Mêlées à vie L'histoire des « putain de nanas » du Lille Métropole Rugby Club Villeneuvois

Elles sont les « putain de nanas ». Une équipe au sommet dans son sport : le rugby féminin. Championnes de France en 2016, vice-championnes en 2017, les filles du LMRCV (Lille Métropole Rugby Club Villeneuvois) écrivent leur histoire au fur et à mesure des saisons. C'est pourquoi, cette année, elles nous ont ouvert leurs portes de vestiaire mais aussi de leurs emplois ou facultés. Immersion au coeur des « putain de nanas » pour une « putain » d'histoire qui a commencé il y a de cela quelques années déjà avec le Lille Métropole Rugby...

1/ Au commencement étaient les hommes...

Le Lille Métropole Rugby a un temps été la tête de gondole du rugby dans le Nord. Créé en 1996, le club lillois a connu une ascension fulgurante. Né d’une fusion entre l’Iris Club Lillois et le Lille Université Club, il a été rejoint par le RC Villeneuve-d’Ascq deux ans plus tard. Déjà à l’époque, l’objectif de ce mariage entre clubs sportifs était de créer un club de rugby de haut niveau unique, en mettant en commun les forces de chacun.

Le LMR fait ses débuts en Fédérale 1 lors de la saison 2008-2009 et continue de s’inscrire plus profondément dans l’espace du rugby dans le Nord. Equipe phare et porte-étendard de ce sport peu pratiqué dans cette partie de la France, le Lille Métropole Rugby va ensuite disputer plusieurs finales d’accession à la Pro D2 entre 2012 et 2015. Celle de 2015 sera la bonne pour les rugbymen lillois avec un essai marqué dans les derniers instants du match face à Nevers lors de la demi-finale retour.

Malheureusement, ce succès va également précipiter la chute du club nordiste. La belle histoire des joueurs du LMR s’est arrêtée aux portes du monde professionnel. Sportivement acquise avec la manière, la montée est refusée administrativement par la Direction Nationale d’Aide et de Contrôle de Gestion (DNACG), en accord avec la FFR en juin 2015. En cause ? L’état des finances du club, avec des comptes non équilibrés (un déficit de 1,6 millions d’euros).

Le financement participatif insufflé dans la foulée par les supporters ne changera rien malgré l’apport de plus de 150 000 euros. La montée ne se fera pas et le club annonce le dépôt de bilan le 14 mars 2016. Désormais, seul l’Iris, le club de Lille, continue d’évoluer en Honneur (1er niveau régional). Cette disparition a laissé un grand vide dans le paysage du rugby dans le Nord. Leurs exploits ne vivent désormais plus qu’à travers les souvenirs et la mémoire des joueurs, dirigeants, bénévoles, supporters et journalistes. Un vide désormais comblé par les filles du LMRCV, nouvelles représentantes du rugby de haut niveau dans la région.

Laurent Vitoux, président de la section féminine du LMRCV explique comment un club de rugby féminin arrive à s'établir et se pérenniser dans le Nord de la France. Avec toutes les difficultés que cela représente...

2/ "Melting potes"

Une équipe de rugby, ce sont avant tout des joueuses mais aussi des amies et comme Jean-Pierre Rives aimait à le dire au masculin : « Le rugby c'est l'histoire d'un ballon avec des copains autour, et, quand il n'y a plus le ballon, il reste les copains. » Une citation qui peut se conjuguer tout aussi bien pour une histoire de copines. Ces filles se sont construites en bande, une bande de « putain de nanas » qui représente un tas de profils différents. Les étudiantes côtoient les ingénieures et autres professionnelles du rugby. Un joyeux mélange des genres expliqué par quelques exemples.

Gabrielle Vernier, le rugby et les études en parallèle

photo : Thomas Broggini

Elle cherchait « une grande ville avec un bon club de rugby et une bonne école d’ingénieur ». Double projet en tête. Choix cornélien en perspective : Toulouse d’un côté, Lille de l’autre. La jeune Gabrielle Vernier (19 ans) a finalement atterri dans le Nord, l’été dernier. Question de proximité avec son Île de France natale. Début d’une vie de compromis. Les « premiers mois ont été difficiles », se souvient-elle. Le planning est surchargé, l’apprentissage du haut niveau un long chemin et le temps libre un vague concept, entre le LMRCV et la classe préparatoire, deux mondes d’exigence. « C’est un rythme difficile à tenir : des fois, tu finis les cours à 19h30. Tu fonces à l’entraînement parce que tu es en retard. Tu finis l’entraînement, tu prends ta douche, tu vas dormir. Et tu recommences le lendemain. Tu es tout le temps fatiguée en fait », lâche la trois-quarts centre, internationale bleue chez les moins de 20 ans.

L’adaptation est un mot d’ordre ; le courage, une nécessité. « Avec l’équipe de France U20, j’ai dû rater trois semaines de cours et tout rattraper sur les temps de pause ou de sieste, souffle-t-elle. C’est aussi pour ça que l’acclimatation n’a pas été facile. Au début, je ratais toutes les soirées de mon école à cause du rugby. C’est difficile de t’intégrer quand tu es absente trois soirs par semaine à cause des entraînements. Idem au club : toutes les filles se connaissaient super bien entre elles. Moi j’étais toute jeune et je devais jongler le sport et les études. »

« Cette année, je prends trois fois plus de plaisir dans le rugby et les études »
Gabrielle Vernier s'épanouit dans le rugby et dans la vie avec le LMRCV.

Le hasard s’en mêle : « Je me blesse et reste indisponible de décembre à mars. Avec le recul, je me dis que c’était une bonne chose car sans ça, je ne me serais jamais intégrée dans mon école. Quand je suis revenue au rugby tout allait mieux et, en plus, la fin de saison a été magnifique. » L’équilibre est tout trouvé. « Cette année, je prends trois fois plus de plaisir dans le rugby et les études, mesure-t-elle. J’ai peut-être l’impression de passer à côté de ma vie à l’école, des soirées, mais, en même temps, je vis tellement de choses extraordinaires avec ce club que je n’ai pas de regrets. J’essaye de tout vivre à fond pour ne pas en avoir. »

Elle n’envisage plus sa vie ailleurs, assure qu’elle « refuserai(t) un CDI dans une ville sans club de rugby ». Et calcule l’équation entre études et sport autrement : « Je sais l’importance de l’école. Mais plus je reste dans le Nord, moins j’ai envie de partir. Et ce n’est pas ce que je m’étais dit au début : je pensais faire mes cinq ans à Lille et repartir comme ça à Paris. Mais dans cette équipe, je me fais des potes que je vais garder à vie. »

Un duo Tic et Tac pour mener les filles

Les « putain de nanas » existent également grâce à deux hommes : les deux coachs Damien Couvreur et Guillaume Bacharach se sont prêtés au jeu de l'interview croisée avec de la bonne humeur et de la décontraction.

Hélène Ezanno, une ingénieure sortie de sa retraite sportive

photo : éric morelle

« La première fois que tu reçois une convocation en équipe de France, c’est insensé ! Tu te dis qu’ils se sont trompés ! » Hélène Ezanno a le sourire à l’évocation de sa première sélection chez les Bleues. Il faut dire qu’il y a, alors, de quoi surprendre la Bretonne, qui découvre le rugby sur le tard lors d’un tournoi organisé par son école d’ingénieur à Beauvais : « Jamais je n’aurais pensé faire du rugby. Je faisais du kayak de course en ligne, donc rien à voir. » Rentrée à Rennes pour son stage de fin d’études, elle entre dans l’équipe de son école puis se fait repérer par l’entraîneur du Stade Rennais Rugby. « C’est là-bas que j’ai eu ma première licence. J’y suis restée 6 ans. »

Six ans durant lesquels Hélène Ezanno évolue en tant que joueuse mais aussi professionnellement. Après sa thèse, il lui faut trouver du travail. Désireuse de rester en Bretagne, elle augmente le rayon de ses recherches avec le rugby au centre de tout, manque de débouchés oblige : « J’ai envoyé des CV à Lille, Toulouse ou encore Montpellier parce qu’il y avait une équipe de Top 8. » Le rugby est à cette époque (2012) une priorité pour la joueuse : « J’étais en équipe de France et je voulais participer à la Coupe du monde 2014 en France. »

« j’ai pris énormément de plaisir à transmettre »
Hélène Ezanno : « La première fois que tu reçois une convocation en équipe de France, c’est insensé ! Tu te dis qu’ils se sont trompés ! »

Recrutée à Lille, elle intègre le LMRCV et participe à la Coupe du monde. « 2014, C’est magique ! On fait le Grand Chelem et il y a la Coupe du monde. On remplit des stades de 10 000 places et à Jean-Bouin en demi-finale, on voit 20 000 personnes dans un stade, c’était énorme. » Des moments magiques qui viennent pimenter un quotidien qui ressemble à celui de n’importe qui. Rugbywoman amateur, Hélène Ezanno jongle chaque jour entre son travail d’ingénieure de recherche et les entraînements de rugby. « Je finis ma journée de travail à 18 heures, puis il y a l’entraînement à 19h-19h30. Soit terrain, soit musculation. Quand on fait du terrain, on a deux heures d’entraînement, donc on finit vers 21h30. Le temps de se changer et de se doucher, 22h, j’habite à 40 kilomètres donc je suis chez moi vers 22h30. On mange rapidement puis on va se coucher. Et le lendemain, rebelote. » Une vie de sportive de haut niveau qui peut prendre beaucoup de place. « La vie à côté n’est pas toujours évidente mais j’ai la chance d’être bien accompagnée. Mon compagnon fait également du rugby donc il comprend. »

Il y a deux ans, Hélène Ezanno décide de mettre un terme à sa carrière après des blessures à répétition. Une coupure bénéfique qui lui permet de découvrir une piste de reconversion. En septembre, elle prend les rênes de l’équipe réserve et apprend à entraîner. « Avant cette année, je ne m’en sentais pas capable, et puis j’ai découvert ce poste et j’ai pris énormément de plaisir à transmettre. »

Mais en janvier, alors que le LMRCV connaît une pénurie en première ligne, elle accepte de retourner sur le terrain. Hélène Ezanno prendra sa retraite de rugbywoman à la fin de la saison. Mais elle ne coupera pas pour autant. « Je pense que je resterai dans le milieu associatif du rugby parce que ça me plaît de valoriser le rugby et le rugby féminin surtout. J’ai pour principe de rendre tout ce qu’on m’a donné donc voilà, je fais au mieux avec ce que j’ai. »

Shannon Izar, vis ma vie de pro

photo : éric morelle

Elles sont moins de 20 joueuses de rugby à avoir le statut professionnel en France. Shannon Izar en fait partie. Sur le terrain, l'engagement est le même que ses collègues masculins, mais le rythme de vie bien différent. L'ailière est liée à la Fédération française de rugby (FFR) par un contrat fédéral via la sélection de rugby à 7. Une situation particulière synonyme de compromis. « C'est gênant, car la semaine, je m'entraîne à Marcoussis et ne m'entraîne à Lille que lorsque la fédération me libère. » Et lorsque c'est la fédération qui fait appel à elle pour les tournois internationaux, c'est des matches de Top 8 qui passent à la trappe. Mais ses obligations avec le seven lui permettent de progresser dans le jeu à 15. « Les exigences physiques y sont plus importantes et c'est bénéfique pour les deux disciplines », avoue celle qui avait rejoint Lille avant tout pour les études.

De quoi mieux comprendre ses qualités athlétiques et son apport sur le terrain. Si l’adaptation à ce style de vie n'est pas évidente, la native de Londres n'a « pas hésité une seule seconde quand l'opportunité s'est présentée ». Une réelle chance d'allier passion et travail, tout en progressant dans un sport qui l'a toujours fascinée. Et aujourd'hui, ses études en design graphisme lui permettent de décompresser. Une vraie réussite quand on voit son palmarès : Tournoi des Six Nations 2014, médaille de bronze à la Coupe du monde et Championnat de France 2016. La finale du Top 8 à peine passée, c'est désormais vers les Seven Series et le Mondial 2017 que la joueuse de 23 ans se tourne.

Car sur le terrain, comme en dehors, Shannon va très vite.

Yanna Rivoalen, prof' d'EPS à l'internationale

photo : bric morelle

Depuis 2008, Yanna Rivoalen élève le concept de conciliation au rang d’art. Enseignante d’EPS dans un lycée de Péronne, la joueuse villeneuvoise est aussi demi de mêlée titulaire en Top 8, et internationale française de rugby à XV. Pas mal quand on n’a que 27 ans… Pas accablée par ce rythme de vie un peu fou, elle savoure son organisation actuelle : « Ma situation me convient parfaitement ! Je peux m’entraîner deux à trois fois par jour, et donner mes cours sur les moments où je suis en récupération. » Son cumul d’activités n’a pourtant pas toujours été un long fleuve tranquille.

Yanna Rivoalen doit en effet son salut à sa présence régulière en équipe de France, qui consacre officiellement son statut de joueuse de haut niveau obtenu sur décision du ministère des Sports. Sélectionnée pour la première fois en juin 2013 - « c’est arrivé à ma plus grande surprise ! » -, la demi de mêlée peut désormais bénéficier d’un mi-temps à revenu égal au sein de son établissement. Sous ce nouveau régime, elle ne doit plus que 10 heures d’enseignement à ses élèves. Un soulagement. « Quand j’étais à temps plein, je ne pouvais pas tout faire correctement. Mes cours étaient moins bien ficelés, ou bien alors je ratais des entraînements par manque de temps ! », avoue-t-elle.

« Le jour où cela ne fonctionnera plus dans le rugby, je sais que j’aurai quelque chose en repli »
Yanna Rivoalen : « Je peux m’entraîner deux à trois fois par jour, et donner mes cours sur les moments où je suis en récupération. »

Si certaines séances d’EPS sautent encore - « quand je suis partie à Bordeaux pour jouer la finale je n’ai pas été remplacée et cela m’agace ! » -, la double vie de Yanna Rivoalen est devenue plus linéaire. « Maintenant, je peux tout bien faire ! (Rires.) » Les 600 kilomètres hebdomadaires pour aller s’entraîner à Villeneuve-d’Ascq paraissent moins contraignants à intégrer dans ce planning déjà impressionnant.

Dans son lycée, où ses nombreuses absences ne sont pas mal perçues auprès du personnel - « parce que je suis en équipe de France » -, cette vie à 2000 à l’heure ne manque pas de faire réagir les plus jeunes. « Les gamins ont un certain respect ! », reconnaît-elle. Yanna Rivoalen sait aussi que « quelques-uns d’entre eux regardent (ses) matches à la télévision ». Chaque midi, un petit rituel s’est même installé au bord de la piste d’athlétisme. Ses cours à peine terminés, la joueuse du LMRCV enfile les baskets et enchaîne les tours devant les yeux amusés de certains élèves.

Perfectionniste jusqu’au bout des crampons, Yanna Rivoalen est habituée à faire des compromis en faveur du rugby. Pas question pour autant de mettre un jour en péril sa carrière d’enseignante. « J’ai toujours voulu faire ce métier ! Le jour où cela ne fonctionnera plus dans le rugby, je sais que j’aurai quelque chose en repli », justifie-t-elle. Sans omettre de fixer son prochain défi : « Je veux continuer à être en équipe de France… Et avoir mon agrégation d’éducation physique ! » Un défi à deux têtes, forcément.

3/ Rugby féminin et médiatisation, l'essai reste à transformer !

Championnes de France en 2016, les « putain de nanas » ont eu droit à leur quart d’heure de gloire sur France 4, diffuseur en clair de la finale du Top 8. Depuis, elles et les autres pensionnaires du Top 8 commencent à prendre l’habitude des caméras.

Les filles du LMRCV ont fait la Une de la Voix des Sports au lendemain de leur titre de championnes de France.

Cette saison 2016/2017 a marqué le début d’une diffusion régulière du championnat de France avec les accords entre la FFR et Eurosport. Quatre matches et l’intégralité des phases finales ont été diffusés. Un coup de projecteur cohérent selon Antoine Marty, commentateur rugby pour la chaîne : « Eurosport était déjà le pionnier en matière de football féminin. Donc on a logiquement été intéressé. » L’histoire d’amour entre la chaîne et le rugby féminin est née pendant la Coupe du monde 2014 en France. « La Coupe du monde a été une belle réussite, avec un engouement réel », pour celui qui a commenté les matchs du LMRCV cette saison. L’acquisition des droits du Top 8 permet notamment d’accroître l’offre rugby d’Eurosport. Et de développer une pratique qui vaut le coup selon Antoine Marty : « Cette diffusion permet au Top 8 d’avoir la place qu’il mérite. On parle quand même de l’élite du rugby féminin. On a lancé quelque chose qui ne s’arrêtera plus. » Un lancement accompagné par le site internet Rugbyrama, dont Eurosport est à moitié propriétaire, explique Fabien Pomiès, responsable éditorial du site : « À partir de la saison prochaine, on devrait proposer un résumé vidéo des rencontres. On entend profiter des droits d’Eurosport. » Pour cette saison 2016/2017, Rugbyrama proposait les résultats après chaque week-end de compétition.

« Le Top 8 n’est pas complètement mûr, il manque d’équipes compétitives » Clément Dossin (L'ÉQUIPE)

Si Eurosport semble convaincu de l’essor de ce sport, tout le monde ne partage pas son avis. Clément Dossin, en charge des pages rugby au journal L’Équipe, le rejoint sur l’importance de la Coupe du monde en France : « Le rugby féminin était absent de nos pages jusqu’à la Coupe du monde. Elle était placée sur un super créneau, avec aucune concurrence en termes d’actualité. Il y a eu une hausse de l’intérêt. Donc on en a fait plus que prévu. » Après ce premier succès médiatique, le journal a commencé à diffuser quelques informations du Championnat de France : « On mettait au moins les résultats du Top 8. » 2015 a marqué l’avènement d’un nouveau format du journal, entraînant la disparition des résultats. Pour Clément Dossin, la nouvelle version manquait de place : « La place, c’était une excuse au début. Mais personne ne s’est plaint de cette disparition. Les gens n’achètent pas L’Equipe pour les résultats du Top 8. Aujourd’hui, il y a un manque d’intérêt à la rédaction dont je suis en partie responsable. » Le journaliste regrette toutefois de ne pas pouvoir en faire plus : « C’est dommage parce qu’elles le méritent. Mais il y a un manque d’intérêt. » Ce manque d’intérêt, Clément Dossin l’explique par un Championnat trop jeune : « Le Top 8 n’est pas complètement mûr, il manque d’équipes compétitives. »

Pour Antoine Marty d'Eurosport : « Cette diffusion permet au Top 8 d’avoir la place qu’il mérite. On parle quand même de l’élite du rugby féminin. »

Si L’Équipe « boude » un peu le Top 8, il fait le bonheur d’autres journaux comme La Voix du Nord. Dans une terre peu propice au rugby, les excellents résultats du LMRCV ont fait naître une véritable relation entre le club et Richard Gotte, journaliste notamment en charge du rugby. « Leur médiatisation, elles sont venues la chercher. Avec leurs résultats. Après, elles ont l’avantage de ne pas avoir d’équipe forte dans ce sport dans la région. » Avec entre une demi-page à une page dans La Voix des Sports (hebdomadaire régional de sport) après match et des papiers fréquents dans les pages Sports Métropole de La Voix du Nord, les « putain de nanas » s’installent dans le paysage nordiste. Richard Gotte aimerait en faire encore plus : « Je milite au sein de la rédaction pour avoir plus de place. L’effort est fait. Après, ce sont les chefs qui tranchent. » Dans une région peu concernée par le Top 14, les résultats du club occupent la majorité des pages rugby, grâce aussi à un contact facilité : « Les filles sont toujours disponibles. On peut avoir les entraîneurs en direct. J’ai tout ce que je veux. Si je voulais faire cinq pages, je pourrais. » Un point sur lequel le rejoint Antoine Marty : « Les clubs sont très ouverts. J’ai noué les premiers contacts lors du match Romagnat - LMRCV et on a échangé toute la saison. »

Sur la voie de la démocratisation du rugby féminin et de sa médiatisation, quelques obstacles subsistent. Outre le manque de maturité du Top 8 évoqué par Clément Dossin, Richard Gotte estime que ce championnat est compliqué à suivre : « C’est dur d’en faire un feuilleton avec la trêve entre janvier et mars. Avec un Championnat à 14, ce serait plus suivi. » Antoine Marty n’est pas totalement d’accord : « On ne peut pas intégrer plus d’équipes. Il faut créer un bloc stable pour intéresser le téléspectateur. » Un autre problème se pose, notamment pour la chaîne Eurosport : « Les équipes de Top 8 ne jouent pas dans des stades qui permettent la production télé. » Chaque match télévisé est donc délocalisé : au Stadium Lille Métropole pour le LMRCV, à Ernest-Wallon pour le Stade Toulousain… Enfin, pour Fabien Pomiès, le rugby féminin souffre d’un manque de résultats : « L’équipe de France est intéressante. Mais si elle décrochait un titre de championne du monde, le coup de projecteur peut être encore plus fort. »

Un bon parcours en Irlande lors de la Coupe du monde serait donc bénéfique pour la pratique et la médiatisation du rugby féminin. Pour que le quart d’heure de gloire annuel de la finale ne s’arrête plus.

Quelle com’ pour le LMRCV ?

Tout est parti d’un constat. « Ça nous saoulait qu’il n’y ait rien sur la page Facebook. » Depuis, Laura Di Muzio et Alexandra Pertus ont pris en charge, bénévolement, la communication du club. « On avait une volonté de s’investir plus », explique Laura Di Muzio, la capitaine de l’équipe. Facebook, site internet, communiqués de presse, écrans géants du Stadium Lille Métropole, tout passe par ce duo. Avec un objectif clair en tête : « On recherche comment on pourrait parler plus du rugby féminin. » Les deux joueuses se sont pris au jeu et poursuivent leur apprentissage au jour le jour : « On se forme en le faisant. C’est beaucoup de boulot mais c’est ce qu’on cherche aussi », éclaire « Alex » Pertus. Leur travail est entré dans une nouvelle dimension en janvier 2014. Pour la première fois, Canal + venait diffuser un match du LMRCV. « On a fait notre premier appel à sponsors, on a lancé une cagnotte en ligne, détaille Alexandra Pertus. Aujourd’hui, ce travail a fait gagner en confiance au club et dans les instances. » Leur travail, accompagné d’une médiatisation croissante du rugby féminin, porte ses fruits. Laura Di Muzio : « On est encore dans le monde amateur mais on a une organisation professionnelle. » Et le groupe, qui vivait alors sa première expérience télévisée, a pris des habitudes. « La première fois, on tremblait comme des feuilles, se remémore Alexandra Pertus. Maintenant, on ne se rend même pas compte qu’on est filmées. » La capitaine du LMRCV reste toutefois lucide sur cette mise en lumière de sa pratique : « On n’est rien comparé au Top 14. Mais le rugby féminin est très médiatisé par rapport au nombre de licenciées. » Une exposition dont elles situent elles aussi le début à la Coupe du monde 2014 en France. Loin de leur déplaire, elles ne peuvent plus se plaindre d’une page Facebook désormais bien remplie par leurs soins.

4/ Putain d'Alice, putain de nanas

Alice Dallery, la force d'un combat

Très gravement touchée aux cervicales lors d’un match de Top 8 contre Rennes le 20 septembre 2015, Alice Dallery aurait pu ne jamais se relever. C’était sans compter sur son incroyable force de caractère, et le soutien magnifique mis en place par ses coéquipières. Retour sur un événement tragique devenu fondamental pour l’équilibre actuel du LMRCV.

C’était il y a bientôt deux ans. Pourtant, le souvenir de ce terrible accident reste encore vivace dans les esprits villeneuvois. « À chaque fois qu’on la regarde, on a envie de tout donner pour elle. Alice, c’est une des raisons pour lesquelles on a envie de se battre ! », confie, émue, la demi de mêlée Yanna Rivoalen.

En mai 2017, l’essentiel est là : Alice Dallery va mieux. Bien mieux même, selon ses propres dires. « J’ai quasiment retrouvé tous mes moyens physiques. Il y a encore quelques petits trucs qui me gênent un peu mais globalement ça va. Vu d’où je viens, et vu comment j’aurais pu rester, je ne vais pas me plaindre ! » Cet happy end inespéré, le chirurgien lui-même ignorait si Alice pourrait récupérer sa mobilité, prend sa source dans la façon dont elle a été accompagnée dès son premier jour d’hôpital.

Moules-frites, raclette… Le centre de rééducation de Berck-sur-Mer en a vu de toutes les couleurs. Quand les filles du LMRCV débarquent, c’est pour remettre Alice d’aplomb, quels que soient les moyens. « Pour nous toutes, c’est devenu notre petite sœur ! », justifie Yanna Rivoalen. Lorsqu’elle se retrouve seule dans sa chambre, entre deux phases de travail intensif, Alice Dallery se penche alors sur les réseaux sociaux. Elle y découvre l’empathie phénoménale suscitée par son accident. Son histoire, tweetée de la France à la Nouvelle-Zélande, passe entre les mains des pontes de sa discipline. Ainsi, les Johny Wilkinson, Jonah Lomu ou encore Bernard Laporte y vont de leur petit mot d’affection. Au sein du Top 8 et du Top 14, c’est carrément la mobilisation générale. Une mobilisation, et un slogan : « Putain d’Alice. »

Il est désormais impossible pour les nouvelles arrivantes du LMRCV de ne pas entendre parler de cette aventure pleine de solidarité et de combat. Alice en personne tient à ce que le message circule : « Moi je suis contente qu’elles sachent mon histoire car cela montre surtout l’état d’esprit du groupe. Voir comme elles m’ont soutenues, c’est ça aussi être une putain de nana ! », explique fièrement celle qui est devenue le talisman sacré de toutes les joueuses villeneuvoises.

Un chouchoutage intensif matérialisé par une image à jamais gravée dans l’histoire du sport nordiste : celle d’Alice, la vraie, posée par ses partenaires sur le bouclier de Top 8 brillamment glané en son honneur un après-midi de mai 2016. Le symbole tout entier d’une réussite collective, où le combat pour le titre devenait la métaphore de celui pour la vie.

Elles s'étaient promis de soulever Alice assise sur le bouclier, c'est bien debout que cette « Putain de nana » est montée sur le trophée du championnat de France !

Une vie parfois mal faite, où les joueuses du LMRCV ne seraient peut-être pas championnes de France 2016 sans les déboires de leur camarade. Privée de rugby de compétition, Alice a pourtant su rebondir. En passe de devenir médecin généraliste, elle a également accepté un rôle de dirigeante bénévole au sein du club. « J’aide les filles à préparer leurs rencontres. Je pars avec elles en déplacement, pour qu’elles n’aient juste qu’à penser au match. » La fin d’une ère, le début d’une nouvelle ?

Pour les cadres de l’équipe, plus question de voir Alice s’absenter de nouveau. « Nous avons besoin qu’elle soit là », clame fermement Yanna Rivoalen. Cela tombe bien, Alice Dallery aime beaucoup trop le LMRCV et le rugby pour envisager une séparation. Et n’allez pas lui dire que c’est un sport dangereux… « C’est certain qu’il y a des blessures mais je suis la première fille (de Top 8) à qui cela arrive ! Cela reste un super sport pour se développer physiquement et pour son côté humain. Je suis toujours passionnée donc forcément je le défends ! (Rires.) » Avec cet accident, Alice Dallery a certes perdu son poste de pilier du LMRCV. Mais qu’importe : elle est depuis devenue la clé de voûte de tout un club.

Les soeurs Di Muzio : la mémoire pour devoir !

photo : éric morelle

Elles sont au club depuis le début et sont jumelles loin des paillettes de la médiatisation. Elles sont facilement reconnaissables malgré la gémellité. Laura joue au centre de la ligne d'attaque et en véritable meneuse elle est capitaine de l'équipe. Gina, la troisième ligne préfère le travail de l'ombre sur le terrain mais s'exprime toujours avec humour. Elles sont dans un sens les gardiennes de l'esprit des Putain de nanas depuis le début jusqu'à aujourd'hui !

« Notre relation a toujours été forte avant que l’on ne joue au rugby », assure Gina. « C’est le fait de souffrir avec l’autre qui te renforce surtout », continue Laura. Les sœurs Di Muzio ont tout connu avec le LMRCV. La joie intense d’un titre de championnes de France, mais aussi les galères de la descente et de la démotivation. Une époque dont Gina garde un souvenir amer : « Quand on est arrivées, vers l’âge de 15-16 ans, on avait un match à gagner pour éviter la descente. On prenait des raclées tous les week-ends. On a fini par descendre et c’était horrible, on finissait à 19 à l’entraînement, il n’y avait aucune progression. » Laura, désormais capitaine des « Putains de Nanas », voit aujourd’hui cette descente comme l’acte fondateur du club. « La relégation a été salutaire. Damien est arrivé avec un projet de jeu assez dingue. On ne pensait pas y arriver, mais lui a cru en nous. »

La direction donne à la nouvelle équipe deux saisons pour remonter en Top 8. Il ne lui en faudra qu’une. Une remontée auréolée d’un titre de championne de France de deuxième division. « Nous étions comme des dingues. Nous étions nulles et voilà que nous sommes championnes de France. » La suite s’écrit comme dans un rêve. Le LMRCV accède aux demi-finales, puis à la finale l’année d’après, avant la consécration il y a deux ans. Un bouclier qui ancre le club de Villeneuve-d’Ascq au plus haut niveau du rugby féminin français. Mais le plus dur n’est pas d’atteindre le sommet, c’est d’y rester. Et ça, Laura et Gina Di Muzio en ont parfaitement conscience. « On vient de vivre sept années de dingue, on n'a pas envie que ça retombe », s’inquiète Laura. La capitaine tente ainsi de responsabiliser les jeunes joueuses, qui n’ont connu le club qu’à son apogée. « Elles ne se rendent pas compte que c’est super fragile, que c’est cyclique, qu’on peut vite se retrouver dans les bas-fonds, enchaîne Gina. Pour pas mal de filles, les jeunes en tout cas, c’est acquis les phases finales, et même la finale. Nous, on leur dit de savourer parce que peut être qu’elles n’y reviendront jamais. »

« la professionnalisation ? Si c’est pour avoir une bande de mercenaires, non merci. » gina di Muzio

Véritables gardiennes du temple, les Di Muzio encadrent du mieux qu’elles le peuvent ses jeunes recrues confrontées aussi à la médiatisation et la professionnalisation du rugby féminin. Gina ne cache pas son scepticisme vis-à-vis de cette dernière : « Je ne sais pas si c’est positif. On est rediffusé, on va même peut être avoir des joueuses payées. Mais derrière je m’aperçois que les formations scolaire et professionnelles restent médiocres. Qu’est-ce qu’on va faire des filles qui se blessent et qui ne seront plus bonnes au rugby ? » Laura apparaît moins dubitative et y voit un moyen de récompenser l’investissement des filles. « Le fait que les joueuses gagnent un peu d’argent ne me dérange pas. Par contre, si j’étais présidente, je voudrais que tout le monde touche la même chose. Peu importe que tu sois en équipe de France ou pas. Je pense que ça peut protéger des biais de la professionnalisation », assure-t-elle. Et c’est de ses biais dont Gina a le plus peur : « Depuis le temps qu’on joue, on joue avec le cœur. Que l’on tende vers la professionnalisation ? Si c’est pour avoir une bande de mercenaires, non merci. Je ne joue pas au rugby pour ça. » Un message que les Di Muzio vont s’efforcer de véhiculer encore quelques années.

Les Menager après les Di Muzio : histoires de jumelles

Il y a Romane, la troisième ligne. Et il y a Marine, l’ailière. Deux grandes blondes à la discrétion revendiquée. Deux jumelles inséparables devenues têtes de gondole du LMRCV à 21 ans. Malgré elles. Les soeurs Menager sont comme ça : souvent mises en avant, jamais vraiment à l’aise, toujours disponibles pour les médias. « Au début, ça nous faisait bizarre, admet Romane. Là, on commence à prendre l’habitude. On ne vit pas mal la médiatisation mais on n’est pas super douées pour ça. Ce n’est pas notre truc. On préfère rester dans notre coin. »

Sa soeur prolonge : « Si ça ne tenait qu’à nous, on ne le ferait pas forcément. On est deux personnes discrètes. Mais il est important de faire parler de notre sport où il y a un bon niveau même si c’est amateur. » Les jumelles s’accordent sur tous les points : « Si l’on a conscience d’être des têtes d’affiche ? On nous pose souvent la question mais non, pas vraiment », s’amuse Romane.

Au sujet de la médiatisation naissante de leur sport, là encore, même symbiose : « En cadettes, on jouait sur des champs de patates, s’amuse Romane. Là, on a joué au stade Ernest-Wallon lors de la demi-finale (contre Toulouse). C’est bénéfique pour tout le monde. » « On sent que les choses évoluent, que notre discipline grandit, appuie Marine. Les gens se rendent compte que les filles jouent au rugby. Le statut amateur va peu à peu disparaître pour faire place au statut pro ou en tout cas semi-pro, auquel on aspire. »

« on est en compétition saine »

En attendant, les frangines font le bonheur du LMRCV et de l’équipe de France. À un bémol près : seule Romane disputera la Coupe du monde, cet été, en Irlande. « Je serai devant la télé pour l’encourager, assure sa soeur. Elle aura le droit aux petits messages. C’est fantastique pour elle. Pas dramatique pour moi. Je n’ai que 21 ans et encore du temps pour travailler. »

Leur relation est « fusionnelle », assurent-elles, jamais perturbée par les performances de l’une ou de l’autre. « On est en compétition saine, image Marine. Lors des exercices à l’entraînement, on se tire vers le haut, en le prenant comme un jeu. On ne se fera jamais la gueule parce l’une a été plus forte que l’autre. Ce qui nous permet de progresser plus vite. » Mais difficile de faire abstraction de l’autre sur le terrain, parfois. « Quand Marine s’est blessée, je l’ai mal vécu, raconte Romane. Les émotions, c’est un truc qu’on ne sait pas du tout gérer. Quand je la vois vraiment mal, j’ai beaucoup de difficulté à faire face. » L'aveu tombe sous le sens : « On ne pourrait pas jouer l’une contre l’autre. »

Un beau roman, une belle histoirE

Les « putain de nanas », on aime les lire, on aime les suivre mais vous allez aussi pouvoir les voir. Au cours d'une aventure avec elles tout au long des phases finales du Top 8, notre équipe vous plonge au coeur de cette équipe pas comme les autres qui rêvait d'un doublé et qui a buté sur la dernière marche...

Kévin Bessiere, Thomas Broggini, Augustin Bouquet des Chaux, Nicolas Kohlhuber, Pascal Lefebvre, Rémy Mességué et Delphine Toujas

Remerciements : les joueuses du LMRCV pour leur accueil et leur joie de vivre, le staff et les dirigeants pour leur disponibilité. Éric Morelle pour les photos.

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