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Fairy trees SUR LA PISTE des arbres de fees (ACTE 1)

Photos de Matthieu Alexandre / Texte de Marjolaine Edouard

Acte I : Au nord de l'île

Portes séparant les quartiers unioniste et républicain à Belfast

Belfast (Irlande du Nord)

Il est une île où les légendes ont la vie longue… Cette île, c’est l’Irlande ; cette légende, c’est celle des arbres de fées qui occupe encore une place surprenante dans l’imaginaire collectif… Et quand la réalité rattrape le mythe, cette légende devient vivante. Les branches épineuses du blackthorn abritent en effet des êtres à fort caractère ; malheur à quiconque négligerait de les saluer sur son passage, un sort lui serait alors jeté...

Folklore ? Superstition ? Magie ? A l’heure du Brexit, alors que les murs de la paix restent des balafres encore trop visibles dans les quartiers ouest de Belfast, cette croyance héritée des Celtes se fond en un fait sociologique qui semble unir les deux Irlande(s).

"Sur la Piste des arbres de fées" (02:30)

L'imagination populaire est peuplée de créatures étranges, tantôt malicieuses, tantôt menaçantes, protectrices, séductrices ou cruelles. Les fées font partie intégrante des croyances en terre d’Irlande où des précautions à tenir envers elles ont été popularisées par le folklore ; et qui oserait vérifier, s’exposerait aux conséquences… jambes ou bras cassés qui mettent un temps exceptionnellement long à se ressouder.

On dit qu’il ne faut pas contrarier les fées ou leur manquer de respect… ou alors elles voient rouge et gare aux imprudents qui les ignorent ! Elles n’apprécient guère, se mettent en colère et ensorcèlent les outrageux !

Évidemment, personne n’a jamais vu de fées mais tout le monde en revanche connaît les arbres où elles ont élu domicile : le blackthorn (prunellier ou… épine noire en français), à l’allure plutôt malingre et tortueuse, est doté de terminaisons épineuses acérées. Son autre appellation en anglais « lone bush tree » illustre clairement sa nature : sauvage, il pousse là où il le désire – est-ce à dire que ce sont les fées qui choisissent ? Quitte à se retrouver en plein milieu d’un green contrariant le swing des golfeurs… L’accident du jardinier du golf de Belfast survenu juste après l’avoir taillé, réfrène tout candidat au job… Le précédent président du même golf a, quant à lui, été contraint de prendre précocement sa retraite après s’être cassé une jambe sans explication sur le fameux et redouté green numéro 3. Dans le sud de l’île, c’est le chantier d’une route nationale qui a été suspendu pendant dix ans, personne ne voulant prendre la responsabilité de couper un arbre de fée, pourtant minuscule, mais qui était en plein milieu du tracé de la route. Le tracé de la route fût finalement modifié. L’arbre, lui, est toujours là, bien enraciné, obligeant la route à décrire une courbe de détour à cet endroit. Une situation suffisamment rocambolesque pour que le New York Times dépêche un journaliste sur place !

Sauvage, les arbres de fées poussent là où ils le désirent. Quitte à se retrouver en plein milieu d’un green contrariant le swing des golfeurs…

Ainsi, tout le monde a, un jour ou l’autre, entendu parler de ces arbres de fées, tout le monde a même un avis… jamais tranché, même chez les sceptiques ! Sans vouloir y croire, du moins sans vouloir le montrer, d’aucun ne conteste la légende. Et dans le doute, tous préfèrent se plier au rituel des excuses plutôt que de risquer leur colère. Vous l’aurez compris, sur cette île, les fées sont d’avantage source de craintes que de rêves.

Sans vouloir y croire du moins sans vouloir le montrer, d’aucun ne conteste la légende. Et dans le doute, tous préfèrent se plier au rituel des excuses auprès des fées plutôt que de risquer leur colère.

Autant de témoignages qui rendent cette légende bien vivante et inédite au point de finir par confondre les faits et les fées. Cette légende interpelle, effraye ou dérange et dans tous les cas, laisse perplexe. Elle écorne aussi l’imaginaire des fées que nous avons du côté français de la Manche ; en Irlande, les fées ne sont pas bienfaitrices ni belles, on leur prête un caractère susceptible et imprévisible, et elles sont décrites comme vieilles et laides. Alors, gare à leurs humeurs passagères !

Ces arbres de fées ont cela de surprenant qu’ils semblent mettre d’accord tous les habitants de l’île, pourtant divisée, et cela au nord comme au sud, catholiques comme protestants, unionistes comme républicains. Dans une Irlande plurielle, les Irlandais semblent étrangement ne faire qu’un autour de cette légende aux racines celtiques. Tels des entrelacs, les routes sinueuses et vallonnées de l’île nous conduisent de cités en campagnes, sur cette piste féérique, entre mythe et réalité.

Unionistes comme républicains. Dans une Irlande divisée, les habitants semblent étrangement ne faire qu’un autour de cette légende aux racines celtiques.
A une époque où le Brexit semble désunir les Européens, les arbres de fées semblent être l’un des rares éléments sur lequel tous les Irlandais s’accordent.

Partons sur la route des arbres de fées...

Textes extraits de la nouvelle de Matthieu Alexandre "Les Arbres de fées" Editions Edilivre, Paris, 2017

Longtemps j’ai cru qu’il fallait montrer la réalité pour expliquer le monde. Mais il semblerait que les hommes préfèrent qu’on leur parle en images et en métaphores. Racontez leur un mythe, ils vont vouloir y croire; rapportez-leur des faits, ils vont vous dire que ce sont des fake-news. Ce qui m’occupe ici est moins de savoir si les fées existent (elles existent en tant que fait sociologique) que d’étudier la distance qui s’établit entre la légende celte et l’aménagement avec la réalité qu’en font les Irlandais au XXI ème siècle.

Place donc à un peu de poésie...

Au travers des voix de trois personnages, un folkloriste athée, un jardinier anglican et une guide catholique, ce récit invite à une réflexion sur la beauté des mythes et des légendes, la force des croyance et la sagesse de la quête de la vérité.
Pub "Chez Maggie's" à Belfast

Connemara Pub

Eddie a l’apparence d’un ogre. Barbe hirsute à la mutton chops, crâne dégarni, ventre bedonnant entre des bretelles et yeux noirs sertis derrière d’énormes lunettes.

Eddie ne dévore pas les enfants, il leur raconte des histoires. Il est ce qu’on appelle en Irlande un storyteller. Lorsqu’il parle, on ne voit pas sa bouche, seule sa barbe s’agite. Il accompagne ses récits de grands gestes. Il a d’ailleurs de grands bras qui semblent rattachés à un court mais large tronc. Depuis 45 ans qu’il raconte ses histoires, il porte constamment les mêmes vêtements et ce en toutes saisons. Un pantalon de velours côtelé avec des bretelles et un gilet noir sur une chemise blanche. Dans la poche poitrine de son gilet, des stylos avec des capuchons de différentes couleurs sont soigneusement alignés et dans l’une des poches de ce même gilet, un carnet de notes. Et comme tout ogre digne de ce nom, il est chaussé de grandes bottes en cuir.

Il s’y est même rendu sur l’invitation de Samuel Beckett qui tenait à le rencontrer.

Ces dernières sont crottées de boue ce matin alors qu’il sort de la superette où il va faire ses courses tous les jours. Eddie n’a pas de réfrigérateur pour conserver sa nourriture ce qui l’oblige à se réapprovisionner en produits frais quotidiennement. Non pas qu’il ne soit pas assez fortuné pour s’acheter un réfrigérateur, il en possède un, il est même propriétaire d’une maison située à 10 km d’ici. Non, Eddie est un conteur à succès, il est très demandé, il parcourt toute l’Irlande pour des conférences. Eddie ne partage pas ses histoires de fées qu’avec les enfants, il intervient aussi au sein du très prestigieux Trinity Collège de Dublin. Il s’y est même rendu sur l’invitation de Samuel Beckett qui tenait à le rencontrer. Il est constamment invité à donner des conférences à Londres, Paris et New York, mais il ne s’y est jamais rendu. Il refuse obstinément de quitter son île. Tout comme depuis bientôt dix ans maintenant il refuse de quitter son campement improvisé aux bords du chantier de construction de la route nationale 18 qui a pour projet de relier Limerick et Galway sur la côte ouest de l’île. Eddie ne s’oppose pas en soi à la construction de cette route, il veut simplement en dévier la trajectoire dont le tracé condamne un arbuste de 2 mètres de hauteur.

Arbre de fée à Belfast

Cet arbuste n’est pas un simple lone bush comme on dit ici, c’est un arbre sacré. Selon Eddie, il s’agit d’un des arbres de fées les plus anciens de la région des lacs du Connemara. Lorsqu’il explique cela aux entrepreneurs du chantier, même s’il est un personnage reconnu et respecté, tout le monde le prend pour un fou.

Evidement qu’Eddie n’a jamais vu une fée de sa vie, mais la question a le don de le mettre dans une colère noire.

- Mais as-tu seulement déjà vu des fées dans cet arbre Eddie ? lui demande-t-on alors.

Evidement qu’Eddie n’a jamais vu une fée de sa vie, mais la question a le don de le mettre dans une colère noire. Il explique alors que les fées n’habitent plus cet arbre depuis des années, des siècles peut-être, elles colonisent comme ça des arbres à travers toute l’île et migrent au gré de leurs humeurs. Et les humeurs des fées sont aussi redoutables, redoutées, qu’imprévisibles.

Ces échanges qui commencent souvent dans la bonne humeur et qui se terminent toujours par des insultes dont les termes eux-mêmes remontent à l’époque des Celtes; ces échanges ont eu lieu des centaines de fois depuis qu’Eddie occupe le terrain. Le chantier de la route nationale est effectivement suspendu depuis bientôt 10 ans.

Mais à chaque fois, Eddie l’emporte avec cette même ritournelle :

- Avant que de faire rouler vos bulldozers sur cet arbre, vous devrez me les faire passer sur le corps, vous devrez me faire trépasser ! Et alors, je vous aurai prévenu, lorsque les fées apprendront que vous avez rasé leur arbre, alors elles débarqueront par centaines et elles vous pourriront la vie. A chacune des personnes impliquées dans ce chantier, elles jetteront un sort et vous verrez qu’à cet endroit même de la route, le nombre d’accidents et de morts grimpera à des chiffres que vous ne pourrez plus porter.

Et aujourd’hui, Eddie apprend de Mary, caissière à la superette, qu’un reporter d’un grand journal américain vient d’atterrir à l’aéroport de Shannon. Il vient l’interviewer.

Si tout le monde n’est pas convaincu de l’existence des fées, chacun, en revanche a entendu ses parents ou grands-parents raconter une histoire de sortilège ou de malédiction lancés par les fées. Dans le doute, personne, pas même les ingénieurs, pourtant formés au rationalisme mathématique, non, personne n’ose prendre le risque de provoquer les fées afin de vérifier les faits.

C’est pourquoi depuis dix ans maintenant, personne n’a osé déloger Eddie du pied de l’arbre où il a planté sa tente. Et c’est également l’une des raisons pour laquelle Eddie reçoit régulièrement la visite de journalistes venus de tout le pays. Il en est même venu de Londres. Et aujourd’hui, Eddie apprend de Mary, caissière à la superette, qu’un reporter d’un grand journal américain vient d’atterrir à l’aéroport de Shannon. Il vient l’interviewer.

- Bonjour, mon nom est James Clarity, je suis reporter au New York Times, vous êtes Eddie n’est-ce pas ?

"Bonjour, mon nom est James Clarity, je suis reporter au New York Times"

- Clarity ! Vous portez un nom merveilleux pour un enquêteur !

- Effectivement, mon travail consiste en la recherche de la vérité alors autant s’appeler Clarity !

- Ah ! La vérité, quelle vérité ? Vous y croyez vous à la vérité ?

- Les faits, rien que les faits, lança Clarity, sûr de lui.

- Les faits ! Vous me faites marrer. Vous verrez qu’avec les fées, les faits ne sont pas évidents. Rapidement vous en viendrez à confondre les faits et les fées ! Enfin, bienvenue en terre d’Irlande Jimmy, vous permettez que je vous appelle Jimmy ? lança Eddie.

"Un thé ! Vous m’avez pris pour une vieille anglaise ? Vous m’offrirez une pinte de Guinness."

- Vous correspondez en tous points à la description qu’on m’a faite de vous, barbu et irrévérencieux ! Evidement que vous êtes Eddie, comment ai-je pu en douter !

- Vous êtes de la tribu des barbus aussi il me semble, lui rétorqua Eddie.

- Effectivement, mais je boxe dans la catégorie des poids légers à côté de vous !

- Vous me traitez de gros ! C’est vous l’américain qui êtes irrévérencieux mon cher.

- Vous m’avez l’air sympathique, où peut-on s’installer pour l’interview ? Me permettriez-vous de vous offrir un thé, j’ai repéré un petit lodge à quelques minutes d’ici ?

- Un thé, vous m’avez pris pour une vieille anglaise ?! ou alors votre littérature est un peu désuète. Vous m’offrirez une pinte de Guinness, nous irons au Pub du coin, ainsi vous découvrirez l’Irlande du Connemara. Mais d’abord, allons voir l’arbre de fée, c’est lui le sujet de votre papier, pas moi ! Enfin je l’espère. Suivez-moi.

Après qu’Eddie et le reporter du New York Times aient fait le tour de l’arbre de fée, du campement d’Eddie et du chantier de la route, ils montèrent à bord de la voiture de location de Clarity et se dirigèrent tous les deux vers le Connemara Pub à quelques miles de là.

- Prenez à droite, sursauta Eddie.

- Mais je suis passé devant le Pub en question il est sur la route de l’aéroport, ça n’est pas à droite.

"Prenez quand même à droite, je vais vous montrer quelque chose."

- Prenez quand même à droite, je vais vous montrer quelque chose. A moins que vous n’ayez encore plus soif qu’un Irlandais, la Guinness attendra. Et ne vous inquiétez pas, je n’ai jamais entendu parlé d’un pub en rupture de bière. L’Irlande est un pays où il peut se passer beaucoup de choses mystérieuses mais ça, foi d’Irlandais, ça n’est jamais arrivé !

- Vous êtes un marrant vous ! Vous me prenez pour un gars qui n’est jamais sorti de chez lui ou quoi ? New York est une ville, comment dire sans me montrer désobligeant, disons que c’est une ville de taille assez importante, et les Diners, l’équivalent de vos Pubs je suppose, sont ouverts pour certains 24 heures sur 24.

- Ah ! Là vous avez un argument qui pourrait me donner envie d’aller à New York, répondit Eddie d’un ton assez moqueur.

"Je n’ai jamais quitté l’Irlande.
Et pourquoi ça ?
Parce que je suis Irlandais pardi !"

- Vous n’êtes jamais allé à New York ? Je me suis pourtant renseigné sur votre compte, vous êtes un conférencier très sollicité, vous n’avez jamais été invité aux Etats-Unis ?

- Là, c’est vous qui me traitez de cul-terreux, vous ne vous êtes pas suffisamment renseigné, je n’ai jamais quitté l’Irlande.

- Et pourquoi ça ?

- Parce que je suis Irlandais pardi ! A gauche ! Tournez à gauche. Nous y sommes. Arrêtez le moteur, interrompit Eddie.

Clarity coupa le moteur et chercha le frein à main.

- Où est la position Parking ? Je ne suis pas habitué aux boîtes de vitesses mécaniques, désolé. Pas plus que je ne suis habitué à la conduite à droite.

- Laissez tomber le frein à main, pas besoin. Et vous voulez parler de la conduite à gauche j’imagine ? On roule à gauche en Irlande si vous avez fait attention !

- Par conduite à droite, j’entends le volant à droite.

- Ah vous voyez, c’est vous qui parlez comme une vieille anglaise, répliqua Eddie.

Alors que les deux hommes se provoquaient avec fairplay, la Vauxhall rouge, moteur éteint, fit marche arrière.

- Le frein à main, vous voyez bien qu’il y a besoin du frein à main ! s’écria Clarity.

- Ne touchez à rien ! Laissez faire, c’est justement ce que je suis venu vous montrer.

Clarity, par réflexe, allait enfoncer la pédale du frein, mais hésitant, l’américain se ressaisit et écoutant Eddie, replia ses genoux près de la banquette et leva les mains en l’air.

La voiture prit un peu plus de vitesse et remonta la pente en marche arrière, toujours moteur éteint.

Arbre de fées dans la banlieue Ouest de Belfast
- C’est surprenant, hein ?! s’esclaffa Eddie au travers de sa barbe hirsute.

- Mais, on vient de descendre une côte que le véhicule remonte tout seul, c’est de la sorcellerie !

- Welcome in Connemara !

- Sorcellerie ou magie, je ne sais pas, mais c’est bizarre, j’avoue, ajouta Clarity.

- Je pensais que vous étiez un journaliste sérieux, enfin que votre journal était sérieux. Vous ne croyez quand même pas à toutes ces balivernes de grands-mères et ces contes pour enfants Clarity, n’est-ce pas ? Et puis je vous avais mis en garde, les faits ne sont pas toujours ce qu’ils paraissent. Vous ne pouvez pas vous fier uniquement à vos sens. La vérité peut avoir différents visages.

Clarity ne savait plus quoi dire. Il était effectivement surprenant qu’un véhicule en roues libres remonte une côte en marche arrière, moteur éteint. Après une course de 300 mètres, la Vauxhall s’arrêta d’elle-même en haut de la pente.

- Allez, remettez le contact Clarity, on va rejouer encore une fois, je ne vous sens pas convaincu.

Clarity, hésitant, lança un regard interrogateur à Eddie.

- Et puis baissez les bras, vous n’êtes pas en état d’arrestation et vous avez l’air ridicule comme ça !

Clarity reprit ses esprits. Il remit le contact et reconduisit la voiture au point de départ.

- Faites demi-tour, vous allez voir, ça marche dans les deux sens.

Clarity manoeuvra sur la route étroite pour faire faire demi-tour à la Vauxhall, s’emmêlant dans les vitesses, il fit grincer la boite.

- Ah ces boites de vitesse européennes ! grogna Clarity; suivi un juron new-yorkais.

La voiture rouge faisait désormais face à la montée de cette route bordée d’un lac d’un côté et d’un champ où paissaient des moutons noirs de l’autre.

- Venez, laissons la voiture rouler toute seule, descendons, vous verrez c’est encore plus impressionnant vu de l’extérieur, invita Eddie.

Les deux hommes sortirent du véhicule et se postèrent sur le bord de la route.

Les roues de la Vauxhall se mirent à tourner et le véhicule remonta doucement la butte pour s’immobiliser exactement au même endroit qu’il y a cinq minutes.

- C’est bluffant non ?! lança fièrement Eddie.

- Vous allez m’expliquer à la fin ou vous voulez juste me jouer des tours de magie ! s’impatienta Clarity.

- Vous expliquez quoi ? Vous pourrez dire à votre journal que vous avez vu une voiture remonter une pente, moteur éteint, à la seule force des fées et de leurs ailes.

- Vous voulez que je me fasse virer, c’est ça ! J’ai bien vu la voiture remonter la pente, ok, mais je ne vois aucune fée !

- Allez, à notre tour de remonter la pente jusqu’à la voiture, et là pas de miracle, il faut marcher ! rigola Eddie. Allons au pub et je vous expliquerai ce que vous venez de voir.

Les deux hommes marchèrent jusqu’au véhicule et roulèrent jusqu’au Connemara Pub. L’intérieur était sombre, les lumières tamisées faisaient en sorte que les clients ne savaient pas s’il faisait jour ou nuit à l’extérieur. D’ailleurs, entre le décalage horaire, les heures de vols depuis New York et le spectacle auquel il venait d’assister, Clarity ne savait plus très bien quelle heure il était. Peu importe, il avait envie d’une bière, il avait besoin d’une bière.

Arbre de fées sur le green n°3 du golf de Belfast

- Vous préférez vous installez au bar ou à une table ? demanda Eddie.

- Au bar, autrement vous allez encore me traiter d’anglaise ou de je ne sais quoi !

- Deux Guinness s’il te plaît Alex, demanda Eddie au barman.

- Bon alors, vous y croyez vraiment aux fées Eddie ?

- J’ai cru en tellement de choses si vous saviez ! Bien sûr que j’y crois. Vous ne me pensez tout de même pas assez fou pour camper au pied d’un arbuste depuis 9 ans juste pour le plaisir. J’ai le camping en horreur en plus !

Eddie après un court silence, reprit :

- Et entre nous, qu’est-ce qui est le plus bizarre ? Croire que des petits êtres veillent sur les arbres et la nature qui nous entoure et nous jettent des sorts quand on ne les respecte pas, ou croire en des anges qui annoncent la naissance d’un mortel par immaculée conception ?

- Vous n’êtes pas croyant en somme ! reprit Clarity.

- Non, je ne suis plus croyant. Enfin, disons que je préfère encore croire aux fées que de ne croire en rien du tout.

- Vous avez probablement raison ! Prenez les communistes par exemple, ils ne croient en rien et regardez où ça les mène, lança fièrement Clarity.

- Vous êtes bien un amerloque ! Qu’est-ce que vous avez toujours avec le communisme, d’où vous vient cette peur viscérale des rouges ? rétorqua, aigri, Eddie.

- Et puis croire en les fées n’a jamais déclenché de guerre entre les hommes... reprit songeur Eddie.

- Idéaliste et pacifiste donc !

- Folkloriste, si vous tenez à me ranger dans une case, vous n’avez qu’à me définir comme un folkloriste, c’est désormais ma seule religion.

- Bon, très bien, je vais formuler ma question autrement, avez-vous déjà vu des fées Eddie?

Eddie resta silencieux.

A l’aide de son auriculaire droit, il dessina une croix dans la mousse de sa bière. Puis il saisit la pinte de ses deux mains et but cul sec le demi-litre. Clarity se souvint à cet instant qu’on avait prononcé le mot ogre pour décrire Eddie. Ce dernier, essuya sa moustache avec la manche de sa chemise et lança un regard timide à Clarity.

- Pas encore, non !

Clarity se dit alors qu’il avait certainement affaire à type un peu folklo mais pas à un menteur.

Respectant le silence d’Eddie, à son tour Clarity but une gorgée de Guinness. Il en ressortit une grimace d’amertume.

- Ah c’est autre chose que vos Budweiser, hein !? lança Eddie accompagnant son propos d’une bonne tape dans le dos de Clarity.

- Mais tout à l’heure, vous aviez l’air sérieux lorsque vous disiez que c’étaient des fées qui poussaient ma voiture ? reprit Clarity.

- Ah bon, vous m’avez trouvé un air sérieux depuis qu’on se connait ? Non, vous ne m’avez pas encore entendu quand je suis sérieux. Tout ça c’était pour briser la glace, faire connaissance, j’avais besoin de voir si vous étiez un journaliste fouille-merde ou pas.

- Vous me rassurez, ironisa Clarity.

"On appelle ces routes des magic roads, il y en a plusieurs dans le pays."

- Ce que vous avez vu tout à l’heure, enfin, ce que vous avez cru voir tout à l’heure est un phénomène naturel. Il s’agit d’une illusion d’optique. La pente n’est pas dans le sens que l’on croit voir. Ce sont les niveaux du lac et du champ qui la bordent qui créent ce trompe l’oeil. Il n’y a rien de surnaturel dans tout cela, encore moins de maléfique. On appelle ces routes des magic roads, il y en a plusieurs dans le pays, mais celle-ci est particulièrement impressionnante. Pas de fées, ni de sorcellerie, vous avez l’impression que le véhicule remonte une pente en roue libre alors qu’en réalité il descend tout bêtement une côte. D’ailleurs, si vous aviez prêté attention, lorsque nous avons marché jusqu’à la voiture, vos jambes ne vous faisaient pas souffrir comme elles le font pour monter un dénivelé. La plupart des touristes ne s’en rend pas compte, ces derniers ne prennent pas la peine de descendre de leur véhicule, tout amusés qu’ils sont de ce manège. Moi, j’ai tenté d’être honnête avec vous, et je vous ai offert l’opportunité de comprendre par vous-même le phénomène en utilisant vos jambes.

Route près de la côte
- Finalement, je n’aime pas quand vous êtes sérieux, vous êtes encore plus insultant, répondit Clarity.

- Allez, ne vous vexez pas pour si peu, c’est juste un attrape touriste pour rigoler !

- Et les arbres de fées aussi ?

"Ah non ! Là c’est vous qui devenez insultant ! Les arbres de fées c’est quelque chose de sérieux."

- Ah non ! Là c’est vous qui devenez insultant ! Les arbres de fées c’est quelque chose de sérieux. Il s’agit d’une croyance qui remonte à nos ancêtres celtes. Autant en Irlande on aime bien se moquer du touriste, autant on ne rigole pas avec la tradition, répondit Eddie d’un ton martial.

- Eddie, vous me paraissez quelqu’un d’intelligent et malgré tout de sympathique, quelles preuves pouvez-vous avancer quant à l’existence des fées ?

- Je vous dis que je n’ai jamais vu de fées, mais il est dit qu’elles peuvent prendre différentes apparences. Moi, je n’en ai jamais vu, mais elles, elles m’ont probablement déjà observé plus d’une fois !

"Certains parlent de vieilles femmes laides au nez crochu, ça je n’y crois pas."

On dit que les fées prennent souvent l’apparence de chiens noirs ou de hiboux. Certains parlent de vieilles femmes laides au nez crochu, ça je n’y crois pas. Mais en revanche quand je remarque un chien noir rôder, je me dis qu’une fée m’observe, expliqua Eddie.

- Vous avez décidément quelque chose à régler avec les vieilles femmes, que ce soit des femmes au nez crochu ou de vieilles anglaises qui boivent le thé ! rigola Clarity.

Eddie fit signe au barman pour commander deux autres pintes.

- Moi, ça va aller, dit Clarity

Eddie fit mine de ne pas l’entendre.

- Si vous n’en voulez plus, j’en boirai trois, ce n’est pas un problème. Et puis comme ça vous pourrez mettre l’incohérence de mes propos sur le compte de l’alcool, c’est toujours moins vexant que de passer pour un fou ! s’exclama Eddie.

"Je ne vous prends pas pour un fou Eddie, c’est bien pour ça que j’ai du mal à comprendre pourquoi vous tenez tant à croire en l’existence de ces fées."

- Ecoutez Clarity, je pense que je ne suis pas loin de gagner mon combat contre la construction de cette route. Si l’arbre est épargné, peut-être que les fées se montreront pour me remercier. Alors, vous reviendrez et je pourrai vous dire que j’ai vu des fées.

Les deux hommes continuèrent à discuter et à boire des pintes de Guinness jusque tard dans la nuit. Clarity reprit un avion pour New-York le lendemain et Eddie reçut la visite du Maire de la commune qui lui annonça que le tracé de la route allait être dévié.

L’arbre de fée serait épargné, un article dans le New York Times commençait à donner trop d’ampleur à cette histoire.

Eddie allait enfin pouvoir rentrer chez lui ou peut-être allait-il décider de camper encore un peu au pied de l’arbre en attendant le retour des fées dans le Connemara.

L'arbre de fée au Golf de Belfast et les fameuses grues "Samson & Goliath"

Samson & Goliath

Aaron croise, comme tous les matins, un écureuil qui traverse la rue, à l’angle de Wellesley et Malone, avec son petit déjeuner en bouche. Il semblerait que l’écureuil trouve son trésor dans les jardins de l’Orchéa, un café tenu par des travailleurs sociaux qui abrite des gens à la rue.

Aaron se rend au Golf de Belfast, il y travaille comme jardinier. Pour s’y rendre il passe par les quartiers Ouest de la ville où subsistent encore des peace walls (des murs dit de paix surmontés de barbelés). Ces murs séparent les quartiers catholiques des quartiers protestants : les unionists d’un côté, les républicains de l’autre. Aaron passe ensuite les lourdes portes blindées grises qui ferment la circulation entre lesdits quartiers les soirs de beuverie afin d’éviter les échauffourées.

"On trouve donc encore des barbelés en Europe à moins de deux heures de vol de Paris"
"Murs de Paix", portes et barricades à Belfast

On trouve donc encore des barbelés en Europe à moins de deux heures de vol de Paris. Mais sur cette île divisée entre Irlandais et Britanniques, catholiques et protestants, unionists et républicains, une seule chose semble faire l’unanimité depuis des siècles, et encore aujourd’hui : les arbres de fées.

Sur Falls road, on peut lire en grandes lettres peintes en blanc « RESPECT » sur le portail en bois d’une maison qui fait face à la Snipper tower, surnom donné par les habitants à la Divis tower, une tour de vingt étages sur le toit de laquelle campaient des soldats de l’armée britannique jusqu’en 2005. Pendant la période dite des troubles, les soldats étaient déposés sur le toit en hélicoptère. Cette tour doit son triste surnom au fait qu’en 1981 un tireur britannique posté sur le toit abattit un membre de l’Armée Nationale de Libération Irlandaise. Une fresque murale représente Bobby Sands. A droite, Aaron quitte le centre-ville, direction Park road.

"Les grues surnommées Samson et Goliath datent de 1969 et non pas, comme beaucoup le laissent à penser, de l’époque de la construction du Titanic, made in Belfast."

La route qui mène au Golf surplombe ce dernier, offrant une perspective sur le chantier naval reconnaissable à ses deux immenses grues jaunes, emblèmes touristiques de Belfast dont on retrouve l’image sur tous les mugs, casquettes et T-shirts vendus aux visiteurs de la capitale. Les grues, respectivement 96 et 106 mètres de hauteur, surnommées Samson et Goliath (en référence aux deux géants bibliques) qui arborent fièrement les initiales de Harland & Wolff, datent de 1969 et non pas, comme beaucoup le laissent à penser, de l’époque de la construction du Titanic, made in Belfast.

Aux pieds des deux grues; qui dans la perspective, semblent plantées dans le golf; en plein milieu du green numéro 3, un arbre de fées.

Avant de se rendre sur le terrain de golf, Aaron passe par le bureau d’Allen, le capitaine du Club.

Portrait de Mr Alan Elliott au Golf de Belfast

- Salut Aaron, tu tombes bien, suis-moi jusqu’au bar j’ai à te parler, lui dit Allen.

Les deux hommes montèrent au premier étage du Club House qui dispose d’une salle de restaurant avec de grandes baies vitrées depuis lesquelles on peut contempler presque tout le parcours du Golf et notamment le green numéro 3 et, à l’horizon, les deux géants de métal jaune.

"Il y a aura une délégation de Français, ils sont exigeants les Français tu sais, commença à expliquer Allen."

- Bon, tu sais que ce week-end débute le Trophy, c’est une date importante pour nous. Des golfeurs du monde entier viennent jouer sur notre gazon et cette année il y a aura une délégation de Français, ils sont exigeants les Français tu sais, commença à expliquer Allen.

La reine d’Angleterre dont le portait est encadré au-dessus du bar, sembla grimacer du coin des lèvres en entendant parler ainsi des Français. Nous sommes ici en territoire clairement unionist et anglican.

Le portrait de la reine dans le pub du Golf de Belfast
"Mais le gazon est parfait, isnt’it ? répondit Aaron l’air surpris."

- Oui, le gazon est parfait comme d’habitude mais tu sais ce qui me pose problème, tu sais ce à quoi je fais allusion.

Cette fois-ci, c’est Aaron qui sembla grimacer, il devint même livide et répondit, apeuré :

- On en a déjà parlé, je refuse ! Non, non, je ne peux pas, j’ai une femme et deux gamins, tu comprends ?

- Aaron, sois raisonnable, on ne peut pas continuer comme ça ! reprit Allen.

- Jessy, sers-nous deux pintes tu veux bien ! dit Allen en s’adressant à la serveuse.

- Tu penses pouvoir soûler un Irlandais Allen ? C’est toi qui as perdu la tête ! Tu peux me faire boire autant que tu veux, c’est non !

- Mais qu’est-ce que vous avez tous avec cet arbre ! C’est dingue ! s’énerva Allen.

- Tu veux que je te rappelle ce qui est arrivé à Jack ? reprit Aaron qui passa de la peur à la colère.

- Tu m’as déjà raconté l’histoire, et les derniers jardiniers aussi me l’ont raconté.

- Ouais ben, n’empêche que Jack on l’a jamais revu ! insista Aaron.

- Ne raconte pas de bêtises Aaron, il n’est pas mort non plus !

- Il n’est pas mort ! T’es marrant toi, c’est tout comme ! Quand t’as plus de boulot, des gosses à nourrir et une malédiction pareille, c’est pire que d’être mort, trembla Aaron.

- Tu dis des bêtises, c’est la peur qui te fait dire des bêtises... calma Allen.

- Et pourquoi tu le taillerais pas toi-même cet arbre ? Hein ! Pourquoi pas ?

Les deux hommes baissèrent les yeux et enfoncèrent leurs moustaches dans la mousse de leurs bières.

- Tu ne vas pas me dire que tu n’y crois pas !? reprit Aaron. Regarde, toi aussi tu as peur des fées.

- Attends, attends, la différence c’est que Jack n’avait pas demandé la permission aux fées pour tailler l’arbre.

- La permission ?!! T’es marrant toi. Ca ne suffit pas de s’adresser aux fées en leur demandant la permission. Et puis, elles ne la donnent jamais la permission de tailler l’arbre les fées, renvoya, furieux, Aaron.
Les baies d'un arbre de fées

- Calme-toi Aaron, regarde, lorsque par mégarde j’envoie une de mes balles taper le tronc ou se percher dans les branches de ce maudit arbre, il ne m’est jamais rien arrivé !

- Ne dis jamais ça ! Tu veux réveiller leur colère, tu es fou de parler d’arbre mau... enfin de parler de cet arbre de fée en ces termes. Tu vas nous attirer des ennuis. Rien que le fait de parler avec toi va m’attirer une malédiction !

- Il faut raison garder mon ami, les fées ont certes la réputation d’être susceptibles et imprévisibles, elles ne jettent pas des sorts à tout bout de champ comme ça.

- Il faut raison garder mon ami, les fées ont certes la réputation d’être susceptibles et imprévisibles, elles ne jettent pas des sorts à tout bout de champ comme ça. Moi, à chaque fois que je lance une balle dans l’arbre, je m’excuse auprès des fées et tout se passe bien.

- Oui, mais avoue que tu as peur quand même ! Toi non plus tu ne cherches jamais à récupérer tes balles perdues dans les branches, hein !? bredouilla Aaron.

- C’est d’ailleurs tout le problème, il commence à y avoir plus de balles que de branches dans cet arbre. Et pour qui on va passer nous quand les Français vont me demander pourquoi on a un arbre à balles de golf en plein milieu du green ? Tu trouves que ça fait sérieux toi ?

- Ils n’ont qu’à aller les récupérer les balles les Français, ils n’y croient pas aux fées eux ! D’ailleurs, ils ne croient en rien les français. Ils ont décapité leur roi et ils ne sont même plus catholiques, tous des athées.

- Tu dis des sottises Aaron, tu veux que je demande à un joueur français de tailler l’arbre à ta place ?

- Ben oui, voilà une bonne idée, pourquoi tu ne demandes pas à un jardinier qui n’est pas d’ici de le faire ?

- Pour tout te dire, j’ai bien essayé. Même les Tamuls refusent, je n’ai trouvé personne sur cette île qui accepte de s’y coller ! J’ai bien trouvé un Polonais, bon il est plombier pas jardinier, il a accepté moyennant une bonne somme d’argent, mais depuis il trouve toujours un prétexte pour ne pas venir.

"Moi je ne le ferai pas. Même pour tout l’or de la couronne d’Angleterre, s’écria Aaron en levant son verre face au portrait d’Elizabeth."

- Puisqu’on en parle, tu devrais augmenter mon salaire pour la prime de risque ! Rien que de parler ainsi des fées, ça mériterait une prime de risque ! Et puis, je m’en fous t’as qu’à payer le Polonais autant que tu veux, moi je ne le ferai pas. Même pour tout l’or de la couronne d’Angleterre, s’écria Aaron en levant son verre face au portrait d’Elizabeth.

- Même le plombier Polonais se méfie, s’écroula Allen en plongeant à nouveau sa moustache dans sa pinte. Je ne sais pas qui lui a parlé, mais il a dû finir par savoir.

- Forcément, il a dû se renseigner un peu ! C’est louche une somme d’argent qu’on offre à un plombier pour tailler un arbre ! Il n’est pas idiot le plombier !

Et quand il a dû apprendre que Jack s’est retrouvé avec un bras cassé sans rien faire, et que ce dernier a mis des années à se ressouder, il a dû repartir à ses tuyaux, le plombier !

- Arrête avec l’histoire de Jack, on n’en sait rien si c’est un sort des fées ou non. Il a pu se casser le bras autrement, tenta de calmer Allen.

- Un bras ça ne met pas des années à se ressouder... bégaya Aaron de colère, une colère mélangée à de la peur; Et puis tu oublies le peintre avec ses doigts en sang; et puis...

- Arrête, ça suffit maintenant ! intima Allen. J’ai compris, j’ai compris...

Désespéré il alla pour tremper une troisième fois ses moustaches... Mais sa pinte était vide.

- Je vous en remet une ? demanda la serveuse.

- Hein !? Quoi ?! Non, non, merci ça va aller, murmura Allen comme sorti d’un mauvais rêve. Ça va aller...

Aaron quitta la pièce en murmurant « Allez, je retourne à mon gazon. Moi, les fées, moins je les vois mieux je me porte ! Enfin, façon de parler, j’en n’ai jamais vu ! ».

Le plombier Polonais ne vint jamais; Allen ne trouva aucun candidat pour tailler l’arbre; et les balles de golf continuèrent à se percher dans les branches de l’arbre qui se trouvait au milieu du green numéro 3 aux pieds de Samson & Goliath.

"La chaussée des géants"

Giant's Causeway

Pearl parle vite, elle a toujours peur de ne pas pouvoir raconter toute son histoire, et pourtant elle en a fait un métier : guide touristique, et elle emmène aujourd’hui un groupe découvrir une histoire peu commune. Dans sa robe bleu roi qui jure un peu avec ses cheveux blonds peroxydés et ses ongles peints de rouge, Pearl est facile à repérer. Même dans le dédale de la chaussée des Géants, son groupe ne pouvait pas la perdre de vue. Perchée sur une des 40 000 colonnes hexagonales que compte ce site volcanique qui plonge dans l’Océan Atlantique Nord, Pearl s’adressa à ses touristes qui burent ses paroles :

- Un géant Irlandais de l’époque celtique qui répondait au nom de Fionn Mc Cumhaill défia Benandonner, un géant Écossais.

- Un géant Irlandais de l’époque celtique qui répondait au nom de Fionn Mc Cumhaill défia Benandonner, un géant Écossais. Cependant aucun bateau n’était assez grand pour embarquer les deux géants. D’après la légende, Fionn entreprit alors de construire un pont de pierre entre les deux îles. Le géant Ecossais releva le défi et emprunta cette chaussée pour traverser la mer jusqu’en Irlande. Benandonner étant plus grand et plus fort que Fionn, à sa vue, la femme de Fionn prit peur et entreprit de déguiser son géant de mari en nourrisson. Lorsque Benandonner arriva en Irlande et qu’il aperçu le bébé, il prit peur. Il se dit que si l’enfant était déjà d’une taille pareille, alors il préférait ne pas se mesurer à son père. Benandonner regagna l’Écosse à grandes enjambées et afin de s’assurer que Fionn ne le poursuive pas, il détruisit la chaussée derrière lui. Il ne reste donc aujourd’hui de ce pont que les pierres qui constituent ce qu’on appela dès lors “Giant’s Causeway” (la Chaussée des Géants) et que vous avez sous vos pieds. Ces pics de basalte peuvent mesurer jusqu’à 12 mètres de hauteur.

Le groupe de touristes amusés, éclata de rire.

- Je vous emmène voir maintenant un autre nourrisson qui cache bien son jeu aussi ! Suivez-moi.

Une grappe de touristes, tous vêtus de couleurs différentes, suivit en file indienne notre guide Irlandaise. Vu depuis la hauteur d’un géant, le groupe ressemblait à un scolopendre multicolore à tête bleu roi qui se faufilait maladroitement sur les pics volcaniques.

A quelques miles de la côte, une petite église bordée d’un cimetière tourne le dos à l’océan. Le bus débarqua son flot de visiteurs, Pearl descendit la première et prit place sur le trottoir de Church Street, dos au muret qui séparait la rue du cimetière.

- Nous y voilà ! s’exclama-t-elle, toute excitée. Je vais maintenant vous parler d’un autre mythe qui remonte à l’époque de nos ancêtres celtes. Pearl regarda alors le groupe de Japonais et se ressaisit:

- Oui enfin, les Celtes sont nos aïeux pour nous Irlandais !

- Oui enfin, les Celtes sont nos aïeux pour nous Irlandais ! Elle ne pouvait s’empêcher de commettre la même bourde à chaque fois, Pearl était tellement fière de ses origines celtes et irlandaises, irlandaises et celtes, qu’elle en oubliait que, certes elle était guide en Irlande, guide irlandaise même, mais qu’elle n’avait que rarement, voire jamais, de groupe de touristes irlandais. Elle reprit :

- Enfin, je dis un mythe, je devrais parler plutôt d’une légende, parce que ce que vous avez devant vous ne relève pas de la fiction ou de l’imaginaire comme la chaussée des Géants ! Non, ce que vous voyez ici est réel.
Le "Baby Tree" à Kilrea

Le groupe de Japonais ne comprenait rien. Ils avaient beau regarder gesticuler Pearl, certains tentaient même de photographier ce que ces ongles rouges pouvaient bien vouloir montrer du doigt, ils ne voyaient rien d’autre qu’une vieille église et un cimetière à l’abandon. Autant le site de la chaussée des Géants les avait fascinés autant le spectacle d’un cimetière en décrépitude les laissait perplexes. D’autant que si l’on considère l’importance du culte des ancêtres dans la tradition japonaise qui veut que chaque maison ait un autel entretenu quotidiennement avec bougies et encens, la vue de cet amas de tombes lézardées les laissait de marbre.

Pearl imperturbable continua :

- Je vous avais dit que je vous montrerai un autre géant déguisé en nourrisson, et bien je vous présente Baby Tree.

L’arbuste que vous voyez ici est en réalité un arbre immense et millénaire. Les joues de Pearl rougissaient à chaque fois qu’elle exagérait son propos. Et là, elle exagérait ses propos.

Comme un seul homme, le groupe de touristes avança d’un pas pour se pencher vers l’arbuste qui ne mesurait qu’une trentaine de centimètres. Son tronc et ses branches étaient si chétifs, que les visiteurs ne l’avaient pas remarqué, pire encore, ils photographiaient l’église à travers l’arbuste sans même s’en rendre compte.

- L’arbre que vous voyez là est un arbre magique ! Il s’agit d’un arbre de fées.

- L’arbre que vous voyez là est un arbre magique ! Les pommettes de Pearl rougissaient un peu plus encore. Il s’agit d’un arbre de fées.

Dès que le terme “fées” fût prononcé, un bruit sourd se fit entendre. Les touristes, soudain très intéressés, se passaient la traduction du mot fée de bouche à oreille. Et comme une vague, les têtes se mirent à hocher au fur et à mesure que le mot sacré circulait au sein du groupe. Et afin d’être certain que le mot était bien passé au travers de la chaîne qu’ils formaient, tel un ballon qu’on se passe de mains en mains, le mot revient à l’oreille de celui qui semblait être le chef du groupe, à son tour il hocha la tête, le mot était revenu juste et parfait !

C’était au tour de Pearl d’être fascinée par ce spectacle, elle n’en revenait pas. Pourtant, il ne s’agissait pas du premier groupe de Japonais qu’elle accompagnait, il y a une semaine seulement elle se souvenait avoir emmené à ce même endroit -de toute façon elle clôturait toujours sa visite par l’arbre de fées de Church Street - un autre groupe de Japonais, à moins qu’il ne s’agit de Chinois ? Ou alors de Coréens ? Enfin, elle ne savait pas, elle n’avait jamais su. Peu importait d’ailleurs, elle reprit son propos :

- Comment dites-vous ? Yo... Yo Say !? C’est ça ?

- Yosei, Yosei, Yes ! reprit en choeur tout le groupe.

Avec un simple mot, Pearl avait captivé leur attention.

- Oui il s’agit ici d’un arbre de fées. Il en existe des centaines comme ça sur toute l’île.

- Oui donc je disais, reprit Pearl, il s’agit ici d’un arbre de fées. Il en existe des centaines comme ça sur toute l’île. Mais celui-ci a cela de particulier que c’est nous, les membres de l’association du Fairy Thorn Festival & Celtic studies qui l’avons planté. Alors oui, certains me diront que les arbres de fées sont normalement des Lone bushes, c’est à dire des buissons qui poussent spontanément et qui ne dépendent pas de la main de l’homme. Toujours est-il que cet arbuste là est bel et bien un prunus crataegus, cela ne fait aucun doute. Je le sais bien, puisque je fais partie de ceux qui ont planté la graine.

Pearl reprit :

- En 1999, il y eut une tempête terrible à travers toute l’Europe. L’arbre de fée de Church Street qui était là depuis plus de 300 ans est tombé. Attendez, j’en ai une reproduction dans mon livre ici.

Pearl tendit des deux mains un livre à la couverture jaune comme ses cheveux. Le livre était ouvert sur une aquarelle peignant un arbre imposant qui, tel un saule, pleurait sur la chaussée.

- Vous voyez, l’arbre était vieux, il s’affaissait depuis des années. Nous avons bien tenté de l’aider à se redresser. Voyez le tuteur métallique qui est là, il maintenait le tronc de l’arbre pour lui éviter de choir sur le trottoir.

- L’arbre était vieux, répéta Pearl, il n’a pas résisté à la tempête, reprit-elle émue. Et il tomba, s’étouffa-t-elle.

- Alors nous avons eu une idée extraordinaire ! s’écria-t-elle comme ressuscitée.

Pearl n’était pas un guide formidable, passionnée certes, mais pas formidable. Elle vivait son propos, même un peu trop, mais elle n’aurait pas été capable de parler d’autre chose que des arbres de fées ou des géants de la chaussée voisine.

Pearl Hutchinson pose devant le "Baby Tree" à Kilrea

- Nous avons récupéré ses graines et nous les avons planté ici même à l’endroit où il a toujours été. Reprit-elle. L’année suivant sa chute, juste avant Pâques, vous savez la fête chrétienne de la résurrection ? s’emporta Pearl, ne se rendant pas compte une fois de plus qu’elle s’adressait à un auditoire d’une autre culture que la sienne.

Dans un élan inspiré, elle prononça ce qui aurait pu passer pour une homélie :

"- Nous proclamons ta mort, nous célébrons ta résurrection, nous attendons la venue des fées."

- Nous proclamons ta mort, nous célébrons ta résurrection, nous attendons la venue des fées. Nous avons ressuscité l’arbre de fées. Nous lui avons non seulement redonné vie mais nous lui avons par la même occasion permit de se régénérer, de renaitre en étant tout à la fois lui-même et un autre.

Un des membres du groupe se permit de couper Pearl dans son oraison délirante :

- C’est sa petite-fille alors ! C’est ça ?

Comme désenchantée, Pearl se ressaisit et acquiesça :

- Effectivement, on peut aussi le dire comme ça ! Cet arbuste est l’enfant de l’arbre de fée que nous avons toujours connu à Kilrea.

- Vous avez respecté son ancêtre, c’est bien, ajouta le chef du groupe de Japonais.

- Nous avons oeuvré pour les fées.

"Ne vous est-il jamais venu à l’esprit que nous mortels étions simplement au service de ces êtres éternels ?"

- Ne vous est-il jamais venu à l’esprit que nous mortels étions simplement au service de ces êtres éternels ? conclu le Japonais. Nous humains, qui connaissons la finitude des choses, nous nous devons d’entretenir ce monde visible afin que les fées ne disparaissent pas. Nous en sommes un peu les gardiens, temporaires.

- C’est une façon de voir les choses, réponds Pearl incrédule.

- Regardez les saisons, les arbres comme les fleurs, poussent, éclosent, fanent et renaissent.

"Nous, mortels vivons dans un monde cyclique, tout comme le cycle du soleil et de la lune qui se courent après indéfiniment !"

- Hum ! Pearl souhaitait récupérer la parole mais elle sentait bien que le chef Japonais avait toute l’attention de son groupe qui hochait de la tête à chacun de ses propos.

- Vous occidentaux, vous vous réfugiez dans des religions qui vous rassurent et vous dépassent. L’angoisse d’être des mortels dans un monde infini vous inquiète tellement que vous invoquez des Dieux tout puissants. C’est comme la ville de Rome, taillée pour des géants. Nous, nous préférons penser que c’est l’homme qui est la mesure de toute chose, pas des géants invisibles.

"Nous, nous préférons penser que c’est l’homme qui est la mesure de toute chose, pas des géants invisibles."

Pearl s’assit sur le rebord du muret du cimetière, elle tournait le dos à l’arbre de fées.

- C’est une question de point de vue, reprit le Japonais, par exemple pour vous occidentaux l’opposé de la vie c’est la mort, n’est-ce pas ?

- Oui, acquiesça timidement Pearl, comme une évidence.

- Et bien pour nous, l’opposé de la mort, c’est la naissance, et ce ne sont que deux étapes d’une seule et même chose, la vie ! Vous comprenez ? lança avec un ton bienveillant le chef du groupe.

- Oui, oui, je comprends, murmura Pearl, déstabilisée. Il est vrai que depuis toujours j’attends que les fées se manifestent mais jamais je n’avais imaginé que ce pouvait être moi qui sois à leur service !

- Allez, allez, ne soyez pas triste, c’est juste une question de point de vue, conclut le Japonais en remontant dans le bus qui reprit sa route.

Le Baby Tree grandit suffisamment pour que ses branches puissent accueillir à nouveau des fées. On ne sût cependant jamais si les fées revinrent se poser sur ses branches à l’ombre de la chaussée des Géants.

Un arbre de fées près de la frontière entre les deux Irlande(s)
Mon voyage au pays des fées m’apprit qu’en Irlande, contrairement à chez nous en France, les fées ne sont pas porteuses de bonnes nouvelles, ce qui n’est pas le cas j’espère de l’écureuil que je croisais tous les matins dans Wellesley Avenue !

Les fées sont ici représentées comme vieilles et assez laides. On leur prête un caractère susceptible et imprévisible. C’est la raison pour laquelle il faut s’excuser auprès d’elles si on ne veut pas qu’elles nous portent malheur. Ces fées, loin de notre représentation idyllique, ne suscitent pas la peur pour autant. Elles sont là, elles étaient là avant tout le monde, c’est ainsi. On les respecte et on s’en méfie, et dans le doute, on ne les provoque pas.

Alors que je m’apprête à quitter ces terres d’Irlande, je prends mon petit déjeuner au Maggie’s café qui borde le jardin botanique de Belfast, je remarque quatre femmes assises côte-à-côte à la table qui me fait face. Elles doivent avoir une soixantaine d’années, elles ont toutes de longs cheveux argentés, des nez et des joues dignes de figures de cinéma. Et elles rient fort de leurs voix aiguës, alors je me laisse à imaginer que les fées doivent ressembler à ces femmes sur cette île où les légendes ont la vie longue.

A suivre :

Acte 2 : Au sud de l'île

reportage en République d'Irlande

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Matthieu Alexandre
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