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Fablabs, des ateliers 2.0 Construire, apprendre, innover, partager . Comment ces ateliers démocratisent l'innovation et la production.

"Fais-le toi-même", c'est la devise des Fablabs, un concept né aux Etats-Unis à la fin des années 80 au MIT, la prestigieuse université technologique du Massachusetts. Ces "laboratoires ou ateliers de fabrication numérique" ouverts à tous essaiment dans le monde entier. En France, on en dénombre plus de cent cinquante.

Mais qui sont ces makers ? Des artistes, des bricoleurs du dimanche, des inventeurs, de doux rêveurs ? Dans ces ateliers équipés de machines numériques, imprimante 3D, découpeuse laser, fraiseuse numérique, ils imaginent des objets. certains fabriquent une pièce pour réparer une machine à café et lutter ainsi contre l'obsolescence programmée, d'autres construisent un prototype et rêvent de faire fortune... Les profils sont multiples, hétérogènes.

Une philosophie commune les anime : le partage. Le retraité transmet sa maîtrise des outils manuels. Le geek explique l'usage des technologies numériques aux plus récalcitrants. L'ouvrier côtoie l'ingénieur. Le technicien, l'artiste. Chacun profite des savoirs des autres grâce à Internet et à l'open source. À travers le monde, ils échangent leurs trouvailles, apportent leurs contributions aux recherches de l'un au profit de tous.

Ces lieux sont-ils les embryons d'une nouvelle économie qui réinvente les modes de production et de consommation ? Est-ce là que se joue la révolution post-industrielle du XXIème siècle ?

Rencontre avec ces makers

Chaque premier jeudi du mois, c’est "apéro-projet" à Plateforme C, le fablab nantais, installé sur l’île de Nantes. Conviviale, puisque presque tout le monde se connait, la réunion n’en est pas moins sérieuse. C’est l’occasion de découvrir les réalisations en cours, les projets. Et de faire appel aux compétences des uns et des autres, avant d’échanger de manière plus informelle autour d’un verre.

"Partagées, les idées deviennent plus grandes. Partagés, les projets deviennent ceux de groupes, plus ambitieux que ceux d'une personne seule", écrit Chris Anderson sans son livre "Makers, la nouvelle révolution industrielle", qui prône la démocratisation de l'innovation et des outils de production.

Davide et Thierry font d’ailleurs un appel du pied à ceux qui seraient tentés par leur prochaine aventure: construire un nouveau jeu pour la kermesse de l’école de leurs enfants qui aura lieu dans deux mois. Certes, le délai est court mais ils n’en sont pas à leur premier essai. Lassés des traditionnels jeux de kermesse, pêche à la ligne et autre chamboule-tout, ils ont conçu l’année dernière un labyrinthe en bois, un plan incliné d’1m30 sur 80cm qui se joue à plusieurs avec une bille.

Les trois créateurs du labyrinthe à la fête de l'école de leurs enfants ©Ping

Construit exclusivement avec des matériaux de récupération, le jeu a été plébiscité par les enfants et les adultes. Forts de ce succès, ils se sont lancés cette année dans un nouveau challenge, qui va occuper une partie de leur week-end d’ici la prochaine kermesse, une machine à sous dotée d’un système mécanique, en mesure de faire gagner tous les joueurs.

À la frontière entre le domicile et le lieu de travail traditionnel, les fablabs sont des tiers-lieux, tout comme les espaces de coworking. Des lieux physiques de rencontres et d'expérimentation à titre personnel, associatif, ou entrepreneurial. "Ce sont les pépinières de la nouvelle culture collaborative et des nouveaux modèles de production", explique Michel Bauwens, théoricien de la technologie du peer-to-peer et fondateur de la fundation P2P, lors d'un entretien au site Makery.

Pour Michel Lallement, sociologue spécialiste de la communauté des makers et auteur de "L'âge du Faire", "le projet que porte le mouvement Faire est plus généralement une invitation à prendre ou à reprendre le contrôle de sa vie à travers des projets qui peuvent être très modestes, à portée locale et individuelle… ou concerner, à un autre extrême, l’ensemble de la société".

Prototyper pour tester le marché

Sylvain Bouancheau Dugast, créateur et concepteur du Sylent-oud

Dans l’espace menuiserie du fablab, Sylvain prête une oreille aux intervenants de l'apéro-projet mais n’en poursuit pas moins le ponçage méticuleux, précis et quasi amoureux d’un instrument de musique peu commun pour les non-avertis : un oud de voyage électrique ou luth méditerranéen qu'il a baptisé sylent-oud.

Sur l’établi, où se mêlent ciseaux à bois, lime, compas, serre-joints, plusieurs oud sont en cours de construction. Si le corps de l’instrument, en acajou, est usiné chez un prestataire, Sylvain façonne à la main toutes les autres pièces. La table d’harmonie, le manche, la tête. Les éléments de décoration sont ciselés à la découpeuse laser et les composants électriques de l'instrument soudés à l'atelier électronique.

Plusieurs Sylent-oud en cours de construction.

Musicien, il a imaginé cet instrument au retour d’un voyage en Turquie en 2010. En escale en Allemagne le oud flambant neuf qu'il rapportait en France a été saisi temporairement par les douanes. Rien de grave mais "de cette mésaventure est née l'idée, dessiner un instrument petit, compact, démontable, léger et qui éviterait les galères dans les aéroports". Dessinateur industriel de formation, il a d’abord conçu les plans sur ordinateur avant de profiter des conseils d’un ami luthier et d’achever son premier prototype en 2013.

Malgré la vente d'un premier exemplaire, il ne parvient pas à trouver des partenaires et met son projet en sommeil. Jusqu'en décembre 2017. A cette période, il reçoit plusieurs commandes fermes grâce à ses vidéos qui circulent sur le net. Il n'est plus question alors de prototype mais bien de fabriquer une petite série de dix exemplaires, et donc de penser processus de production. Sylvain consacre depuis six mois la moitié de son temps professionnel, à la fabrication des instruments. Au fablab, il a trouvé un environnement favorable pour développer cette activité.

Plateforme C est l'un des premiers fablabs ouverts en France. Il est coordonné par l'association PING, créée en 2004 pour favoriser l'accès pour tous à la culture et aux pratiques numériques. Installé depuis l'automne 2013 dans un hangar sur les quais de l'île de Nantes, le fablab se définit comme un lieu d'expérimentation et de rencontre. Il revendique sa proximité avec les mouvements d’éducation populaire, et ses affinités avec le monde de la culture libre.

Tout au long de l'année, à Plateforme C et à l'atelier partagé du Breil au nord de Nantes, de multiples workshops sont organisés à destination des adultes, des enfants, des étudiants, des jeunes en recherche d'emploi. Le samedi matin, des ateliers payants permettent de s'initier aux machines numériques comme la découpeuse laser ou l'imprimante 3D, une étape essentielle pour s'approprier les outils et envisager de s'inscrire dans une démarche de projet.

"Le but c'est de continuer à apprendre à tous les âges de la vie, partager l'information, être des espaces de discussion et de réflexion sur ce qu'implique les techniques, la technologie, le numérique", explique Adrien Martinière, animateur à Plateforme C. L'association compte aujourd'hui environ 270 adhérents. Leur profil est hétéroclite, avec cependant une forte présence masculine.

Pierre, la cinquantaine en recherche d'emploi, vient de rejoindre le fablab "pour regagner des habitudes de travail". "Ma situation professionnelle est à zéro, il faut que je réintègre un groupe", explique-t-il. Malgré ses multiples diplômes, un DESS en administration des entreprises, un CAP de menuiserie, un diplôme de technicien en automatisme et informatique industriels, Pierre ne retrouve pas d'emploi et se désespère.

"La barre est trop haute pour des gens comme moi", confie-t-il. Très impliqué dans la vie de son quartier et dans les ateliers citoyens, il vient au fablab pour l'esprit et la philosophie du lieu : "C'est important de s'ouvrir sur des nouveaux modes de production collaboratifs qui ne mettent pas en avant seulement la réussite financière et qui entretiennent un certain esprit durable".

My Human Kit : le lab au service du handicap

Changement de dimension au fablab My Human Kit installé à Rennes. Dans un espace bien plus petit que celui de Nantes, ils sont près d'une quinzaine affairés autour des outils numériques ou concentrés sur leurs ordinateurs. Le lieu se définit comme un "espace d'expérimentation dédié à la collaboration entre humains valides ou non".

A l'origine du lab, le projet "Bionicohand", porté par le Rennais Nicolas Huchet. Amputé de la main à 18 ans à la suite d'un accident du travail, il découvre par hasard le labfab de Rennes, la philosophie du lieu, ses membres et ses imprimantes 3D. Très vite, il imagine réaliser une main robot ou main bionique à moindre coût, capable d'effectuer des mouvements. Car si ces prothèses existent sur le marché, elles sont extrêmement chères et ne sont pas remboursées par la Sécurité Sociale .

L'aventure commence avec l'aide des membres du fablab. Grâce à la technologie open source, et en particulier le projet InMoov du sculpteur et designer Gaël Langevin, la main robot est réalisée. "Rien n’a été inventé, ce n’est que du hack, c’est une main robot open source qui était déjà documentée, sur laquelle on a rajouté des capteurs", explique Nicolas Huchet.

Imprimée en 3D, la main robot reste un prototype pas encore une prothèse. "Quand je l’ai essayée, c’était du plastique, du fil de pêche : tu ne peux rien faire avec ça, c’est comme donner des chaussures en pâte à modeler à quelqu’un qui veut courir des marathons", raconte-t-il. "Ça réapprend la patience. Je voulais ma prothèse tout de suite, on l’a imprimée et je me suis dit que c’était parti pour au moins 10 ans."

Grâce au développement du numérique, Nicolas Huchet découvre que le champ des possibles est immense. L'association My Human Kit est créée en 2014 pour accompagner le projet Bionicohand. Parallèlement, il part à la rencontre des fablabs du monde et participe à la mise en place d'un réseau mondial de handilabs dédié à l'auto-réparation.

En 2015, il est reconnu meilleur innovateur social par le MIT. La même année, l'association fait partie des dix finalistes du "Google Impact Challenge", concours d'innovation de Google. Elle ne remporte pas le prix mais repart avec une bourse de 200 000 euros. En 2016, le fablab My Human Kit s'ouvre au public.

"Le handicap peut inspirer, cela peut donner des idées", explique Nicolas Huchet. Techniciens, étudiants, demandeurs d'emploi, personnes en situation de handicap, ils phosphorent sur tous types de projets. De la fabrication d'un fauteuil électrique en bois de palette pour moins de 150 euros, à l'impression d'un guide-chèque pour malvoyants réalisé en quelques heures, à la conception d'un appui-tête électrique sur mesure, les makers travaillent à plusieurs en mode projet.

Philippe Pacotte et Stéphane Aubin, tous deux la cinquantaine et tous deux entre deux emplois, se sont ainsi rencontrés au fablab. Philippe est architecte de formation et Stéphane est informaticien. Ensemble, ils ont conçu une imprimante 3D à embosser du braille. Leur innovation, documentée sur le wikilab, est accessible dans le monde entier et réalisable pour 150 euros.

Les valeurs du fablab, affichées à Plateforme C

Pierre angulaire des fablabs : la documentation

Au delà de l'échange des connaissances et des compétences, le partage des données fait partie intégrante de l'ADN des fablabs. Documenter les projets, même partiellement, c'est faire partie de la communauté des makers. C'est aussi ce qui différencie profondément les fablabs (selon la charte du MIT) des labs à vocation entrepreneuriale, comme les hackerspaces ou makerspaces. "La culture libre, c’est faire un pot commun le plus large possible, sans privatisation, sans informations retenues, car à partir de plusieurs briques on peut faire un autre projet", confirme Adrien, animateur à Plateforme C.

Cécile, trentenaire, en cours de test sur la brodeuse numérique, nouvel équipement du fablab, défend cette démarche : "Le but c'est de faire de l'open data, de partager pour que les gens puissent rebondir sur le travail des autres et ne pas recommencer à zéro. Toutes les sources de création sont mises en ligne".

De multiples réalisations ou projets en cours sont ainsi partagés sur les plateformes dans le monde entier, communément appelées wiki. Platetorme C documente sur un site dédié "fablabo", My Human Kit sur le wiki du Humanlab. Ces sites sont de véritables boites à outils et sont en permanence enrichis par les membres des fablabs.

Le réseau des fablabs

Selon la FabFoundation, les ateliers de fabrication numériques tissent un réseaux mondial de près d'un millier de lieux, répartis dans 78 pays. Après les Etats-Unis, la France est le pays qui compte aujourd'hui le plus grand nombre de fablabs. 158 sont inscrits sur le site de la FabFoundation.

La charte des fablabs encadre les modalités d'usages et d'accès à ces lieux collaboratifs. Pour s'auto-labelliser, quatre conditions sont requises :

  • Etre ouvert au public, même partiellement
  • Etre équipé de machines numériques
  • Participer au réseau global des fablabs
  • Adhérer à la charte des Fablabs

Sur le site de Makery, média en ligne français dédié aux labs, une carte recense les labs dans le monde, incluant autant les fablabs que les hackerspaces, les médialabs, les tiers lieux, ou les biohacklabs. En France, 380 labs sont identifiés, dont un quart en Ile de France. Les deux-tiers ont été créés depuis 2015.

Created By
Fabienne Even
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Credits:

Fabienne Even

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