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RÉCIT D'UN VOYAGE SOUS FORME DE RÉSIDENCES ARTISTIQUES

Courir l'Amérique

Un spectacle de Alexandre Castonguay - Patrice Dubois - Soleil Launière

d'après Ils ont couru l'Amérique et Elles ont fait l'Amérique de Serge Bouchard et Marie-Christine Lévesque

De Arntfield en Abitibi jusqu’au Pacifique, de Saskatoon à l’Acadie puis de Winnipeg à Sudbury, Alexandre Castonguay a rencontré des citoyens, artistes ou pas, pour s’entretenir avec eux du territoire, du temps qui passe et de l’avenir à entreprendre. Ces rendez-vous avec des anthropologues, des cinéastes, des chercheurs et des gens de théâtre ont fondé les bases du projet Courir l’Amérique.

En guise de prologue au spectacle, voici le récit impressionniste et poétique de ce processus de travail.

Arntfield, janvier 2018

Le restaurant Aréna, à Arntfield en Abitibi-Témiscamingue, est un poste d’arrêt bien connu des camionneurs et des motoneigistes. Alexandre a occupé les lieux à l’heure du brunch, allant de table en table pour prendre un café et écouter les citoyens lui parler des personnages marquants de leur propre histoire familiale.

Quand tu cherches trop

Tu trouves rarement

Surtout à Arntfield

Tu voulais jaser camionnage avec des camionneurs

Mais y a pas de camion en face du truck stop

Lâche prise comme une crêpe noyée dans le sirop de blé d’inde

Laisse-toi imbiber par la place pleine

Le rack à manteau déborde de coats de Ski-Doo

Et le poil des bottes brille sous les néons

Tu es facile à voir au travers des motoneigistes

Ton manteau n’est pas un Choko

Et ton jeans détonne entre les salopettes

T’enchaînes plusieurs réchauds de café avant d’accepter que ton idée n’était belle que dans ta tête

Avant de t’ouvrir les yeux et le reste pour comprendre que les sentiers fédérés sont gratuits pour la journée

Pas besoin de permis pour faire prendre une ride à ta femme dans des belles trails bien entretenues par la surfaceuse où tu peux passer trois de large et balisées pour que personne se perde

« C’est 500$ par hiver pour se promener là-dedans! Faque quand on suit les rivières, les lacs, les champs on passe dedans, on prend des chances. C’est moins beau, ça va moins vite, mais tu peux te rendre loin quand même. Tu peux aller à La Sarre à partir d’icitte, si tu veux. »

Vieux voyous

« Mais les jeunes, eux, font du hors-piste. Y s’promènent même sur l’eau claire. »

Jeunes délinquants

… je m’intéresse aux gens. Je leur pose des questions sur eux, sur ce qu’ils font et j’essaie de faire des recoupements d’idées avec le travail de Serge Bouchard et Marie-Christine Lévesque.

« Bouchard, le bonhomme d’la radio? »

Winnipeg, juin 2018

Le passage d'Alexandre à Winnipeg a été porteur de belles rencontres. Entre autres avec l’auteur Bertrand Nayet, le cinéaste Gabriel Tougas, la poète de spoken word Amber O’Reilly et le dramaturge Réal Cenerini. Le poète Sébastien Gaillard, également directeur de la Maison Gabrielle-Roy, n’aura pas qu’offert son hospitalité, il aura marché au cœur du projet dans la phase de janvier à juin 2019. Merci au Cercle Molière pour ce séjour.

Autochtone

Autochtone

Autochtone

Tu es en territoire autochtone

En Abitibi aussi tu l’es

Mais y a pas grand-chose pour te le rappeler

Des fois t’en vois un, une

Quelques noms de villages

3-4 rivières

Murales

Enseignes

Visage

Visage

Visage

Autochtones partout

Autochtones munis

Autochtones démunis

Musée canadien pour les droits de la personne

Vérité-réconciliation partout

Rivière Rouge

Winnipeg

Eaux boueuses

Un pont

Saint-Boniface

Tu es en territoire francophone

Au Cercle Molière t’assistes à une pièce avec des Autochtones en anglais

Les spectateurs sont assis en cercle

L’ainé dit le mot de bienvenu

Play

L’ainée, sa femme, dit le mot de remerciement après la représentation

Stop

Tu traverses le pont en sens inverse

Et tu retournes à Winnipeg

Voisin en face de la maison où tu dors

Un couple afghan

Ils ont fait un jardin dans leur cour

« Sorry. Don’t speak English. »

Tu comprends pas l’afghan

Mais tu connais les radis

Vous étiez d’accord qu’ils étaient très bons.

Saskatoon, juin 2018

Alexandre a rejoint Jean-Sébastien Gauthier dans un laboratoire de l’Université de Saskatoon où l’artiste en art visuel décortique des fossiles de poissons pour créer ses œuvres. En collaboration avec la Troupe du Jour, Alexandre aura vu la Saskatchewan dans son axe nord-sud. Zoé Fortier, anthropologue et artiste visuelle, deviendra une interlocutrice d’importance pour les premières phases de réflexion du projet.

- Oncle Joe a chanté une messe le matin de ton opération au cerveau.

-Tu m’niaise, mom?

Vawn

La majorité des noms sont francophones sur les pierres tombales

« You come to pay your respect? », m’a dit l’homme qui m’a indiqué le chemin du cimetière

Abbé Joseph Campagna sur une petite dalle que je suis venu voir au milieu d’un champ à deux heures au nord de Saskatoon

- Tu m’fais plaisir, mon fils.

- Je l’ai nettoyé. Le gazon embarquait dessus. On peut lire son nom là.

Saskatoon

Baie sucrée

Un nom qui frappe entre les dents comme un fruit mûr

Un café dans une ruelle

Présentations éclairs

Je n’ai rien à boire que Zoé est montée sur ses grands chevaux

Je pédale fort pour suivre

Les Métis

Les Métis

Les Métis

Batoche

Éducation

Présent

L’immédiat

Nostalgie zéro

Je reçois mon café quelque part là-dedans

J’ai peur de mes questions, jusqu’à ce que j’accepte mon ignorance

Dès lors, tout devient limpide

Vancouver, octobre 2018

Le Théâtre La Seizième a provoqué quelques tête-à-tête artistiques d’importance. Le regard posé sur le Pacifique en compagnie de Joey L’espérance, de l’auteur Jimmy King, de Marie Farsi (metteure en scène), Émilie Leclerc (comédienne) ou de Maurice Guibord (historien), Alexandre s’est demandé s’il était au début ou la fin de la route. Au début ou à la fin de l’histoire.

« Je vais te le dire quand débarquer. »

J’ai été flairé

« Ta rue c’est dans pas loin. Je connais la place. Je travaille dans le coin. »

Touriste empruntant le transport en commun

Pas sûr de moi

Mon voisin de banc l’a senti

« L’organisme que je travaille pour échange les vieilles seringues pour des neuves, donne des trucs pour pas faire d’overdose, fait du dépistage de maladies… »

Son visage en dit long sur son expérience

Dans le fond du bus

Côte à côte

Comme dans une pitoune à La Ronde on descend une grande rue qui va se pitcher dans l’océan

Pourquoi Vancouver

« Je suis pu capable du Québec. Un village. Tout le monde parle dans le dos. Même si j’ai arrêté la dope, ma famille me juge encore. Je viens d’un village. Le Québec c’est un village. Icitte, le monde font leurs affaires. »

On dirait que tu te brosses les dents avec une brique

Que tu te laves la face avec des chips

Quand même

Tes yeux rendraient un husky jaloux

J’ai de la misère à me concentrer sur ce que tu dis tellement je te regarde

Je me suis assis à côté de toi sans te porter attention

J'ai vu la place libre

Indifférent à l’individu sur le siège à côté

Le crayon bandé

Fixé tellement sur son objectif – sortir un show de ces rencontres programmées avec des gens triés sur le volet – qu’il oublie de regarder dans ses angles morts

Aveugle au monde autour

Je ne pense qu’à mes questions – qu’à pas mal paraitre – qu’à ma formule de présentation – qu’à tantôt – qu’à cette personne – généreuse de son temps – qui veut bien recevoir un artiste du Québec qui se cherche lui-même à l’extrémité ouest de ses repères identitaires

« J’ai voulu y retourner après ma thérapie, mais le monde est con. Il préférait rester avec l’image de l’ancien moi, le dopé, que le nouveau. Ils ont eu peur du nouveau. Je suis revenu icitte. »

Aucune question sur moi

C’est la première fois que je n’ai pas à expliquer ce que je fais

Bouchard-Lévesque

Les francophones d’Amérique

La mémoire

Fuck all

Tu ne me demandes même pas mon nom

Je ne veux rien savoir du tien non plus

Ton seul souci est que je débarque au bon endroit

Tu vas me dire « C’est ici. »

On va se serrer la main

Nous quitter pour toujours

Tu retournes dans ton angle mort

Je vais voir des injections

Des pipes à crack

Des policiers qui déambulent là-dedans sans intervenir pis c’est correct

Je vais sentir la bannique

Suivre l’odeur jusqu’à une espèce de souk où les itinérants vendent tout et n’importe quoi avec de la musique dans les speakers

Se ravitaillent en vêtements donnés

En condoms

Où ils peuvent mettre leur kit de survie à jour

Un homme et une femme dorment collés sous une bâche

Dans le quartier des opiacés

Je fais le touriste

Fais l’inventaire des couleurs de peau

Des âges

Essaie d’arriver à une conclusion

Rien à faire

Mes antidépresseurs

Mes 3 sortes de pilules que je prends 2 fois par jour

Je pourrais les écraser dans un mortier

Les sniffer

Me piquer

Les fumer

Je trouve l’adresse

Il y a un théâtre ici

Caraquet, avril 2018 et mai 2019

L’équipe a été accueillie à Caraquet à deux reprises par le Théâtre populaire d'Acadie. Si le premier passage était orienté autour de différentes rencontres d'artistes de tous horizons, la seconde résidence a permis d’explorer de grands thèmes associés à Courir l'Amérique. La cinéaste Renée Blanchar et la photographe Julie D'Amour-Léger enrichissent le dialogue et insufflent leur généreuse vision du monde autour de la table.

« Fais attention à tes doigts. »

L’affaire à ne pas me dire

Vieux loup de mer qui me sert un avertissement

Monsieur plein d’arthrite

Qui a fait la pêche pendant 40 ans

Qui maintenant s’occupe de la balance au quai

Qui passe sa journée à watcher le poids des bacs pleins de crabes

Le monsieur

À l’ombre

Accoté sur une patte

Le monsieur me dit de faire attention à mes doigts

Malgré la sagesse

La bienveillance de cette mise en garde

Ou à cause d’elle justement

J’ai juste le goût de tester

Quitte à avoir des regrets

Ou de passer pour un tata

De mettre mon doigt là où j’ai pas d’affaire à

« Vous êtes en terrain glissant » dit le citoyen invité au laboratoire de création situé dans un ancien séchoir à morue devenu théâtre

Bull’s-eye prévenant citoyen

On est sur la glace noire

Mais justement

C’est quand que c’est dangereux qu’il faut y aller

Mais pas en concombre

Avec des bons pneus

Et vous

Comme un garagiste

Vous faites le road test

Tout le monde veut mon bien à Caraquet

Renée

Julie

Allain

Ils sont les bouées d’un homme à la mer

« J’vas mourir si j’arrête. Ma femme m’endurait pas à maison de toute façon. »

Ankylosé de la patte

Le monsieur change pour l’autre

Sa femme a travaillé à l’usine de poissons

Sa femme comme tant d’autres

« Celles d’aujourd’hui peinent à faire leurs timbres de chômage. »

Les quotas

Le passage des baleines qui retarde le début de la saison

Un paquet d’affaires dont les gens parlent aussi au Tim Horton

Je vois un gars de mon âge que j’avais entraperçu dans l’avion à Bathurst

Le manque d’emploi l’emmène à quitter son sol pour le nord-ouest du pays comme tant d’hommes

Je me souviens de lui parce qu’il parlait avec un autre du snack de crabe qu’il allait se faire en arrivant

Caraquet roule sur la glace noire

L’économie risque de sacrer l’camp dans le clos… ou l’est déjà

Je dis au bonhomme que je viens de l’Abitibi dans l’espoir de m’attirer sa sympathie

Mais dans la mémoire du vieux

Le nom de ma région sonne comme une punition

De la famille des Îles de la Madeleine et de la Gaspésie surtout

Ont été forcé de quitter pour chez moi après la crise de 1929

L’histoire se répète

Je n’aurai pas mis mon doigt dans la pince de la bête

J’ai écouté le vieux

Pour ne pas lui manquer de respect

Mais pas si loin que ça

Au fond de ses yeux

Je vois la témérité d’une jeunesse qui a dû se prendre un doigt – une main – le bras – la vie – dans une pince

Je passe en face de la shop désaffectée de Carapro

Allain m’attend pour souper

On mange du crabe

C’est ma première fois

Gaspé, septembre 2019

En collaboration avec CD Spectacles, la résidence artistique aura permis de poser les bases de l’écriture du spectacle. L’équipe a vécu une belle Gaspésie d’automne et a eu le plaisir d’échanger avec des gens de la communauté Mi’gmaq.

Gaspé

Le trafic bloqué sur le pont

Ils se sont couchés pour l’environnement

Le jour de la grande marche

Des étudiants de Gaspé ont fait ça

Des corps au sol

On me fait clairement comprendre que mon travail va dans la mauvaise direction

Ne me suis pas couché

Ne suis pas mort

L’environnement est une tragédie

Rater son coup en théâtre, non

Courir l’Amérique s’est fait chimer à Gaspé par quelqu’un qui avait les outils pour le faire

Nous étions quatre autour d’une table

Elle a mis une pomme au centre

De ma posture, je n’en vois que le quart

Je ne peux donc parler du fruit que de ce point de vue

Je m’appropriais les trois quarts restants sans pour autant les voir

C’était ça le problème

Qu’avec tout le pouvoir d’empathie dont je suis capable

Qu’avec le cœur grand et ouvert comme la baie Haldimand

Je ne peux pas adopter réellement le sentiment d’une femme

D’un Autochtone

D’un militant

Que ma fausse vertu de jésuite me faisait parler de choses dont j’ignorais tout

Elle a mis en place un dispositif à partir duquel j’allais pouvoir recommencer

Elle m’a planté comme une croix

« C’est de cet angle que tu peux voir les choses, pas d’un autre. »

Pendant quatre jours j’ai été captif de l’étroitesse de mon regard

J’ai fui

Jamais plus loin que le débarcadère de la salle de spectacles de Gaspé

Fumer une cigarette

Et de retour à la table

Ma chaise

En face de la pomme

Paroles hésitantes

Maladroites

Courir l’Amérique n’est plus un show sur la mémoire

Mais sur l’ignorance

La mienne

Sudbury, mars 2018 et novembre 2019

Deux fois la ville minière. Deux fois le plaisir de voir la francophonie habiter ce territoire par sa poésie, ses romans ou son théâtre. Lors de la résidence de recherche, l’équipe a fait un travail exploratoire avec quelques citoyens de l’endroit et a vu toutes les nuances qui se cachent derrière ce que l’on croit connaitre des choses quand on passe trop vite dessus. Merci au Théâtre du Nouvel-Ontario pour son accueil.

Sudbury

Rouyn c’est pas Sudbury

Je mens quand je dis que nous avons beaucoup en commun

Du bois

Des mines

Du français

De l’anglais

Des hangars en tôle ondulée

On partage ça

Mais ça ne fait pas de nous des siamois

Hazel chiale contre le projet de casino

Le chauffeur de taxi s’en réjouit

Un adolescent s’est fait tuer à coups de couteau sur Cedar Street ce matin

Ma rue

Hazel loue un AirBnb sur Cedar Street

Ancienne maison ou commune du mythique groupe franco-ontarien Cano

Acronyme de la Coopérative des Artistes du Nouvel-Ontario

Une structure administrative qui allait permettre l’essor d’artistes marquants lors d’une période où l’anglais balayait le reste

C’est ce qu’Hazel m’a dit en me faisant visiter l’appartement pièce par pièce

« Oui je sens que mon pays / Ne vivra plus, plus tellement longtemps / Oui mon pays désuni / Je l’ai connu / Je l’ai vécu longtemps / Et quand je pense à tous les bons moments / J’ai envie d’y rester / Mais quand je pense à tout ce temps perdu / Je dois m’en aller » - André Paiement

Wikipédia dit que Paiement s’est suicidé « probablement pour n’avoir jamais admis sa situation de colonisé »

Qu’on me coupe la langue si Doug Ford a déjà chanté ces mots autour d’un feu avec son frère

Qu’on me la coupe deux fois si les frangins n’ont jamais chanté autour d’une machine à sous

Pas juste un casino

Une grosse affaire avec des condos, restos et centres d’achats

L’endroit envisagé pour la réalisation de cette utopie est à côté de la dump

C’est loin

C’est bon pour le taxi

Rouyn c’est pas Sudbury

Des Ski-Doo

Des camions

Deux cheminées qui dominent

Une église ukrainienne

Un chemin de fer

Mais l’un n’est pas l’autre

J’ai envie de me trouver en vous

D’enjamber la frontière étatique pour marcher le territoire poétique

Tellement que ça me fait dire n’importe quoi

Faire des parallèles faciles

Comme quoi Rouyn c’est comme Sudbury

Jean Castonguay était faussaire

Cartes d’identité et passeports

C’était un felquiste

Il s’est immolé dans un tipi sur le Mont-Royal pas loin de la croix en 80

Castonguay n’est pas Paiement.

Created By
Théâtre PÀP
Appreciate

Credits:

John Londono