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Affaire Epstein : la France silencieuse Il y a un an, le 10 août 2019, le financier américain Jeffrey Epstein meurt dans des circonstances mystérieuses dans sa cellule. A Paris, le trafiquant sexuel possédait un appartement, rendait visite à ses amis, dont Jean-Luc Brunel, agent de mannequins. La justice française reste à ce jour discrète sur cette affaire. Par Xavier FRERE

Tout de blanc vêtu, le pull sur les épaules, à une soirée luxueuse l’été 2019, au Paris Country Club. Tout sourire, le teint hâlé, champagne à la main. C’est la dernière apparition publique de Jean-Luc Brunel, 74 ans, dénicheur de mannequins (« scout model » en anglais).

Capture Facebook

Le cliché a été pris la veille de l’arrestation à New York par le FBI de Jeffrey Epstein accusé de trafic sexuel de mineures en bande organisée. Le richissime financier américain a été retrouvé mort dans sa cellule à New York il y a un an, dans des conditions qui demeurent mystérieuses.

Quand Jean-Luc Brunel, principal protagoniste du volet français de cette affaire internationale, se manifestera-t-il ? « Il se trouve en France et se tient à la disposition de la justice », nous révèle son avocate (lire par ailleurs). La France n’extrade pas ses ressortissants vers les États-Unis, à l’instar du cinéaste Roman Polanski.

Douze victimes supposées auditionnées

Brunel est soupçonné d’avoir été, durant de longues années, le « pourvoyeur » de jeunes filles de son ami américain. Un rabatteur. On recenserait déjà 12 victimes déclarées de Brunel, "les survivantes", comme elles se désignent. La Néerlandaise Thysia Huisman ou la Néo-Zélandaise Zoë Brock en font partie (voir par ailleurs). La dernière victime concernée, durant les années 2000, dénonce du harcèlement sexuel.

Me Corinne Dreyfus-Schmidt, avocate : "M. Brunel se trouve en France, à la disposition de la justice"

En octobre 2019, Jean-Luc Brunel, par la voix de son avocate Me Corinne Dreyfus-Schmidt, avait déjà "fermement contesté les accusations" portées contre lui. Presque dix mois après, au téléphone, son conseil nous répond que M. Brunel "ne fera pas de déclaration" à la presse, et qu'il les réserve à la justice française. Il n’a pas fui au Brésil ou n'est plus au Brésil, comme l’imaginaient plusieurs médias français.

"La plupart des faits qui lui sont reprochés sont prescrits, ces filles se croient-elles aux États-Unis pour toucher le pactole ?"

"M. Brunel se trouve actuellement en France, il est à la disposition de la justice". Experte en droit pénal international, l’avocate s’interroge sur l’absence de toute convocation dans le cadre de l’enquête préliminaire." En France, ça n’avance pas, à croire que la justice n’a rien à se mettre sous la dent, souligne-t-elle. La plupart des faits qui lui sont reprochés sont prescrits, ces filles se croient-elles aux États-Unis pour toucher le pactole, vu que les sommes d’indemnisation sont conséquentes ? ".

Le septuagénaire français serait « psychologiquement affaibli », selon son conseil : « Il en a marre, il est jeté aux orties, on déverse un torrent d’horreurs sur lui. Je lui conseille même de ne plus lire les articles de presse publiés en France le concernant…"

Légende : Me Corinne Dreyfus-Schmidt, photo cabinet Temime.

Dans le cadre de l’enquête préliminaire ouverte en août 2019, pour vérifier l’existence ou non de victimes en France du « système » Epstein, l’OCRVP (office central pour la répression des violences aux personnes) a auditionné plusieurs d’entre elles mais "n’a pas souhaité communiquer sur cette affaire sensible".

Et aucun mandat d’arrêt n’est lancé à l’encontre de l’ancien créateur de l’agence Karin Models, puisque la plupart des faits sont prescrits.

L'agence Karin Models, avenue Hoche à Paris, fondée par Jean-Luc Brunet en 1978. Photo XF

« JLB » était un familier de Jeffrey Epstein avant de se brouiller avec lui en 2015. Sur les carnets de bord du jet privé d’Epstein, surnommé « Lolita Express », figurent ses initiales, aux côtés de celles de « JE » et « GM » (pour Ghislaine Maxwell, autre pièce maîtresse interpellée début juillet).

Epstein et Brunel : amis, voisins, complices

Jeffrey Epstein décédé le 10 août 2019 dans sa cellule de New York Photo AFP

Entre 2000 et 2005, Jean-Luc Brunel monte à bord de l’avion plus de 40 fois. Puis, en 2008, lorsqu'Epstein est emprisonné une première fois, son ami français ne l'abandonne pas : il lui rend visite près de 70 fois en prison. En 2015, un témoin-clé, Virginie Roberts-Giuffre, qui accuse aussi le Prince Andrew et qui était l'"esclave sexuel" du milliardaire américain, décrivait la relation entre les deux hommes : "Beaucoup de filles venaient de pays pauvres, ou de milieux sociaux défavorisés et Brunel leur promettait de gagner beaucoup d'argent...Epstein m'a dit qu'il avait couché avec plus de 1000 filles de Brunel..."

Quand Epstein achète en 2001 son immense appartement parisien, sur la prestigieuse avenue Foch, il consulte Brunel. C’est dire si les deux hommes sont proches. Presque voisins. Le logement de Brunel se trouve juste de l’autre côté de l’Arc de Triomphe.

Thysia Huisman, ex-mannequin néerlandais : « Brunel, c’était Dr Jekyll et Mister Hyde »

Nous avons contacté Thysia Huisman, un ancien modèle qui accuse Jean-Luc Brunel de viol en 1991. Elle travaille désormais pour la télévision et sort cet automne aux Pays-Bas une autobiographie "Close-Up" (Pepper Books).

Epstein et Brunel. "En 1991, dans son cercle parisien, il y a avait déjà des riches businessmen, et pour lesquels Brunel amenait des filles. Des gens importants, influents. Je me souviens avoir vu Jeffrey Epstein. J’avais même discuté avec lui brièvement il y a 30 ans. Il faisait partie du groupe. Brunel fournissait des filles, essentiellement originaires des pays de l'Est à Epstein. C’est une pièce de puzzle que j’ai découverte plus tard, mais il le faisait déjà dans les années 80.Et dernièrement Virginia Roberts a encore évoqué Brunel..."

A Paris, début des années 90

L'homme aux deux visages. "Jean-Luc Brunel est un homme à deux visages, très charmant, très porté sur l’art, ouvert à la discussion la journée, il organisait des fêtes chaque soir, c’était l’hôte parfait. Il était également très professionnel dans son travail, comme chasseur de têtes. Mais la nuit, il devenait une personne différente, horrible. Brunel était en réalité Dr Jekyll et Mister Hyde".

"Mon agent belge : ça ne peut pas être Jean-Luc, c’est un sweetheart, un cœur...""

Son agence belge. "Mon agent belge, une femme, m’a envoyée chez lui, dans son appartement : "Ne t’inquiète pas !, C’est une super opportunité". Et parce que c’était une femme, j’avais confiance. Quand j'ai fui, j’ai essayé d’en parler à mon agent belge, ami de Jean-Luc, mais elle était en colère contre moi, arguant que j’exagérais et que je n’étais pas professionnelle. Je l’ai appelée il y a deux, trois ans, elle travaillait encore avec lui. "Te souviens-tu quand j’étais revenue de Paris ?" "Ah, ça arrive souvent, c’est sans doute un gars en boite qui a posé ça dans ton verre. Mais ça ne peut pas être Jean-Luc, c’est un sweetheart, un cœur..."

Dans la presse néerlandaise

Cette nuit de 1991. "J'avais 18 ans quand je suis arrivée à Paris. Toute la semaine, il nous mettait la pression en faisant des allusions au sexe qu’on allait faire ensemble. Il a essayé de m’embrasser plusieurs fois. Il y avait beaucoup de signes avant-coureurs que c’était un prédateur, j’aurais du fuir. Je ne pouvais pas partir à 18 ans. Je devais composer avec tout ça. La dernière nuit, il est sorti, il m’a donné un verre, et j’ai ressenti des vertiges après l’avoir bu, ma vision est devenue floue. J’ai voulu refusé de me mettre dans son lit, il m’a poussée. J’ai essayé de me débattre alors qu’il m’enlevait ma chemise…Je ne me souviens plus ce qu’il s’est passé après. Le black-out, je ne me souviens que de fragments. J’ai eu des ecchymoses sur mon cou. Le matin, je portais un kimono et je me suis réveillée dans son lit, il était parti. J’ai pris mes affaires, et je me suis échappée comme un voleur au cœur de la nuit, je me suis précipitée à la gare, mais j’étais hagarde".

Le mode opératoire."D'autres mannequins, plus tard, ont décrit le même opératoire. J’avais l’impression d’entendre sa voix à nouveau, j’étais projetée trente ans en arrière.J’ai découvert au fur et à mesure des années qu’il y avait plusieurs filles victimes de Brunel, et j’ai réalisé que ce n’était pas de ma faute. Pendant des années, j’ai eu honte de cette histoire. J’ai ensuite poursuivi ma carrière de mannequin en Belgique et en Allemagne, mais je ne suis jamais retournée à Paris".

"La police française m'a dit : "Ce serait bien de calmer le jeu, nous allons faire une intervention importante" Et puis rien"

Enquête. "La police française que j’ai vue en septembre 2019 juge que cette affaire n'est pas une priorité. J'ai déposé 5 heures auprès d’une femme officier. J'ai été jusqu'à dessiner l’appartement de Brunel, c’était très sérieux. La police m’a alors dit : "Ce serait bien de calmer le jeu, nous allons faire une intervention importante, une conférence de presse pour lancer un appel aux victimes". Et je n'ai vu ensuite qu'un message sur Twitter, c’est tout. C’est vraiment étrange. Je pense aussi que les victimes les plus récentes de Brunel ne sont pas françaises (d’Europe de l’Est), et ne sont pas au courant de ce qu’il se passe, ou elles ont peur de parler. Epstein, quand il a été arrêté en juillet 2019, revenait de Paris. Son appart n'a été perquisitionné qu'en septembre, et, évidemment, la police, n'a rien trouvé. Tout ce qui était compromettant a été enlevé. Il faudra du temps pour que ça sorte.Rétrospectivement, je regrette de ne pas avoir eu le courage à l’époque de me rendre à la police, je me sentais coupable…"

Lors de ses débuts

Zombie. "J’ai ensuite étudié, et je me suis lancée en télévision, parce que je saturais totalement du monde de la mode, d’être une marionnette, rien d’autre. Je pense que j’ai longtemps été une zombie après cela.

Epilogue. "J’ai des doutes : avant que le FBI ne l’arrête, ça risque d’être long. J’espère qu’il y aura des poursuites, puis un procès, et j’aimerais le regarder les yeux dans les yeux. « Pourquoi as-tu fait ça ? As-tu des remords ? ». Je me sens capable de revenir à Paris maintenant, tout est un peu derrière moi, mais je suis prêt à me confronter à lui".

Légende : Thysia Huisman en 2020. Photo Chantal Spieard

Jean-Luc Brunel connaît le tout-Paris. Il est un pilier des Bains-Douches, époque sex,drugs and rock and roll. Si l'on remontre aux années 70, on le découvre proche du chanteur Claude François, lui aussi amateur de jeunes femmes.

Embauché par Claude François dans les seventies

L'artiste embauche même Brunel en 1974 pour diriger une petite agence qu'il créée, Girls Models. La même année, "Cloclo" lance le magazine de charme "Absolu", pour lequel il prend lui-même les photos. C'est l"époque aussi d'un autre photographe très en vogue, David Hamilton (N.D.L.R : accusé de viols sur ces jeunes modèles, il s'est suicidé en 2016), qui gravite dans le même cercle de connaissances.

En 1988, "American girls", un documentaire de CBS évoque les difficultés des jeunes aspirantes modèles, et la "pression" de leurs agents.

Jean-Luc Brunel dans le documentaire de CBS (1988). Capture d'écran Youtube

Parmi ces derniers, qui assument avoir parfois des "relations" avec les mannequins mineurs, et sont déjà accusés par certaines d'entre elles : Claude Haddad décédé en 2009, et un certain Jean-Luc Brunel.

Zoë Brock : "Il existe un problème culturel en France et dans son monde de la mode"

Nous avons contacté Zoë Brock, une ancienne mannequin néo-zélandaise. Elle accuse Jean-Luc Brunel de harcèlement sexuel en 1992. Elle affirme également avoir été agressée sexuellement par Harvey Weinstein en 1997, au cours du festival de Cannes. Aujourd'hui à la tête d'une société de design web en Nouvelle-Zélande, elle est l'une des premières à avoir dénoncé les violences sexuelles et aidé à l'éclosion du mouvement #Metoo.

Quels souvenirs gardez-vous de votre passage en France, au début des années 90 ? "Jean-Luc Brunel ramenait généralement des filles d’autres pays, seules, sans trop de ressources, rarement des Françaises. Ma mère a été rassurée par mon agence en Australie, on lui a dit : "En étant hébergé par Jean-Luc, elle sera dans l’endroit le plus sur qui existe". C’était quelques années après le documentaire qui le présentait comme un violeur, mais on ne l’avait pas vu. Mais tous, dans le monde de la mode, le savait."

"Nous, mannequins et femmes, nous ne sommes que de la viande"

Comment le décririez-vous ? "Il était très fort pour compartimenter. Les filles qui avaient le plus de succès, il ne les touchait pas. Une des plus grandes amies qui vivait chez Jean-Luc, un ancien top-model, n’a jamais vu ce côté-là chez lui. J’avais l’habitude de rigoler, je lui disais : " Il va essayer de te b... !" En réalité, ces filles très cotées lui donnaient accès à toutes les autres filles…Nous, mannequins et femmes, nous ne sommes que de la viande".

Au début de sa carrière, pour Lacroix

Vous dites que même les femmes dans les agences le soutenaient..."Oui. Est-ce que la France se contrefiche des femmes ? Des jeunes filles ? Ou des mannequins, vu leurs âges ? J’aimerais que la France se préoccupe de ce personnage qui a travaillé avec des jeunes femmes durant trois décennies. C’est insensé. C’est un problème systémique, où l’on retrouve aussi Roman Polanski, qui peut encore tourner en France et être encore célébré dans les grands festivals. La France doit se regarder profondément dans le miroir".

Vous en voulez à la France ? "Pourquoi la France ne fait rien à propos de ce type ? Nous savons dès la fin des années 80 qui est Jean-Luc Brunel, ça fait trop de décennies d’impunité. C’est tout un système qu’on peut accuser : des agences qui lui envoyaient des jeunes femmes mais savaient, agences qui l’ont ensuite défendu. Il existe un problème culturel en France et dans son monde de la mode."

"Ces violences sexuelles, c'est problématique partout dans le monde, mais la différence, c'est que ces gens, aux Etats-Unis par exemple, sont arrêtés. Pas en France"

Est-ce vraiment spécifique à la France ? "C’est problématique partout dans le monde, mais la différence, c'est que ces gens, aux Etats-Unis par exemple, sont arrêtés, pas en France ! Comme les Epstein, Weinstein ou Clinton, on trouve dans votre pays la culture d’hommes très puissants qui couchent avec de jeunes filles en abusant de leur pouvoir. Brunel connait tous leurs secrets, c’est pour cette raison qu’il n’y a pas de procès en France. Les femmes victimes ont peur de témoigner, elles ont vu ce qui arrivait…Je leur dis :"Soyez braves, témoignez pour que ca change. Nous devons dire la réalité".

Zoë Brock a travaillé pour Vogue et pour les plus grands couturiers

Pourquoi ne témoignent-elles pas, comme vous, aujourd'hui ? "J’en connais beaucoup qui sont effrayées à l’idée de témoigner. C’est tout leur entourage dans ce milieu qui leur met la pression. Tout ça est terrifiant. Il y a avait un trou percé pour espionner les jeunes filles dans sa douche dans son appartement. Il doit même posséder des vidéos, ou les a vendus, tout est possible. C’est un pervers. Pourtant, personne ne le cherche. Les Américains doivent savoir où il se trouve. On sait que Brunel a des liens avec des Russes oligarques très riches.Il peut se cacher dans une villa, dans un château. Je vous le garantis : il doit vivre très bien, là où il est. Jean-Luc n’a pas peur d’être arrêté, il ne va pas se suicider, il vit comme un roi.".

Comment, à l'époque, votre famille a-t-elle réagi ? "Ma mère connait toute l’histoire aujourd’hui. Mais je ne lui ai pas dit comment ça s’est produit, j’avais peur qu’elle me dise de rentrer. Jean-Luc a essayé de ruiner ma carrière après mon refus de coucher avec lui. J'ai ensuite travaillé en Allemagne, mon agence italienne ne voulait plus me faire bosser, Jean-Luc avait dit que j’étais accro à la cocaïne. Ils me l’ont avoué des années après…"

"Jean-Luc Brunel était juste le premier de ces personnages répugnants à essayer de profiter de moi"

Le rêve parisien de la mode a été cassé ? "Je voulais être actrice avant d’être mannequin. C’est Harvey Weinstein surtout qui a tué mes rêves. Jean-Luc Brunel était juste le premier de ces personnages répugnants à essayer de profiter de moi. Je n’ai pas réussir à sortir de ce cercle de dingues. A 24 ans, j’ai quitté Paris pour l’Italie, c’est là qu’ils m’ont envoyé à Cannes et que j’ai croisé l'hideuse expérience avec Harvey Weinstein, qui, étrangement, était en lien avec Jean-Luc, via Fabrizio Lombado un autre producteur. Ce qui m'est arrivé n'est pas un accident fortuit. Il y a une connexion en réalité entre tous ces gens."

Pour l'agence NeXt à Miami, au début des années 90.

Vous avez alors quitté l'Europe pour vous relancer à Miami..."Oui, j'étais alors au plus bas. Ce qui est fou, c'est que j’ai rejoint l’agence Next, qui avait l’air très bien. J’ai seulement découvert tardivement que cette agence appartenait à Jean-Luc Brunel...En 1994, l'agence m’avait forcée, contre rétribution, à me rendre à une soirée à Mar-a-Lago, dans la propriété de Donald Trump. C’est une histoire insensée. Selon moi, Donald Trump payait cette agence de Brunel pour qu’il envoie 20 jeunes modèles à ses soirées."

Le bracelet pour entrer à Mar-a-Lago, à la soirée chez Donald Trump

Qu'avez-vous vécu ce soir-là ? "Je ne voulais pas y aller…Il n’y a rien de drôle dans ces soirées. Les filles étaient naïves, comme des enfants. C’était une soirée nouveau-riche (en anglais dans le texte), dégoutante, sans classe. On devait porter un brassard pour identifier les top-modèles dans la soirée. Donald Trump se pavanait devant un portrait de lui en or. On a dû lui serrer la main. Donald Trump est venue au bord de la piscine avec Melania, avec laquelle il venait de se mettre en couple, il l’a poussée dans la piscine. J’avais l’impression d’être allée à une soirée de la mafia".

"Nous étions jeunes, des bébés à cette époque-là. On n’avait pas de voix, il n’y avait pas les réseaux sociaux"

Après ce parcours, avez-vous réussi à vivre une vie "normale" ? "Non, je n’ai pas une vie normale, équilibrée. Il m’a fallu des années pour comprendre pourquoi j’avais des problèmes avec l’intimité…J’ai des syndromes de PTSD (syndrôme post-traumatique) et je suis en thérapie. Si tous ces hommes n’avaient pas été aussi abusifs, j’aurais été une personne qui ferait plus confiance, je serais plus douce, plus ouverte, et avec plus de succès professionnellement, émotionnellement et financièrement. Ils m’ont brisé à 100 % et je veux qu’ils paient pour cela'".

Dans son carnet intime de l'époque."Every victim is a survivor". (chaque victime est une survivante)

Parvenez-vous, malgré tout, à faire confiance aux hommes aujourd’hui ? "Aujourd’hui encore beaucoup moins qu’hier…Pour être honnête : si on est une bonne personne, on peut facilement être heurtée. Je ne fais plus confiance non plus en moi-même. Je dévoue mon temps à ma fille. Nous étions jeunes, des bébés à cette époque-là, on n’avait pas de voix, il n’y avait pas les réseaux sociaux. Personne ne s’occupait de nous. Si ce que ces hommes ont fait ne vous révolte pas, rien ne vous révoltera."

Avec le mouvement #metoo, les choses n'ont-elles pas évolué ? "Oui, certaines. Ce qui a déjà changé, c’est le jugement prononcé pour Weinstein, même si certains essaieront de reporter la honte sur les victimes. C'est un cap. On peut faire confiance à un jury. Mais c’est encore un long chemin. Les prescriptions dans le temps ne devraient pas exister pour ces choses-là. Et qu'elles soient réglées à un niveau international…"

Photo Peter Samuels

Il mettra le cap au milieu des années 90, avec son frère Arnaud, sur les Etats-Unis pour créer de nouvelles agences (Next, MC2 Model Management), à Miami et Manhattan. Brunel a même logé un certain temps dans la Trump Tower...Il faut dire qu'il a la cote aux Etats-Unis. A son actif, la découverte de tops des tops comme Christy Turlington, Sharon Stone, Milla Jovovich. "Mais personne n'a jamais vérifié", souligne cet intime du milieu de la mode, "par expérience, dans ce monde, il y a 50 % de vrai, 50 % de faux".

Jean-Luc Brunel en 2008 dans un documentaire australien de Fox 8

Des noms de personnes "intouchables" sortis

Au-delà du profil de Brunel et de l’impunité dont il aurait bénéficiée, c’est le silence de la justice et du pouvoir en France qui interrogent. L’affaire est-elle jugée trop « américaine » ?

« C’est en tout cas la première fois, dans des violences sexuelles sur mineures, que des personnes intouchables voient leurs noms sortis dans les médias », se félicite Homayra Sellier, présidente d’Innocence en danger, association qui tente de « booster » l’enquête sur le sol français.

L'affaire Epstein en huit dates

1998 : Jeffrey Epstein achète « l’île de tous les péchés » pour 7,95 millions de dollars dans les Îles Vierges britanniques.

2002 : Donald Trump parle d’Epstein comme « un mec génial » qu’il connaît depuis 15 ans : « On dit qu’il aime autant les jolies femmes que moi. Il les préfère plutôt jeunes.

2008 : Jeffrey Epstein est poursuivi pour avoir incité à la prostitution des dizaines de mineures, dont certaines âgées de 14 ans seulement, entre 2002 et 2005 à Manhattan et à Palm Beach. Avec un accord de plaider-coupable, il évite un procès.

2015 : Virginia Roberts Giuffre porte plainte contre Epstein, l’accuse d’avoir fait d’elle une esclave sexuelle lorsqu’elle était mineure. Plainte classée sans suite.

2018 : le Miami Herald déterre le deal incroyable passé entre Epstein et le procureur Acosta en Floride.

6 juillet 2019 : arrestation, perquisition et incarcération d’Epstein pour exploitation sexuelle, il encourt 45 ans de prison. Le prince Andrew, fils de la reine Elizabeth, l’ancien président Bill Clinton, ou Jean-Luc Brunel figurent dans les dossiers.

10 août 2019 : mort de Jeffrey Epstein dans sa cellule à New York samedi 10 août.

2 juillet 2020 : arrestation de Ghislaine Maxwell, collaboratrice d’Epstein.

Photo : AFP/Johannes EISELE

Les liens avec la France sont en effet légions dans cette affaire hors-norme. Ghislaine Maxwell, née en région parisienne à Maisons-Laffite (Yvelines) et dont la mère est française, possède encore la nationalité française aux côtés de ses passeports anglais et américain.

Le coiffeur français des stars, proche d'Epstein

Un autre Frenchie, Frédéric Fekkai, le « coiffeur des stars » à New York, apparaît aussi dans les noms qui circulent dans la sphère Epstein. Le nom de ce natif d'Aix-en-Provence est rarement évoqué de ce côté-ci de l'Atlantique, mais il était un très proche du milliardaire, tentant même selon le site américain The DailyBeast, de réhabiliter après son arrestation, l'image de son ami new-yorkais.

Le styliste français, qui a notamment coiffé Demi Moore, Jodie Foster ou...Hillary Clinton, est soupçonné d'avoir eu connaissance du trafic sexuel de mineures du milliardaire. Il recevait dans ses salons, Epstein, entouré d'une kyrielle de jeunes filles...

Le milieu de la mode "n'a pas fait le ménage", selon l'association Model Law

Défilés à l’arrêt, grands noms disparus, crise écologique, crise du Covid : la mode de de Paris traverse une période difficile et surtout une crise morale, avec les soubresauts de l’affaire Epstein.

« À Paris, il n’y a pas eu de remise en question sur ce dernier sujet, le ménage n’a pas été fait », déplore via Whatsapp depuis Saint-Petersbourg, Alexandre Miraut, le secrétaire général de Model Law , confiné en Russie avec sa compagne mannequin Ekaterina Ozhiganova.

L'association, fondée il y a trois ans par Ekaterina, aujourd'hui présidente, et Gwenola Richard (qui a quitté l'association en 2018), soutient les mannequins sur le plan administratif, mais également « sur des sujets plus moraux, l’intimité par exemple ».

"Le milieu de la mode ne réagit pas trop, les agences se disent irréprochables"

Selon ce jeune graphiste, Paris apparaît isolée au niveau mondial. « Les affaires purement morales et sexuelles ont un impact en France assez minime, ce qui n’est pas le cas dans les pays anglo-saxons. Il y a en France cette culture un peu ‘’libertine’’ dans le mannequinat : pousser les filles à se mettre à nu même si le shooting ne le nécessite pas, coucher pour réussir… Ce discours est encore très présent. La mode ne réagit pas trop, et les agences se disent ‘’irréprochables’’. Selon leurs représentants , «les dérives du mannequin sont individuelles, et jamais liées au milieu ».

Ces dernières années, de grands noms de la photographie (Mario Testino, Terry Richardson, ou Patrick Demarchelier) sont tombés de leur piédestal.

Et le « dénicheur » Jean-Luc Brunel ? « Il vivait davantage dernièrement aux États-Unis qu’en France, mais il était connu dans le milieu de la jet-set, dans les milieux financiers, et il y avait déjà eu des alertes… ».

"Demander de l’intimité pour un mannequin à Paris est presque mal vu, ce n’est pas normal"

Alexandre Miraut se montre sceptique de voir « ce milieu conservateur changer » : absence de code de conduite, de formation chez les agents. Le milieu résiste, sans être forcément un monolithe, d’après lui.

« Demander de l’intimité pour un mannequin à Paris est presque mal vu, ce n’est pas normal, même si on sait que c’est un métier où l’on joue avec le corps ». Et le jeune homme de reprendre une phrase de Karl Lagerfeld en 2018 : « Si vous ne voulez pas qu’on vous tire la culotte, ne devenez pas mannequin ! ».

Photo : Alexandre Miraut et Ekaterina Ozhiganova, fondateurs de l’association Model Law Photo Ekaterina Ozhiganova

Si dans le monde anglo-saxon, notamment dans le prolongement du mouvement #metoo, le couvercle semble se soulever sur ces agissements, en France, le mal serait bien plus large que le simple cas Brunel.

Les victimes de Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell ont jusqu'en mars 2021 pour demander une indemnisation au "fonds Epstein" Capture d'écran

"En France, les prédateurs sont protégés"

Homayra Sellier insiste : « Les filles ne parlent pas parce qu'elles ont souvent signé des clauses de confidentialité. Les prédateurs ici, comme Gabriel Matzneff, sont protégés. la France est un très mauvais exemple aux yeux du monde entier ».

Textes, interviews et photos Paris Xavier FRERE