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Le violeur de la Sambre Un homme au-dessus de tout soupçon

L'onde de choc

Lundi 26 février 2018, en fin d'après-midi, le calme de la petite commune de Pont-sur-Sambre est troublé. Les riverains voient passer à vie allure des voitures avec des gyrophares... Quelques heures plus tard, la rumeur se répand : un habitant vient d'être arrêté par la police. Il serait soupçonné d'être le violeur de la Sambre. Sur place, c'est l'onde de choc. Le lendemain, presses locale et nationale envahissent la petite commune et confirment la rumeur : Dino Scala, père de famille jugé tranquille, a été arrêté près de son domicile. À Pont-sur-Sambre, personne n'avait eu vent de l'affaire.
Pont-sur-Sambre, commune de 2 500 habitants, se situe près de Maubeuge, au sud du département du Nord.

Le dernier faux pas

La gare d'Erquelinnes, en Belgique, à proximité de laquelle a eu lieu la dernière agression de Dino Scala. Photo Pierre Rouanet

L'arrestation intervient deux semaines après une ultime agression sexuelle à moins de 30 kilomètres de son domicile, à Erquelinnes, en Belgique. Le 5 février 2018, entre 6 h et 7 h, légèrement en retard, Maurine (prénom d'emprunt), une Française âgée de 15 ans, souhaite prendre un raccourci en passant par le parking de la douane. Écouteurs dans les oreilles, c’est au dernier moment qu’elle voit une ombre au sol. Trop tard.

L’homme l’agrippe par les cheveux et par le cou, puis l’emmène dans des buissons. Il lui met le couteau sous la gorge lorsqu’elle commence à se débattre

Ferme ta putain de gueule ! "

L’agresseur lui touche ensuite la poitrine. La jeune fille peut à peine bouger. Terrorisée. C’est lorsque la victime lui dit qu’elle doit prendre son bus pour aller à l’école que son calvaire s’arrête.

"Je vais te laisser partir, mais tu ne viens plus jamais ici."

Une fois libérée par son bourreau, elle court. Aussi vite qu’elle le peut, sans se retourner et se soucier de la direction prise par l’homme. Un chauffeur de bus appelle les secours.

Sous surveillance

Des caméras ont filmé le suspect au moment où il prenait la fuite, à bord de son véhicule immatriculé en France. Le signalement est donné aux enquêteurs nordistes. Une partie du numéro d’immatriculation a pu être exploitée. "Mais la carte grise était toujours au nom de l’ancien propriétaire, un jeune de 24 ans qui ne se trouvait pas sur le secteur, révèle Romuald Muller, le patron de la police judiciaire de Lille. Nous avons donc dû mener des surveillances physiques pour retrouver le vrai conducteur. "

Erquelinnes est située à la frontière belge, à 13 km de Maubeuge.

La PJ parvient à repérer le suspect et l'interpelle. L'homme n'oppose pas de résistance et passe aux aveux spontanément lors de sa garde à vue.

Des caméras intelligentes

Dino Scala ignorait que plusieurs caméras étaient installées sur le parking de la ville frontalière. "Des caméras intelligentes, précise le bourgmestre David Lavaux. Certaines font un balayage de la zone, d’autres sont capables de reconnaître tous les types de véhicules et leurs plaques. Après coup, il n’y a plus qu’à faire une recherche dans la base de données."

David Lavaux, bourgmestre d'Erquelinnes (B).

La municipalité a déboursé environ 100 000 € pour ces bijoux de technologie implantés un peu partout. "Le but était de lutter contre la délinquance générale", affirme le bourgmestre. Certes, le violeur de la Sambre a sévi à Erquelinnes, "mais nous avons eu au total huit agressions étalées sur plus d’une dizaine d’années, ce n’était pas une préoccupation du quotidien", ajoute David Lavaux. Et l’édile de s’enorgueillir avec une pointe d’humour: "Ce sont les Belges qui ont permis de l’arrêter."

Infographie Cécile Debachy

Dino Scala reconnaît une quarantaine de viols et agressions sexuelles. Il est mis en examen et écroué dans le cadre d'une information judiciaire ouverte depuis 1996.

Un homme au-dessus de tout soupçon

Dino Scala, au centre. Michel Détrait, le maire de Pont-sur-Sambre, est à droite. Photo repro " La Voix du Nord".

L'arrestation de Dino Scala provoque un profond choc dans la commune. L'homme, de 56 ans, père de trois enfants, est considéré comme discret, "sociable", toujours prêt à rendre service. Beaucoup le considèrent comme "un bénévole-né".

Dino Scala a été arrêté à son domicile.

"C'est un homme très bien, sans histoires. Non, vraiment, si c'est lui, je serai surpris."

Michel Détrait, maire de Pont-sur-Sambre au lendemain de l'arrestation de Dino Scala.

Dino Scala, en haut à gauche en 2000. À cette époque, il entraîne les joueurs de l'US Berlaimont.

Impliqué dans la vie du village où il habite depuis une trentaine d'années, il est membre de l'association sportive de VTT. Il a occupé les fonctions de joueur, d'entraîneur puis de président du club de football local jusqu'en 2015. "Il n'y a jamais eu de soucis avec lui. On le voyait beaucoup aux repas des associations", témoigne le maire. Employé à Jeumont, il travaille pour une entreprise de nettoyage de machines industrielles installée à Hautmont.

"On se sent trahi, il menait une véritable double personnalité." Michel Détrait, maire de Pont-sur-Sambre.

Pourtant, quelques heures après son arrestation, le doute n'est plus permis. Son ADN correspond au profil de l'agresseur présent dans dix-neuf affaires. Lors de sa garde à vue, il reconnaît une quarantaine de viols ou agressions sexuelles sur les trente dernières années. Un chiffre qui pourrait encore s'accroître, les policiers n'écartant pas le rapprochement avec d'autres affaires.

"Il dit avoir agi sur des pulsions qu'il ne pouvait pas contrôler."

Le parquet de Valenciennes,

la veille de la mise en examen de Dino Scala.

"C'est atroce"

Au lendemain de son interpellation, tous sont sous le choc et personne ne souhaite témoigner. Les portes se referment les unes après les autres. Seuls quelques riverains du centre veulent bien confier leur colère, mais aussi leur tristesse.

Comment il a pu berner tout le monde pendant aussi longtemps ? On a encore du mal à y croire", lâche en pleurs une dame qui a longtemps côtoyé le violeur présumé.
Une riveraine.

Cette histoire laissera des traces dans la ville, où il avait la confiance de tout le monde. "J’ai une grosse pensée pour sa famille, poursuit le maire de Pont-sur-Sambre. Mais aussi pour toutes ses victimes. C’est atroce. "

Lors de la découverte des faits reprochés, ses proches sont "bouleversés, accablés, et dépassés par la médiatisation de l’affaire", selon Me Jean-Benoît Moreau, premier avocat du suspect.

Il y a un an, le village de 2 000 âmes s'est retrouvé dans une tempête médiatique. "Ça ne s’arrêtait plus, lâche un riverain. Durant des semaines tout le monde est venu, des journalistes de toute la France, d’Angleterre ou même la télévision espagnole." Depuis, il a retrouvé son calme. Mais "l'affaire Scala" est devenue taboue.

"On est passé à autre chose"

Douze mois plus tard, l’atmosphère a bien changé à Pont-sur-Sambre. Très rares sont les habitants prêts à témoigner de nouveau. Y compris le maire et son équipe municipale, pourtant prompts à accorder des interviews sur le sujet. Dans le centre du village, un commerçant résume: "Il faut bien comprendre qu’on est passé à autre chose. Le violeur de la Sambre, ça a duré un bon mois, et puis voilà, la vie continue." Attablé dans la salle d’un bar-tabac à siroter une bière tout en lisant le journal, un voisin de la famille Scala confirme cet état d’esprit. "Que dire de plus ? s’interroge-t-il. Oui on connaissait tous Dino Scala, on le voyait tous les jours. Jamais on n’aurait pu le soupçonner. Voilà."

Un an après, l'omerta

"Surtout, le sujet est devenu tendu", renchérit un autre client. Tendu? "Tout le monde connaît tout le monde à Pont, dès qu’on parle, nos paroles sont scrutées, interprétées. Si vous défendez Dino, vous passez pour un salaud. Si vous l’enfoncez, vous êtes un traître aux yeux de certains."

Ce contexte a mué au fil des mois en une véritable omerta. Pont-sur-Sambre cherche bien à tourner la page de cette affaire, mais en réalité le village se déchire à huis-clos. Dans l’intimité, deux clans s’affrontent. La personnalité de Dino Scala n’y est pas étrangère. Derrière l’image du discret ouvrier, il était une figure locale incontournable, connu pour ses engagements dans le milieu associatif. Le quinquagénaire n’hésitait pas à inviter du monde chez lui pour des soirées barbecue, toujours prêt à dépanner une connaissance pour une mission bricolage.

Le quartier Notre-Dame, où vivait Dino Scala.

Difficile de gommer cette part de lui chez bien des proches. "Bien sûr que ce dont il est accusé est grave, mais il faut le laisser maintenant. Il paie sa dette en détention", tonne l’une de ses connaissances.

Une affaire tentaculaire

Infographie Cécile Debachy

Les premières agressions

Le "violeur de la Sambre" apparaît dans nos colonnes en 1997-1998, après une dizaine d'agressions similaires entre Hautmont et Maubeuge. À l'époque, les enquêteurs n'hésitent pas à appeler aux signalements ainsi que le population féminine du secteur à la plus grande prudence. Et puis, plus rien. L'enquête se fait plus discrète.

Nous avons à Louvroil, depuis le début de l'année, un maniaque, un fou, un dangereux personnage qui s'attaque aux femmes, le matin. Trois femmes différentes ont été agressées sur trois lieux différents."

En 2002, Annick Mattighello, maire de Louvroil, provoque une conférence de presse et tape du poing sur la table. Elle veut alerter sa population sur le danger qui rôde après trois affaires similaires dans sa commune. La démarche lui vaut les foudres préfectorales et policières.

Le 1er septembre 2002, la maire de Louvroil, Annick Mattighello, faisait une conférence de presse pour alerter ses administrés.

Cette conférence de presse lui attire les foudres du sous-préfet et du commissaire.

Pourtant, la maire de Louvroil ne fait pas retomber la pression. Trois jours après la fameuse conférence de presse, elle réunit une seconde cellule de crise avec des membres de la sécurité municipale, des adjoints, victimes et témoins des agressions. "Je suis en état de responsabilité, déclarait la maire à l'époque. Il faut informer la population. La rumeur commence à enfler. Elle se déforme, s'amplifie, c'est n'importe quoi." Une équipe de France 2 est présente pour effectuer un reportage sur cette nouvelle affaire d'agressions sexuelles qui secoue la Sambre.

À partir des déclarations des deux victimes et du témoin, un descriptif de l'agresseur a pu être établi. Même s'il reste flou.

Il semblerait que ça soit un homme mesurant près de 1,70m, très costaud, aux cheveux châtains, qui porte une tenue sportive et un bandeau", expliquait à l'époque l'élue.
Extrait de notre article paru le 2 mars 2018.

Déjà lorsqu'elle avait été élue maire, elle avait eu écho de précédents dans sa commune. "Cette histoire rappelle aux Sambriens de bien mauvais souvenirs. En 1996 et 1997, celui qu'on avait surnommé le violeur de la Sambre avait la même façon de procéder que l'agresseur aujourd'hui."

Toutes les hypothèses sont envisagées, pas plus celle-là qu'une autre", expliquait en 2002 la commissaire adjointe de Maubeuge, Madame Morisson.
"ON M'AVAIT REPROCHÉ DE NUIRE À L'ENQUÊTE. MAIS JE L'AI FAIT AUSSI PARCE QUE J'ÉTAIS UNE FEMME. JE NE VOULAIS PAS INQUIÉTER LES HABITANTS MAIS LES PRÉVENIR." UNE DÉMARCHE QUI, POUR L'EX-MAIRE, A EU SON EFFET : "APRÈS CES TROIS CAS, ON N'EN A PAS EU D'AUTRES COMME ÇA".

"Ne pas médiatiser le dossier"

Magistrats, élus, policiers locaux… Presque tous ont tenu le même discours lors de l’arrestation de Dino Scala : jamais ils n’avaient entendu parler du violeur de la Sambre. Même dans nos colonnes, la mention d’un agresseur sexuel en série apparaît au milieu des années 90, puis plus rien. Alors une question légitime se pose, a-t-on suffisamment informé la population ? "Il y a eu plusieurs alertes en trente ans", s’est défendu Romuald Muller, le patron de la PJ, lors d’un point presse organisé fin février. Mais dans les faits, le parti a été pris par les enquêteurs de travailler dans l’ombre au maximum.

ON A ENVISAGÉ PLEIN DE CHOSES. ON S'EST MÊME DEMANDÉ S'IL N'Y AVAIT PAS UN CARACTÈRE CYCLIQUE AUX AGRESSIONS, LIÉ AU CYCLE DES SAISONS."

Un policier belge

OUI, IL Y AVAIT UN PROFIL ADN ISOLÉ, MAIS ALERTER L’OPINION PUBLIQUE AURAIT ÉTÉ DANGEREUX. LE RISQUE AURAIT ÉTÉ D’INQUIÉTER LE SUSPECT, DE LE RENDRE PLUS PRÉCAUTIONNEUX. IL AURAIT PU CHANGER SA MANIÈRE D’OPÉRER, CHANGER DE SECTEUR OU PRENDRE LA FUITE UNE FOIS L’AFFAIRE MÉDIATISÉE. "

Un policier français

Des portraits-robots

Trois portraits-robots, dont un qui ressemble furieusement au violeur présumé, étaient pourtant entre leurs mains. Selon cette source proche du dossier, il y avait deux risques à diffuser ces croquis.

Portrait robot diffusé par la police belge en 2011.
Si vous choisissez cette option, vous pouvez alerter le suspect lui-même, qui va prendre plus de précautions ou s’enfuir du territoire. Nous n’avions pas d’éléments précis pour lancer un appel à témoins. Nous aurions non seulement reçu une multitude de signalements en tout genre – ce qui aurait compliqué notre travail – mais aussi créé une grande psychose chez les habitants. Alors oui, le choix a été fait de ne pas médiatiser le dossier."

Outre-Quiévrain, une stratégie différente

Une stratégie diamétralement opposée à celle choisie par les autorités belges. "C’est très naturel chez nous de lancer des appels à témoins, détaille David Lavaux, le maire d’Erquelinnes où huit agressions ont été commises. Après le journal de la RTBF, on voit des portraits-robots diffusés sur des affaires en tout genre."

David Lavaux, bourgmestre d'Erquelinnes.

L’affaire du violeur de la Sambre n’a pas échappé à cette règle, plusieurs alertes ont été diffusées au fil des années, dont la plus importante en 2011. Car cette fois, la police locale accompagne son appel d’un portrait-robot du suspect qui ressemble furieusement à Dino Scala. Outre-Quiévrain, les enquêteurs feront chou blanc, personne ne pourra l’identifier

Si le cliché avait été diffusé massivement de ce côté de la frontière, aurait-on pu stopper le violeur plus tôt et éviter d’autres agressions ? Il est impossible de répondre à cette question aujourd'hui…

Romuald Muller, patron de la PJ, et le procureur de la République de Valenciennes ont organisé une conférence de presse, quelques jours après l'arrestation de Dino Scala.

Trente années d’une traque sans relâche

Même si on en parlait peu, ce n’est pas pour autant que l’affaire du violeur de la Sambre n’obnubilait pas le quotidien des enquêteurs, mobilisés au sein d’une cellule spéciale de la PJ de Lille dédiée aux dossiers non-élucidés. "Au total, on compte presque un bon millier de procès-verbaux dressés en trente ans", confie un policier. Les avancées des investigations connaissaient des hauts et des bas.

Lors de la conférence de presse organisée quelques jours après son interpellation.

Au fil du temps, un profil ADN unique a pu être isolé sur une bonne dizaine de victimes. L’espoir était permis de coincer le violeur. Mais les agressions devenaient sporadiques, avec de longues périodes d’interruptions. À partir de la fin des années 90, et pour une durée de dix ans, aucun fait n’est signalé aux enquêteurs. "C’était intrigant, on s’est dit que l’agresseur avait fini par déménager ou qu’il était décédé", raconte Romuald Muller.

Entre-temps, les suspects potentiels sont interpellés, placés en garde à vue avant d’être innocentés par l’ADN.

"J’avais l’habitude de courir le long du chemin de halage le matin, à proximité des lieux où le violeur agressait ses victimes", témoigne Patrice Rivart qui vivait à Neuf-Mesnil à l’époque. Il aura passé presque 48 h en auditions au commissariat de Maubeuge. Durant trois décennies, une centaine de suspects se sont succédé, dont un ancien militaire d’Hautmont.

Ces trente dernières années, une centaines d'hommes ont été entendus et un millier de procès-verbaux ont été dressés.

À plusieurs reprises, des juges d’instruction ont voulu classer l’affaire. Mais la présence d’une trace génétique était un argument de poids pour continuer à chercher. Un jour ou l’autre, la justice se disait bien que le violeur apparaîtrait dans un fichier. C’est finalement une simple caméra de surveillance qui aura permis de le coincer…

Comment des chercheurs de l’université de Liège ont traqué le violeur

La géomatique. Ce terme ne vous dit rien? C’est pourtant la science à laquelle a fait appel la PJ belge en 2011 pour donner une nouvelle impulsion à l’affaire du violeur en série. Les enquêteurs se sont donc tournés vers des chercheurs de l’université de Liège spécialisés dans cette discipline. « La géomatique est la contraction de deux termes: la géographie et l’informatique », détaille Marie Trotta. À l’époque, la jeune femme était membre du groupe universitaire en charge de traquer le violeur.

Le but était de tester une idée innovante, en l’occurrence le géoprofilage, pour un dossier au point mort. "Aux États-Unis et au Canada, cette méthode est courante pour la police, mais elle n’est pas vraiment adaptée à la configuration des villes européennes, dont les quadrillages de routes n’offrent pas les mêmes types de déplacement qu’en Amérique du Nord", ajoute Marie Trotta.

L'université de Liège. Photo Sami Belloumi

À partir d’un échantillon de faits commis en Belgique, et d’une quarantaine dans le bassin de la Sambre, les chercheurs sont repartis sur le terrain pour analyser dans le détail chaque localisation, en prenant en compte l’ensemble de l’environnement. Car, comme le souligne Marie Trotta, "le nom d’une rue ou une vague description dans un rapport de procès-verbal est loin d’être suffisant". L’objectif était aussi de faire la différence entre l’endroit où les victimes étaient approchées par le suspect et le lieu où elles étaient agressées, afin de déterminer son terrain de chasse ou, pour emprunter un concept de la géomatique, établir son point d’ancrage.

Marie Trotta, chercheuse.

Les méthodes du profilage se basent sur une théorie clé. Un individu va tenter de minimiser les efforts pour commettre un méfait. "Ce dernier ne va pas se déplacer trop loin de son point d’ancrage, qui peut-être son lieu de résidence ou de travail, mais il ne va pas non plus agir à proximité immédiate par peur d’être reconnu. Il y a une sorte de zone tampon", décrypte la chercheuse.

Les chercheurs ont vu juste

Après des mois d’analyses, boostées par de puissants algorithmes et des données fournies par des analystes comportementaux, le groupe rend son rapport à la PJ belge. Impossible d’en obtenir les détails car, en Belgique, l’instruction est toujours en cours, mais il y a un élément marquant: les chercheurs avaient établi le domicile du suspect à huit kilomètres de… Pont-sur-Sambre. Ils avaient vu juste.

Le mode opératoire

Le mode opératoire de Dino Scala aurait toujours été le même. L’ouvrier passait à l’action très tôt le matin, le visage dissimulé, en arrivant alors que les femmes se trouvaient de dos.

Il dit avoir agi sur des pulsions qu’il ne pouvait pas contrôler", selon le parquet.
Les agressions ont eu lieu à proximité de Pont-sur-Sambre et de son travail, à Jeumont.

Le "violeur de la Sambre" ne se serait pas attaqué à un profil de victimes en particulier.

Des jeunes filles mineures figurent parmi les victimes.

Il y a chez lui une telle capacité de clivage, de dissimulation, et ce pendant si longtemps... Cela implique forcément un fonctionnement psychique particulier, un mode de vie particulièrement organisé. Ce n'aurait pas été possible sans des capacités de masquage hors norme."

Daniel Zagury, expert psychiatre.

Une quarantaine de victimes

Clara Bernard, 46 ans, a pris "la vague Scala" en plein visage. Victime en 1997 d’une agression sexuelle sous la menace d’une arme blanche, à son domicile, marquée à jamais par cet événement, elle est, comme beaucoup d’autres, en attente de réponses, depuis toutes ces années. Alors forcément, quand la nouvelle est tombée, "tout est remonté".
J’ai constamment son visage en tête."

Et puis, il y a cette crainte, celle de ne pas être reconnue comme victime, qu’il ne la reconnaisse pas. Ou pire encore, que ça ne soit pas lui.

En mars 2018, Clara avouait "avoir constamment le visage de Dino Scala en tête". Depuis, elle ne veut plus s'exprimer sur cette affaire.

Ensemble pour la vérité

Pour l’aider à surmonter cette épreuve, Clara a pu compter sur son mari, Lydian, qui lui a apporté un soutien sans faille. C’est justement pour ça, en pensant à toutes ces femmes seules dans la douleur, potentiellement victimes de Dino Scala, que l’Aulnésienne a souhaité lancer la page Facebook "Ensemble pour la vérité". "Je vois des personnes perdues, qui sont seules. Ça va être un long parcours, il faut les aider."

Une simple écoute, un coup de main dans les démarches, échanger, et surtout avancer toutes ensemble, "pour être plus fortes", car cet homme "a brisé la vie de ses victimes et de leurs entourages".

"On ne va pas mieux, on apprend à vivre avec"

Le 23 janvier 2008, au lendemain de ses 17 ans, Coraline croise le chemin d’un homme, qui pourrait être Dino Scala. Vers 6h30, alors qu'elle se rend à son stage à Rousies, elle est agressée sexuellement par un homme, qui l'oblige, en la menaçant d'un couteau, à lui faire une fellation. L'homme n'est pas retrouvé par la police.

On ne va pas mieux pour autant. On apprend simplement à vivre avec.

Chaque année, Coraline reçoit des courriers de la police judiciaire, pour la tenir informée. En 2013, elle a même eu accès à une liste des 17 autres victimes du même homme, depuis 1996.

Dix ans plus tard, le traumatisme est toujours présent.

Quand je monte en voiture seule, je vérifie toujours qu’il n’y a personne."
Même la nuit, je ne descends pas aux toilettes toute seule. "

Elle souhaite faire face à l'homme lors de son procès. Depuis quelques mois, elle ne souhaite plus s'exprimer dans les médias.

"On ne peut pas imaginer leur souffrance"

Me Christine Wibaut défend une des 19 victimes inscrites dans l’information judiciaire de l’affaire Scala. De sa cliente, l’avocate ne dira rien cependant. "Pour la protéger."

"Qu’on arrête de leur en parler"

À l’annonce de l’interpellation il y a un an, certaines victimes avaient souhaité témoigner spontanément. Depuis, la donne a changé. "Qu’on arrête de leur en parler. Tous les jours, c’est leur souffrance psychologique qu’on leur jette à la figure." Pour Me Wibaut, ces femmes "ont été démolies, marquées à vie", par ce qu’elles ont subi. Car "la satisfaction de la découverte ne fait pas disparaître le mal", même si l’arrestation a permis de montrer "qu’on finit toujours par trouver".

En un an, il y a eu "du positif", quand même. Les choses avancent, même si le dossier devrait encore durer longtemps, avant un éventuel procès. Pour les victimes de longue date, celles qui vivent avec cette douleur depuis tant de temps, un tel événement peut tout faire ressurgir, aussi. "On ne peut pas imaginer leur souffrance, c’est impossible."

Une procédure longue

L’idée de prendre un avocat en commun fait petit à petit son chemin, même si les chefs d’accusation ne sont pas tous les mêmes. Celle de créer une association fait aussi son chemin, "mais cela demande du temps". Encore aujourd’hui, certaines femmes ne vont pas porter plainte, parce qu’elles n’osent pas ou parce qu’elles souhaitent oublier. Alors s’il le faut, Clara les accompagne, pour les rassurer, tout en leur garantissant l’anonymat. "On ne force pas, mais si elles souhaitent parler, on est là. Cette page, elle appartient à toutes les victimes."

Le 22 mars, une réunion d'information pour les victimes était organisée au palais de justice d'Avesnes-sur-Helpe. Photo Sami Belloumi

Le 22 mars, le procureur de la République de Valenciennes et la juge d’instruction saisie organisaient une réunion d'information au palais de justice d'Avesnes-sur-Helpe pour les victimes connues ou présumées. Un moyen de leur permettre de comprendre à quoi s'attendre réellement dans les mois et années à venir. Mais aussi d'identifier de nouvelles victimes et de les informer de leurs droits.

Car cette affaire est bien hors-normes, pas sa durée, son caractère, le nombre de victimes connues et qui pourraient encore se manifester. Une procédure qui s'annonce très longue.

La réunion du 22 mars, au palais de justice d' Avesnes-sur-Helpe. Photo Sami Belloumi

"C'est un véritable chantier. Il va falloir mener des investigations pour savoir ce qu'il s'est passé pendant des décennies. Je crois qu'il y aura quelques surprises dans cette procédure."

Hervé Banbanaste, avocat des parties civiles.

Emmanuel Riglaire et Hervé Banbanaste, deux des nombreux avocats des parties civiles. Photo Sami Belloumi
Romuald Muller, patron de la PJ de Lille.

Aucune prescription

Enfin reste la question de la prescription. En théorie, un viol commis il y a plus d’une vingtaine d’années ne pourra pas être jugé. Mais la jurisprudence des affaires Fourniret et Émile Louis a changé la donne avec la "connexité des faits".

Derrière ce terme barbare se cache un principe simple. Quand une série de viols ou d’agressions sont liés – ou comme le dit la cour de Cassation "procèdent d’une même conception, relèvent du même mode opératoire et tendent au même but" – alors un élément qui aurait empêché la prescription d’un seul de ces faits s’appliquera automatiquement à tous les autres. Pour le dire autrement, il y a une chance pour que tous les faits soient jugés. "Du point de vue du droit, le procès s’annonce passionnant", glisse un avocat.

" IL NE VEUT PAS FAIRE OBSTACLE À LA VÉRITÉ. IL A RECONNU CES FAITS, ET IL ADOPTERA CETTE POSITION JUSQU'AU BOUT."

Jean-Benoît Moreau, premier avocat de Dino Scala, 2 mars 2018.

Textes : Morad Belkadi et Pierre-Antoine Cristante et archives "La Voix du Nord".

Photos : Sami Belloumi, Christophe Lefebvre, Pierre Rouanet.

Vidéos : Elsa Grenouillet et Sami Belloumi.

Conception, édition et infographies : Cécile Debachy.

Created By
Cécile Debachy
Appreciate

Credits:

Photo Sami Belloumi

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