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Confinement et interdiction de la prostitution: une année de bousculements chez Alias Rapport d'activité 2020 - Assemblée générale 2021

La crise sanitaire traversée en 2020 a bouleversé le travail d’Alias et les conditions de vie de son public. Pour respecter les mesures de sécurité pendant le premier confinement, nous avons adapté notre travail d'outreach en fonction de la réalité de terrain. Le travail de rue s'est maintenu chaque semaine et a continué à un rythme moins soutenu que d'habitude aux périodes de confinement les plus stricts (bars fermés et parcs vides), tandis que les permanences internet ont fortement augmenté. Nous avons mis en place des rendez-vous pour nos permanences médicales et d’accueil, et réduit les activités communautaires.

De nouveaux profils au sein de notre public

Dans ces circonstances, nous avons maintenu l’offre de services et le nombre de gasts a augmenté en 2020 par rapport aux années précédentes. Le public d’Alias s’est aussi recomposé autour de l’émergence depuis 2019 de deux nouveaux profils : les femmes transgenres et le public hispanophone.

Nous posons l’hypothèse que l’accès à notre association a pu être facilité pour ce dernier par la présence d’une travailleuse sociale et d’un bénévole maîtrisant parfaitement l’espagnol et le portugais. Il est également possible que l’adaptation de nos services en raison des restrictions sanitaires ait eu un impact sur notre accessibilité pour d’autres populations qui ont pourtant connu une situation similaire en termes de vulnérabilité et de demandes. On sait par ailleurs que les femmes trans* à Yser ont continué à travailler, contrairement à d’autres groupes qui n’ont plus été visibles du jour au lendemain.

Sur les 397 bénéficiaires que nous avons vus cette année, plus de la moitié (217) étaient nouveaux·elles. Nous émettons l’hypothèse que cette augmentation de 31% du nombre total par rapport à 2019 et de 45% du nombre de nouveaux·elles, est en partie liée à la crise sanitaire.

L’ASBL a produit cinq rapports pour ses différents bailleurs, qui documentent l’année 2020 et détaillent les résultats quantitatifs et qualitatifs. En voici quelques chiffres et enseignements saillants.

2020 pour les prostitué·es / travailleur·es du sexe en Région Bruxelles Capitale

  • Interdiction de la prostitution : fermeture des bars, saunas et hôtels spécialisés et une attention/répression accrue de la police en rue.
  • Des contraintes fortes sur l’exercice de l’activité (pratiques, tarifs) étant donné la précarité extrême dans laquelle la majorité des personnes s’est retrouvée.
  • Difficultés énormes pour la majeure partie des bénéficiaires à payer leurs loyers et autres dépenses.
  • Pas de droit passerelle ni de revenus de substitution pour la quasi-totalité d’entre eux, mis à part des aides alimentaires.
  • Difficulté de se rendre dans son pays d’origine ou dans celui où certaines personnes avaient des droits - en particulier pour ce qui concerne l’accès aux médicaments.
  • Pas d’accès aux locaux d’Alias dans les mêmes conditions qu’auparavant (nombre maximum de personnes simultanément, durée limitée).

Des défis relevés par l’équipe d’Alias face à la pandémie de Covid-19

  • Maintien des activités de l’asbl malgré le confinement : réorganisation de l’offre de services, rédaction de nouveaux protocoles, recherche de nouveaux locaux, mise en place d’un Cloud sécurisé.
  • Maintien du contact avec le public cible malgré l’interdiction de la prostitution. Une communication accrue et des accompagnements avec les bénéficiaires via WhatsApp.
  • Mise en place d’actions d’urgence en plus de nos missions habituelles : information et distribution de matériel de protection et de kits d’hygiène ; distribution de colis alimentaires puis de chèques alimentaires ; interventions pour les loyers.
  • Sensibilisation des autorités aux besoins urgents sur le terrain et obtention de moyens supplémentaires pour assurer de nouvelles missions d’urgence.
  • Participation à la réflexion autour du protocole fédéral de reprise.

Offre de services

Travail de rue

Compte-tenu du contexte épidémique, l’association n’a plus vu qu’un tiers de son volume de contacts habituel. Après la fermeture des bars, des cafés et des lieux où se pratique la prostitution, nous avons maintenu notre travail de rue en l’adaptant à la situation. Notamment sur la base des concertations Maraudes avec Bruss’Help, notre activité s’est concentrée sur la zone d’Yser, auprès d’un public majoritairement trans*, plus âgé et originaire d’Amérique latine, qui faute de ressources et d’accès aux dispositifs publics mis en place pour les travailleur·ses précaires, a continué d’exercer. Cela, dans une vulnérabilité accrue aux violences, puisque l’activité était interdite et que le contrôle social de l’activité nocturne était fortement réduit voire n’avait plus lieu.

Au cours de l’année 2020, 102 personnes différentes ont été vues en travail de rue (TDR), 16.000 lubrifiants et 16.000 préservatifs ont été distribués aux prostitué·es/TDS, principalement lors de ces sorties, ainsi que 5.000 masques et 40 litres de gel hydroalcoolique.

Perspectives 2021

Les dispositifs de vaccination sont en place à l’heure d’écrire ce rapport. Il s’agira dans les prochains mois d’y accompagner notre public. La baisse des sorties de TDR aura sans doute un impact sur les contacts qu’on arrivera à établir suite aux observations. Et la crise économique entraînera aussi la fermeture de certains bars où nous nous rendions pour faire de l’outreach. Dès qu'un retour à la normale sera possible, nous espérons reprendre notre travail prospectif et envisager comment les résultats de la recherche en cours sur les violences à l’encontre de notre public à Yser pourront être mis à profit lors de nos passages dans cette zone.

Permanences Internet

Parce que notre public s’y trouvait en plus grand nombre suite à l’interdiction de la prostitution en rue, et parce que nos propres tournées en rue étaient moins nombreuses, nos permanences Internet ont été triplées pendant le confinement, passant de 4h à 12h par semaine. Nous avons identifié un besoin de sensibilisation à la protection/sécurité en ligne et donc produit, puis diffusé une vidéo dans ce sens.

Lors des permanences internet, les demandes et sujets récurrents étaient : l’accès au territoire, aux droits, au logement, l’offre de dépistage, et les modalités de reprise de l’activité de TDS.

Perspectives 2021

L’outil de messagerie en ligne Whatsapp a pris beaucoup d’importance dans nos suivis et impacte notre pratique du travail social. L’aspect positif est une plus grande accessibilité de nos services. L’écueil principal concerne l’attente d’immédiateté de notre public, qui n’est pas toujours compatible avec les limites du travail social (horaires, etc).

Accompagnements individuels (guidances)

En 2020, 307 usager·es ont bénéficié d’une guidance individuelle à Alias, dont 172 pour la première fois. A titre de comparaison, en 2019 on dénombrait 118 usager·es, soit une augmentation de 160% en un an.

Ce qu’on observe en permanence médicale se confirme aussi dans nos guidances individuelles : on dénombre 102 hommes cisgenres et 70 personnes transgenres (40%) parmi les nouveaux·elles, et 103 personnes viennent d’Amérique latine. Cela représente 60% de notre public dans cette offre de service, contre 47% en 2019.

Le contexte épidémique que l’on connaît depuis mars 2020 a fait évoluer notre pratique vers de la gestion de demandes urgentes telles que : l’assistance alimentaire, l’accès aux médicaments et l’aide aux loyers. Certaines personnes ont pu aussi être orientées vers la ligne téléphonique d'Écoute Santé Mentale, et on a mis en place une ligne d’urgence pendant les horaires de bureau.

Perspectives 2021

A l’heure actuelle, la question se pose du nombre de personnes que l'asbl peut suivre de manière qualitative sans entraîner une surcharge délétère pour l'équipe sociale.

Permanences d’Accueil

Remplacée par une version digitale au plus dur du confinement, et limitée ensuite au niveau du nombre et du temps de passage par personne, la permanence d’accueil d’Alias a malgré tout comptabilisé 160 visites pour 67 bénéficiaires différent·es, ce qui est plus que les 47 bénéficiaires comptabilisé·es pour l’année 2019. Parmi ces nouvelles arrivées, nous comptons 11 hommes cisgenres et 4 personnes transgenres.

Perspectives 2021

On espère rétablir entièrement et dès que possible la permanence d’accueil et lui trouver une meilleure complémentarité avec le reste de notre offre de service. En effet, il s’agit d’un moment ouvert pour les gasts, propice aux rencontres et aux discussions. Autant d’éléments qui sont devenus impossibles à mettre en place avec les restrictions imposées. En 2021, un·e responsable de projet sera également désigné·e pour la permanence d’accueil, ce qui permettra de la renforcer et si nécessaire, de renouveler notre approche.

Permanences Médicales

Tout comme le nombre de travailleur.euse.s du sexe suivi·es à Alias (+125% depuis 2018), le nombre de nouvelles personnes qui se présentent chez le médecin a augmenté. Leur moyenne d’âge reste particulièrement basse. Parmi elles, 76% étaient des hommes cisgenres, contre 91% l’année d’avant. La part de femmes transgenres passe, elle, de 9 à 23%. soit une augmentation de 30% de ce public. Les personnes originaires d’Amérique Latine voient leur nombre augmenter de +133%, et représentent en 2020 plus de la moitié du public rencontré par le médecin.

Les personnes qui fréquentent notre permanence sont de moins en moins nombreuses à disposer d’une mutuelle (52% en 2016 ; 35,5% en 2020). 70% d’entre elles n’ont pas de médecin généraliste et, quand elles en ont un, elles sont de moins en moins nombreuse à le mettre au courant de leurs pratiques liées au travail sexuel (12% en 2016, 3% en 2020).

En 2020, 83 permanences médicales ont eu lieu (19 de plus qu’en 2019, malgré la situation sanitaire) fréquentées par 164 personnes différentes, dont 65 étaient nouvelles. 31 TRODs (tests à orientation rapide) IST/VIH ont été effectués en intra et extra-muros.

Cette augmentation s’explique d’une part, du fait de la mise en place de deux permanences par semaine et d’autre part, en raison de l’organisation de permanences extra-muros - au domicile du public cible - lorsque la situation sanitaire ne nous permettait pas d’en organiser au sein de nos bureaux. L’adaptation de l’offre nous a permis de répondre à la demande grandissante d’aide médicale, totalisant 48 personnes de plus qu’en 2019.

Infections sexuellement transmissibles

Le taux d’IST dépistées reste élevé en 2020 : 23% des personnes vues en PM sont séropositives (déjà connues ou pas) ; 12% des personnes ont présenté une syphilis; et la gonorrhée a un taux de positivité de 9%. 2020 marque ainsi une nette augmentation des infections par le gonocoque et la syphilis. Pour le VIH, comme en 2019, le nombre de personnes dépistées positives reste relativement élevé par rapport aux années précédentes.

Un stock de vaccins HPV a pu être constitué à la fin de l’année 2020. La vaccination a commencé en janvier 2021 sur la base de critères établis par l’équipe médicale, en concertation avec des spécialistes.

Projet PrEP

Le projet pilote PrEP a été mis en place à l’automne 2019 avec la S-Clinic de l'hôpital St-Pierre en vue de faciliter l’accès à la PrEP pour les personnes qui en sont exclues. Le dispositif a perduré tout au long de l'année 2020 et a permis d'échanger sur la PrEP et les moyens d'y accéder avec 36 personnes ayant passé un entretien spécifique sur ce sujet. Parmi elles, 17 ont été suivies et ont obtenu la PrEP via le projet pilote. Les autres ont quitté Bruxelles ou bien y ont eu accès via un autre pays. Pour certaines personnes, il a été possible d'ouvrir les droits médicaux (ce qui implique une mise en ordre du statut de séjour et l’affiliation à une mutuelle) et d’accéder ainsi à la PrEP par la voie “classique” c’est-à-dire via un centre de référence SIDA. En mai 2021, 17 personnes bénéficient encore de la PrEP par ce projet pilote.

Perspectives 2021

Notre objectif concernant les dépistages est d’amener 75% du public rencontré à en réaliser au moins un par an, avec une attention particulière pour les sous-publics les plus vulnérables. Concernant le projet PrEP, son financement devra être consolidé pour 2021.

Activités communautaires

Entre les confinements, Alias a organisé un repas de nouvel an, une journée à Walibi et un moment d’échanges dans le cadre du Pride Festival à la soirée “Escorts/Health of MSM and trans* sexworkers / prostitutes” du 17 septembre.

Les repas communautaires et le projet Danse n’ont pas pu avoir lieu. Le reste des activités communautaires s’est déroulé dans la contrainte sanitaire :

  • Séance d’info accès aux droits (CPAS BXL)
  • Récolte et relais de témoignages d’experts de vécu auprès des médias
  • Participation à la préparation de colis alimentaires
  • Traduction en arabe du protocole RdR face à la Covid

A la fin de l’année 2020, une activité de bénévolat s’est mise en place avec un membre de notre public pour assurer la couverture photo des événements d’Alias.

Perspectives 2021

Le contexte a accéléré la digitalisation de nos activités et nous cherchons à voir dans quelle mesure nous pourrions utiliser ces supports pour une partie des activités communautaires. Nous devrons aussi repenser les activités en plus petits groupes. Lors de l’été 2021, des activités pourraient être organisées à l’extérieur. Nous espérons poursuivre notre collaboration avec un photographe bénévole en 2021 afin de constituer une base de données visuelles pour l’association. Au niveau thématique, la notion de bien-être fait l’objet d’une demande du public (lingerie, soins, maquillage, massages).

Réseau & expertise

En 2020, et malgré le travail en distanciel, de nombreux projets ont été menés en réseau. Quelques exemples parmi beaucoup d’autres :

  • Participation au protocole fédéral de reprise (FDSS et partenaires du secteur).
  • Alertes (rédaction de rapports et courriers) à l’attention de responsables politiques au sujet de l’impact de la crise : Belgian Anti Poverty Network, cabinets régionaux et fédéraux.
  • Introduction de demandes de subsides / projets menés en commun (avec Espace P… et Utsopi).
  • Participation à un GT avec Espace P..., Utsopi et MDM.
  • Mise en place d’un questionnaire commun sur l’impact de la Covid auprès de nos usager·es (44 participant·es jusqu’ici).
  • Rencontres avec des équipes (Planning familial Aimer jeunes, Pag Asa, I.Care, Modus Fiesta/Vivendi, Plateforme Prévention Sida, Dynamo International).
  • Affiliation à l’AMA et la Fédération Bico, participation à leurs réunions.
  • Participation aux réunions de la FBPS et du CPAM.
  • Travail de réflexion en commun avec les CPAS de Bruxelles et Schaerbeek de manière à faire parvenir leur aide auprès des TDS/prostitué·es : mise en place de modalités pratiques de collaboration dans ce contexte.

Nous avons aussi pris soin de produire des savoirs issus de notre expertise terrain.

En 2021, trois autres enquêtes seront conduites sur : l’impact du Covid sur la vie des travailleur·ses du sexe HsH et trans* ; les violences à leur encontre à Yser ; les interactions entre travail social et travail du sexe.

Sensibilisation & communication

Malgré le contexte sanitaire, des activités de sensibilisation ont eu lieu, essentiellement en ligne ou dans les médias, et à quelques rares occasions en présentiel.

Les enquêtes menées en 2019 et 2020 ont été présentées à une trentaine de personnes lors du Pride Festival en septembre, et poussées auprès des médias pertinents et intéressés par les questions soulevées. Vice, le Soir, BX1, Komitid ou encore l’UPJB ont relayé les résultats et donné la parole aux personnes de l’équipe qui ont porté ces enquêtes.

Des vidéos de sensibilisation à destination des étudiant·es HsH et trans* ont été développées et diffusées.

Une rencontre avec le CPAS de 1000 Bruxelles a permis de lever certaines idées préconçues sur le public d’Alias et de baisser le seuil d’accès aux aides Covid disponibles.

Enfin, le Forum et Alter Echos ont porté la voix d’Alias pour sensibiliser aux réalités que vivent les personnes que l’asbl accompagne.

Une gouvernance en transition

En 2020, l’équipe d’Alias a continué à évoluer en raison de son intégration progressive dans l’ordonnance relative à l’aide aux personnes sans-abri / volet travail de rue (Cocom) et aux subsides qui y sont liés, en sus des ressources émanant de la promotion de la santé (Cocof), du dépistage (INAMI) et de la prévention des violences (BPS). La taille de l’équipe a crû et tournait cette année autour de 15 personnes (dont 2 médecins à temps partiel). Une nouvelle fonction est également née, celle de responsable de la sensibilisation et de la communication. Enfin, une fonction de coordination doit encore être créée, en plus du niveau de direction, pour correspondre aux attendus de l’ordonnance.

Autrement dit, les réalités et contraintes de l’organisation du travail (circulation des informations dans une équipe agrandie, transmission des savoirs et des méthodes auprès des nouvelles et nouveaux collègues, répartition de la charge de travail, etc.) poussent l’équipe, la direction et le CA d’Alias dans le sens d’une adaptation du modèle de gouvernance. C’est pourquoi un travail de réflexion et d’élaboration a été entamé à l’automne 2020 en vue de répondre aux besoins identifiés par toutes les parties. Cette démarche sera poursuivie en 2021 et devra aboutir à un nouvel organigramme.

Enfin, à l’automne 2020, le Président du CA, depuis la fondation d’Alias en 2009, a choisi de quitter ses fonctions ainsi que son rôle d’administrateur. Ce départ marque nécessairement un tournant dans l’histoire de l’asbl tant son apport personnel a été grand lors de ces (plus de) dix dernières années. Nous souhaitons ici le remercier pour son investissement au sein d’Alias, pour toutes ses contributions éclairées aux discussions et aux décisions. Nous lui souhaitons le meilleur pour la continuation de son chemin comme philosophe et travailleur de rue.

Crédits photos : Jean-Loup Dabe

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Credits:

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