvie : la perfection incarnée et touchée du doigt, la certitude que le Paradis a existé et l'espoir d'y retourner.

Or, voici ce qu'on peut lire dans une lettre à René Bichet, un ami d'Alain-Fournier, datée du 6 septembre 1908 :

« Je venais de visiter le Salon de la Nationale au Petit Palais. Je descendais le grand escalier de pierre. Il était entre quatre et cinq heures ; il faisait miraculeusement beau ; c’était comme une coulée d’or sur les jardins… Tout à coup j’ai vu devant moi, qui descendait aussi, une grande jeune fille blonde, élégante, élancée. Je ne peux pas faire comprendre l’impression d’extraordinaire beauté que j’ai reçue d’elle autrement que par cette image : une hampe de lilas blanc… Elle descendait doucement, une vieille dame appuyée à son bras. Elle avait une toilette si charmante qu’elle m’a paru d’abord excentrique ; je me suis dit : ce doit être une actrice. Quand je suis arrivé à sa hauteur, elle a levé un peu la tête : un visage d’une noblesse indicible… Et elle a posé sur moi un regard si pur que je me suis arrêté. Je n’ai jamais vu rien de si enfantin et de si grave à la fois. Quoique je l’aie vue sourire, une fois, il y avait dans ses yeux cette désolation convenable, insondable et bleu de la mer, sur les plages de la Côte d’Argent ou de la Méditerranée – d’où elle venait. »

Le même jour, Alain-Fournier écrit cette lettre à Jacques Rivière, son confident :

« Notre rencontre fut extraordinairement mystérieuse – “Ah ! disions-nous, nous nous connaissons mieux que si nous savions qui nous sommes.” Et c’était étrangement vrai. “Nous sommes des enfants, nous avons fait une folie,” disait-elle. Si grandes étaient sa candeur et notre hauteur qu’on ne savait pas de quelle folie elle avait voulu parler : il n’y avait pas encore eu de prononcé un mot d’amour. Quand nous nous quittâmes (souliers noirs à nœuds de rubans très découverts ; chevilles si fines qu’on craignait toujours de les voir plier sous son corps) elle venait de me demander de ne pas l’accompagner plus loin. Appuyé au pilastre d’un pont, je la regardais partir. Pour la première fois depuis que je la connaissais, elle se détourna pour me regarder. Je fis quelques pas jusqu’au pilastre suivant, mourant du désir de la rejoindre. Alors, beaucoup plus loin, elle se tourna une seconde fois, complètement, immobile et regarda vers moi, avant de disparaître pour toujours. Était-ce pour, de loin, silencieusement, m’enjoindre l’ordre de ne pas aller plus avant ; était-ce pour que, encore une fois, face à face, je puisse la regarder. Je ne l’ai jamais su. »

Tout cela figure dans Le Grand Meaulnes. C'est, parfois mot pour mot, ce que Meaulnes rapporte à Seurel de sa rencontre avec Yvonne de Galais dans le chapitre 15 de la première partie, La Rencontre.

Cette jeune femme qu'Alain-Fournier a rencontrée dans la réalité s'appelle Yvonne de Quiévrecourt. Le prénom et le titre aristocratique sont les mêmes. Seul le nom de famille diffère. Ainsi donc, la figure mythique et idéale dont Meaulnes tombe aussitôt et définitivement amoureux n'est pas une invention. Yvonne de Galais existe bien. Le réel est merveilleux.

Jamais je ne vis tant de grâce s’unir à tant de gravité. Son costume lui faisait la taille si mince qu’elle semblait fragile.[...] C'était la plus grave des jeunes filles, la plus frêle des femmes. Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes, III, ch.2

Yvonne de Quiévrecourt avec ses deux enfants. Fonds de la médiathèque de Bourges.

« Et lorsqu’elles descendirent sur l’embarcadère, elle eut ce même regard innocent et grave, qui semblait dire : “Qui êtes-vous ? Que faites-vous ici ? Je ne vous connais pas. Et pourtant il me semble que je vous connais.” » Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes, I, ch.15

Ce qui est amusant et perturbant, c'est qu'Alain-Fournier parlera d'Yvonne de Quiévrecourt dans des lettres à Jacques Rivière en l'appelant... Yvonne de Galais ! Le 2 mais 1913, il écrira ainsi :

« J'ai eu hier une conversation avec la soeur d'Yvonne de Galais. Je sais maintenant que la jeune femme a deux petits enfants. J'ai sangloté tout le soir dans ma chambre. »

Lors de leur rencontre, Yvonne de Quiévrecourt était déjà promise par sa famille à un homme de son milieu. Le 17 octobre, elle épousera donc un médecin de marine, Amédée Brochet...

4. Valentine

Un deuxième personnage féminin joue un rôle important dans le roman. Il s'agit de Valentine, la fiancée de Frantz par la faute de laquelle la fête étrange s'arrête, par la faute de laquelle tout le roman et le monde prennent l'eau.

« Ah ! poursuivit-il avec fureur, quel mal vous nous avez fait, vous qui n’avez voulu croire à rien. Vous êtes cause de tout. C'est vous qui avez tout perdu ! tout perdu ! » Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes, III, ch.15

Valentine Blondeau est couturière, originaire de Bourges. Fiancée à Frantz, elle finira par devenir la maîtresse de Meaulnes jusqu'à ce que celui-ci comprenne qu'il vient de trahir son ami – involontairement – en lui prenant sa fiancée.

Or, le 12 février 1910, Alain-Fournier fait la rencontre, près des Tuileries, de Jeanne Bruneau. Cette Jeanne B. est modiste, originaire de Bourges. Comme la Valentine du roman, elle a une sœur. Comme Meaulnes dans le livre, Alain-Fournier les emmènera au théâtre le soir. Comme dans Le Grand Meaulnes, la liaison qu'entretiendra Alain-Fournier avec Jeanne B. sera orageuse, violente et brève. Rien ne parvient à effacer le souvenir d'Yvonne de Galais/de Quiévrecourt...

« Tandis qu’elle marchait, je regardais de côté les légers défauts de son visage : une petite ride au coin des lèvres, un peu d’affaissement aux joues, et de la poudre accumulée aux ailes du nez. Elle s’est retournée tout d’un coup et me regardant bien en face, peut-être parce qu’elle est plus belle de face que de profil [...]. » Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes, III, ch.14

5. Les garçons de Sainte-Agathe

L'une des choses qui contribue le plus à incarner le récit d'Alain-Fournier, ce sont tous les détails du quotidien, les lieux précis et connus ainsi que les nombreux personnages secondaires. Mais s'ils semblent si réels et si vrais c'est sans doute parce qu'ils le sont, eux aussi... Les noms des camarades de Seurel, à Sainte-Agathe, figurent tous, d'une manière ou d'une autre dans l'environnement proche d'Alain-Fournier. On les trouve dans les registres de l'école, de la mairie et, chose plus troublante, sur les photos de classe...

Les enfants d'Épineuil ont un visage...
...et un nom.
« À la question de M. Seurel, une dizaine de voix répondirent, criant ensemble : “Le grand Meaulnes ! le grand Meaulnes !” Mais M. Seurel fit semblant de ne pas entendre. Alors ils crièrent : “Fromentin !” D’autres : “Jasmin Delouche !” Le plus jeune des Roy, qui allait aux champs monté sur sa truie lancée au triple galop, criait : “Moi ! Moi !”, d’une voix perçante. Dutremblay et Mouchebœuf se contentaient de lever timidement la main. » Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes, I, ch. 3

Comme pour les lieux, tout ce qui concerne les personnages, ou presque, est tiré de la vie d'Alain-Fournier. Le réel a toujours rattrapé la fiction. Un personnage, malgré tout, demeure mystérieux – il faut dire que c'est sa nature même : Frantz de Galais. Ses sources sont sans doute plus littéraires que biographiques. La figure du bohémien est extrêmement courante dans la littérature de l'époque. L'aspect fantasque et enfantin de Frantz prendrait sa source, selon Ariane Charton (Alain-Fournier, Folio Biographies), dans un personnage de la littérature anglaise devenu légendaire : Peter Pan...

Conclusion

À l'issue de ce parcours dans Le Grand Meaulnes et dans la vie d'Alain-Fournier, il est impossible de nier le caractère autobiographique du roman. L'espace géographique, pour merveilleux qu'il soit, est un espace parfaitement réel, parfaitement circonscrit entre Épineuil-le-Fleuriel au sud et La Chapelle-d'Angillon au nord. Les personnages sont des êtres rencontrés et fréquentés par Alain-Fournier : sa famille, ses amis, ses amours. Les éléments les plus merveilleux n'échappent pas eux non plus à cette évidence. Rien de ce qui se trouve dans Le Grand Meaulnes n'est inventé ; au pire, Alain-Fournier l'a transposé. On ne peut certes pas parler d'une autobiographie pure mais, contrairement aux apparences, il s'en faut de peu. Le tour de force d'Alain-Fournier a sans doute consisté non pas à placer sa vie réelle dans un récit merveilleux mais à redonner au réel sa part de merveilleux. À Épineuil nous sommes à Sainte-Agathe, à Loroy nous sommes au Domaine mystérieux, et non l'inverse. Quant à Yvonne de Quiévrecourt, elle est avant tout Yvonne de Galais...

Références

Livres

  • Jacques Rivière - Alain-Fournier, Correspondance, T1 et T2, éd. Gallimard
  • Les plus belles lettres d'amour d'Alain-Fournier, À l'ombre du Grand Meaulnes, Jean-Pierre Guéno, éd. Le Passeur
  • Alain-Fournier, biographie d'Ariane Charton, éd. Gallimard, coll. Folio Biographies
  • Alain-Fournier, les demeures du rêve, Jacques Lacarrière, éd. Pirot
  • Sur les chemins du Grand Meaulnes, Michel Baranger, éd. Pirot
  • Vie et passion d'Alain-Fournier, Isabelle Rivière, éd. Fayard
Created By
Jacques Nouzille
Appreciate

Credits:

Les photos d'époque sont principalement tirées du fonds de la médiathèque de Bourges. Toutes les photographies qui ne sont pas d'époque sont prises par moi. Cartes routières réalisées avec l'application Plans d'Apple.

Made with Adobe Slate

Make your words and images move.

Get Slate

Report Abuse

If you feel that this video content violates the Adobe Terms of Use, you may report this content by filling out this quick form.

To report a Copyright Violation, please follow Section 17 in the Terms of Use.