En maraude avec la Protection civile REPORTAGE À CAEN

Par Laurent NEVEU, journaliste à Ouest-France.

Les bénévoles de la Protection civile ont mis en place, depuis quelques mois à Caen (Calvados), une nouvelle tournée à la rencontre des gens de la rue. En mars 2017, nous avons suivi une équipe.

20 h. Sur le parking quasi désert du stade nautique, un vent frais ballote les cimes des arbres plongés dans la pénombre. C’est là que la fourgonnette de la Protection civile a l’habitude de se poser, pour récupérer les bénévoles qui habitent éventuellement à Caen. Mais, ce soir-là, les trois membres de l’équipe sont arrivés d’Évrecy, où l’association a son siège. Quelques minutes auparavant, ils ont appelé le 115 (standard qui gère les demandes pour les sans-abri) : « On est opérationnels. »

Le logo de la Protection civile.

20 h 30. On grimpe à bord du Renault Kangoo. Au volant, Vincent, 36 ans. À ses côtés, Steven, 28 ans, le chef de bord. Derrière, Alexis, 21 ans, équipier secouriste. Dans un ronronnement de diesel, le véhicule sérigraphié file vers la rue Saint-Jean. Arrêt en double file devant le Carrefour express. Vincent actionne le gyrophare bleu, « pour être bien signalé ».

L'équipe dispose d'une fourgonnette bien reconnaissable.

Atmosphère de début de soirée : le gérant de la supérette balaie dans l’entrée, deux jeunes filles discutent gaiement de leur semaine, un camion poubelle passe engloutir des conteneurs de déchets. Et Roger, un quinquagénaire, tend la main devant la porte du magasin. Les trois bénévoles échangent quelques mots avec lui. Lui remettent deux grosses boîtes de conserve. « On sait qu’il a un logement, il pourra les réchauffer. »

Cette maraude va à la rencontre des sans-abri dans les rues de Caen, trois fois par semaine.

21 h. En route vers le boulevard Clemenceau, où la maraude va retrouver un autre habitué. « Quand on rencontre quelqu’un, on note son prénom et ce qu’on lui donne », explique Steven, durant le trajet. Le Kangoo stoppe devant une agence bancaire. Le trio pénètre dans le hall, fortement éclairé. Odeur rance mais température douillette : c’est ici qu’un homme s’apprête à passer la nuit, allongé dans sa couverture, un bonnet enfoncé sur la tête. Il échange quelques banalités avec les maraudeurs, qui lui servent une soupe chaude.

Le Kangoo stoppe devant une agence bancaire. Le trio pénètre dans le hall, fortement éclairé. Odeur rance mais température douillette : c’est ici qu’un homme s’apprête à passer la nuit.

21 h 20. Retour vers le centre-ville, après une pause cigarette. Les trois équipiers à la solide stature indiquent leur profession : agent de sécurité pour Steven, auxiliaire de vie pour Vincent, étudiant infirmier pour Alexis.

21 h 25. Place Saint-Pierre, un visage surgit à la portière de Steven et un doigt toque à la vitre. La fourgonnette stoppe. Trois jeunes marginaux, visiblement alcoolisés, l’entourent.

Adrien, 24 ans, sort un bol, que le chauffeur lui remplit de potage, à l’arrière du véhicule.

" À CHAQUE FOIS QUE JE VOUS VOIS, JE VOUS COURS APRÈS, RIGOLE LE FRÊLE GARÇON, APRÈS AVOIR POSÉ SON ÉNORME SAC À DOS SUR LE BITUME. JE TROUVE QUE C’EST BIEN CE QUE VOUS FAITES. "

En avalant prudemment le liquide bouillant, il raconte : « Ma mère m’a mis dehors entre Noël et le Jour de l’an. » L’équipe le connaît. Ses deux copains du moment, moins. Les maraudeurs restent vigilants.

21 h 30. Le fourgon se faufile entre les terrasses bondées de la rue Arcisse-de-Caumont. Les noctambules jettent des regards curieux à ces hommes en uniformes bleu et orange. « Souvent, les gens nous prennent pour des équipes de Vigipirate », notent-ils.

21 h 35. Arrêt place Malherbe, en bas de la rue Écuyère, où cinq jeunes font la manche avec trois chiens. Soupe ou café pour les humains, croquettes pour les canidés. Jamka Roots, 32 ans, « a un logement », rassure-t-il en rejetant ses longues dreadlocks en arrière, mais il a gardé les habitudes d’une vie dehors.

Arrêt place Malherbe, en bas de la rue Écuyère, où cinq jeunes font la manche avec trois chiens.

21 h 50. Retour à l’agence bancaire du boulevard Clemenceau. Les néons ont cessé d’irradier le petit hall et un deuxième occupant s’est installé : Fred, 51 ans. « Ici, on laisse propre le matin et on nous dit rien », souligne-t-il en saisissant un petit caillou qu’il débarrasse dans la boîte métallique de ses cigarillos. Il existe des banquiers qui ont du cœur. Le contact avec les bénévoles en bleu et orange ? « C’est super sympa. Une p’tite soupe, un p’tit peu de dialogue, ça fait du bien. »

22 h. Juste illuminé par l’écran du DAB (Distributeur automatique de billets), Fred déroule la pelote d’une vie, au départ, bien tressée. Une naissance à Saint-Sever, « entre les cloches et les andouilles », aime-t-il à plaisanter, en référence à Villedieu et Vire. Huit ans dans la Légion étrangère, le Mali, le Niger, le Rwanda.

« C’ÉTAIT L’ENFER, J’EN FAIS ENCORE DES CAUCHEMARS. »

Dans le civil, il travaille dans la chaudronnerie. Licencié, son fil de vie s’effiloche. Une séparation, des petits boulots. « En 2007, ça a commencé à pencher. » Pour ne jamais complètement se redresser. Revenu en 2012 à Caen, il vit du RSA et de mendicité.

QUAND on A UN PEU DE SOUS, ON SE FAIT UN P’TIT RESTO AVEC MON POTE, QUELQUES NUITS D’HÔTEL ».

Calé entre son sac à dos, sa petite radio, une bouteille de rhum entamée et des canettes de cola, le quinquagénaire aux yeux creusés se laisse aller, évoque les politiques, les migrants qui submergent les distributions alimentaires, la place « qu’on nous laisse en France ». Il y a de l’aigreur dans sa voix.

22 h 20. Appel du 115

Faute d’hébergement, deux familles avec des enfants en bas âge s’apprêtent à passer la nuit dehors. Un voile d’inquiétude traverse le visage de Steven. « Il y en a une qu’on a déjà vue, avec un petit qui a un problème cardiaque. » Les éclats du gyro hachurent la nuit sombre. « Il y a des enfants en jeu, on ne perd pas de temps. »

22 h 25. Arrivée devant le hall de la gare

Dans un angle, deux amas de couvertures servent d’abri de fortune à des familles roms, vraisemblablement d'origine albanaise. Le vent froid balaie sans indulgence l’esplanade. « Bambinos, bambinos ! », s’exclame un père, qui s’est dressé en chaussettes sur le goudron. Derrière la barrière de la langue de ces migrants qui ne parlent pas français, il y a des accents de misère.

22 h 35. Coup de fil de la dernière chance

Pendant que ses collègues servent des boissons chaudes, Steven rappelle le 115 pour savoir « si jamais il y a une solution ». Négatif. Les enfants passeront une nouvelle nuit sur le trottoir. « On se sent impuissants », soupire-t-il. Tout près, dans un squat près de la gare routière, ils ont entendu dire que la gale rôde. « C’est rude », glisse Alexis, en découvrant deux autres gamins endormis, que le second papa dévoile sous des couvertures bleues.

23 h. Il faut repartir

La maraude quitte la gare, délestée de plusieurs couvertures. « Il nous en faudrait d’autres, des tentes aussi », songent les secouristes.

23 h 05. Adossé à la vitrine d’une boutique de téléphones mobiles, à l’angle de la rue Neuve-Saint-Jean et du boulevard des Alliés, un jeune au regard éteint finit par répondre « Oui » à Alexis qui lui propose quelque chose de chaud. Face à ce SDF qu'ils ne connaissent pas, l’approche est douce, en position accroupie. Il vivrait depuis dix ans dans la rue. « Prenez soin de vous », lui adressent les trois hommes en repartant.

Adossé à la vitrine d’une boutique de téléphones mobiles, à l’angle de la rue Neuve-Saint-Jean et du boulevard des Alliés, un jeune au regard éteint accepte finalement une boisson chaude.

23 h 10. Un peu plus loin, le trio retrouve Yann, 30 ans, un habitué. « Tout vient de chez vous ! » lance-t-il en désignant ses vêtements. Les maraudeurs de la Protection civile ? « Ils sont super, même pour se laver », commente-il, en tendant les flacons de gel douche qu’il vient de récupérer.

Un peu plus loin, le trio retrouve Yann, 30 ans, un habitué.

23 h 20. En repartant vers la Tour Leroy, Vincent, Steven et Alexis avisent un homme assis, les jambes recouvertes d’une couette. Une soupe vient réchauffer son estomac.

23 h 25. Un groupe d’étudiants guillerets hèlent le Kangoo qui roule au pas, rue de Strasbourg. « Hé, merci les gens, pour tout ce que vous faites ! » crie l’un, par la vitre baissée de Vincent. « Ça fait toujours plaisir », apprécie Steven.

23 h 30. Retour sur le parking délaissé du stade nautique. L’heure des comptes. « On a vu 34 personnes au total », calcule Steven. Un chiffre qu’il craint de voir exploser lors des prochains jours, avec la fin de la trêve hivernale et la fermeture de l’ex-collège Lemière. La maraude de la Protection civile devait s’arrêter le 31 mars 2017. Les bénévoles envisagent déjà de la poursuivre au-delà.

ENTRETIEN : La Protection civile, une association mal connue

Avec Chantal Helfenstein, présidente de la Protection civile, depuis mars 2012.

Qu’est-ce que la Protection civile ?

Une association qui a des missions similaires à d’autres, comme la Croix-Rouge ou l’Unas. En l’occurrence : aider, secourir et former. Nous avons un agrément préfectoral pour la formation aux premiers secours.

Dans vos missions, aider, cela veut dire quoi ?

Intervenir sur appel des pouvoirs publics, comme lors des intempéries de 2013, avec la neige : on apportait à manger aux gens bloqués dans la gare de Caen. Ou, plus récemment, pour le transfert de migrants de l’entrepôt Drouet évacué.

Et secourir ?

C’est quand des Dispositifs prévisionnels de secours (DPS) sont demandés lors de manifestations sportives ou culturelles. Exemple : les postes de secours au Carnaval étudiant ou lors du triathlon de Deauville. Nous étions présents dans 136 manifestations en 2016.

Enfin, former ?

Il s’agit de former aux premiers secours : les gestes qui sauvent (initiation), le PSC1 (premier niveau officiel grand public) puis PSE1 et PSE2 (pour travailler en équipe avec du matériel). Nous assurons aussi le recyclage (remise à niveau) de ces formations.

Qui sont les membres de la Protection civile ?

Tous des bénévoles. Nous n’avons aucun salarié. Nous sommes entre 55 et 60 actuellement, dans le Calvados, où nous existons depuis 1979. Nous avons pris de l’ampleur ces dernières années. À l’origine, il y avait beaucoup de pompiers. Aujourd’hui, c’est minoritaire, nous avons beaucoup de salariés du civil, parfois liés aux secours mais pas forcément.

Chantal Helfenstein, présidente de la Protection civile du Calvados.

Pourquoi avoir instauré une maraude à destination des sans-abri à Caen ?

Il y a un an et demi, un groupe de bénévoles avait en tête de lancer cette mission, en voyant tous ces gens démunis à la rue. L’une, Cécile Allain, s’est énormément investie et ça s’est mis en place en octobre 2016, avec une dizaine de bénévoles réguliers.

Comment cette maraude est-elle organisée ?

Elle a lieu trois fois par semaine, les lundi, mercredi et vendredi soir, de 19 h 30 à 23 h 30 environ, parfois au-delà. Elle vise à apporter de l’aide, du soutien, de l’écoute. Nous donnons des denrées alimentaires pour les sans-abri et pour leurs chiens. Nous distribuons aussi des vêtements ou des kits d’hygiène, parfois des livres.

En quoi est-elle différente des maraudes en place ?

Il n’y a pas de points de rendez-vous. Nous tournons dans les rues. Sur demande du 115, nous pouvons aussi intervenir si un SDF ne se sent pas bien. Car il y a toujours des secouristes dans l’équipe.

Created By
Laurent Neveu Ouest-France Caen
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Credits:

Laurent Neveu

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