La crise migratoire Dans toute la Picardie, des demandeurs d’asile sont encadrés par des associations. Et des bénévoles tissent des liens, pas à pas, par petite touche.

Par Nicolas TOTET. Photos : Nicolas TOTET et Fred HASLIN

Le refuge des demandeurs d'asile

Le quinquennat Hollande a été marqué par la crise migratoire à partir de 2014. Lors du démantèlement de la jungle de Calais en septembre 2016, sommet de la crise dans l’hexagone, un millier de migrants devaient être répartis dans les Hauts-de-France. Qu’en est-il à Péronne, six mois après une manifestation anti-migrants de crânes rasés, comment sont perçus les ressortissants étrangers accueillisà l’initiative de l’État? « Les Péronnais se sont rendu compte qu’ils ne dérangeaient personne. Je les croise, ils sont très discrets et polis. Ils essaient de s’intégrer, analyse Paulo, commerçant. Ils se sont fondus dans la masse et ils ont donné tort à leurs détracteurs ».

Comme en écho, Ali tend le pouce et lâche ravi en anglais: « play football, yes! » Ali, 19 ans, et Mohammad, 33 ans, sont les deux réfugiés afghans assidus aux entraînements du club de football. « Ils sont même souvent les premiers au rendez-vous de 19 heures », souligne Ludovic Hagard, l’entraîneur de l’équipe 1ère. Les deux mondes apprennent à se connaître depuis plusieurs semaines. Ludovic connaît un peu le parcours d’Ali et le raconte, certes en quelques phrases, mais qui sont lourdes de sens. « Il a fui la guerre et a vu des gens avec des têtes coupées. Sa mère lui a dit de partir et il a rejoint la Suède en marchant… »

Ali, 19 ans, et Mohammad, 33 ans, sont les deux réfugiés afghans assidus aux entraînements du club.

L’entraîneur et d’autres jeunes ont offert des tenues aux nouveaux footballeurs, même un survêtement de la Juventus à Ali. Mieux, le soir de notre visite, une double demande de licence partait enfin à destination de la Ligue de football. La délivrance de cette licence constitue un pas de plus vers une intégration heureuse via le sport. « Ils viennent depuis deux mois. Nous les avons accueillis avec plaisir », souligne le président Alain Borlon. « Certains ont pu être dérangés au départ. Mais sur un terrain de foot, il n’y a pas d’opinion politique », rappelle de son côté l’entraîneur de l’équipe B, Jean-Claude Sol. « Et le foot est universel », insiste Ludovic Hagard.

Dans le vestiaire, Corentin, un joueur péronnais, loue ses inattendus nouveaux coéquipiers. « Ils ont une grosse condition physique. Ils parlent de mieux en mieux français », affirme Corentin, pendant qu’Ali et Mohammad s’empressaient de lacer leurs chaussures à crampons. Sur la pelouse, la première prise de parole du coach qui évoque les enjeux du match du dimanche est un peu martiale. « Je veux quatorze mecs au combat », dit-il à l’ensemble de ses joueurs réunis en cercle. Les deux Afghans n’ont pas compris grand-chose et les propos ne s’adressent pas à eux directement, puisqu’ils ne peuvent pas participer à un match officiel. À l’entame de la séance, Ali et Mohammad se mettent en queue de groupe, en qualité de derniers arrivés. Leur plaisir d’entamer les premiers exercices à l’atelier motricité est palpable. Mieux, en cette fin de journée printanière, Mohammad, le footballeur venu de si loin, ne se départit pas de son sourire. Heureux de gambader sur la pelouse, loin de la guerre, en homme en paix.

« Ils ont une grosse condition physique. Ils parlent de mieux en mieux français. »

Une expérience positive

Les demandeurs d’asile sont regroupés par six dans trois appartements à Péronne. « Ça se passe très bien, nous n’avons aucun écho défavorable. Ils ont été bien accueillis dans le quartier. Ils sont discrets et polis », souligne le maire (UDI) de Péronne Thérèse Dheygers. Des Afghans jouent aussi régulièrement au cricket, leur sport national, près des immeubles. Et leurs voisins viennent profiter de l’activité en plein air. « Je ne peux que porter un regard bienveillant au niveau de cette expérience positive et humaniste », conclut le maire de Péronne qui a essuyé de vives critiques sur internet, lors de leur arrivée l’hiver dernier. Mieux, un autre demandeur d’asile afghan prénommé lui aussi Mohammad rend service au Resto du cœur et donne un coup de main au sein d’une Amap (association pour le maintien d’une agriculture paysanne). Une double expérience qui lui permet d’apprendre plus vite notre langue.

« Je ne peux que porter un regard bienveillant au niveau de cette expérience positive et humaniste », affirme Thérèse Dheygers, le maire de Péronne.

Au fil des mois, tout un réseau de solidarité s’est tissé pour entourer ces réfugiés. Treize bénévoles se relaient ainsi à raison de quatre séances par semaine, pour proposer des cours de français de deux heures aux exilés. Ça se passe à l’étage de la bourse du travail. Lors de la séance du lundi 3 avril, ils sont sept Afghans, dont les deux footballeurs, à se présenter à Anita et Dominique, leurs deux professeures de l’après-midi. Dans le groupe, des habitués, mais aussi quelques nouveaux. Chacun se présente, écrit son prénom au tableau. Avec plus ou moins de facilité, les élèves comptent de 1 à 10, récitent les jours de la semaine, apprennent les mois. Anita évoque Noël et la nouvelle année. L’occasion d’évoquer un repas collectif savoureux qu’ils ont partagé au lycée agricole. Les élèves répètent des mots à la même terminaison en «eau» et non en «o», un de ces pièges basiques de la langue de Molière. Échange sur les animaux en France, mais aussi en Afghanistan. «Mais comment dit-on coq en pachtoun?», rigole Anita. Ce cours de français offre un instant de respiration aux demandeurs d’asile. «Ce sont deux heures d’échanges et d’écoute réciproque. Ils sont absolument charmants et très reconnaissants», tient à dire Dominique.

Le jeu des capitales et des pays, par exemple la Serbie, la Turquie et l’Autriche, dévoile indirectement les périples des uns et des autres. «En général, les histoires personnelles sont lourdes, appuie Anita. On ne quitte pas son pays sans raison».

Une association d’aide créée

Un collectif de bonnes volontés a organisé récemment un spectacle pour récolter des fonds à Grugies (Aisne) auquel ont assisté cinquante migrants du Saint-Quentinois transportés par des bénévoles. « Ça leur a fait du bien dans leur quotidien morose », explique Jocelyne Michaux, domiciliée à Homblières.

Dans la ville de Saint-Quentin, où la maire Frédérique Macarez (LR) a refusé d’accueillir des migrants de la jungle de Calais, dans la continuité de l’opposition de Xavier Bertrand, il y a bien des étrangers qui se fixent depuis des mois, en quête du droit d’asile. « Des Congolais, des Angolais, qui ont fui la guerre civile, mais aussi une famille algérienne, des Arméniens et des Géorgiens que nous entourons comme nous le pouvons », explique la Saint-Quentinoise Viviane Caron. Le lien avec ces exilés s’est tissé à partir de la paroisse Saint-Éloi et un groupe d’une quarantaine de bénévoles a décidé de créer une association de soutien et d’accompagnement, baptisée « si eux c’était nous ».

Ces bonnes volontés entendent soutenir et accompagner les demandeurs d’asile, sans se substituer aux autres associations, comme l’Asti (association de soutien aux travailleurs immigrés), Accueil et promotion (association d’hébergement), et les services sociaux. « Nous avons l’intention d’aider tous les gens en difficulté, quelles que soient les nationalités, des étrangers comme des Français », insiste d’ailleurs Jocelyne Michaux, pour tenter, par avance, de faire taire toute critique.

Une allocation de 6,80 euros par jour

Dans le cadre du démantèlement de la jungle de Calais, la Somme a accueilli 101migrants en octobre 2016 et 49 mineurs isolés dans le centre d’accueil de Cayeux-sur-Mer qui a fermé le 6 février 2017. À ce jour, une centaine demeure dans le département et 21 ont obtenu le statut de réfugiés politiques qui ouvrent à d’autres droits, dont le RSA (Revenu de solidarité active). Toujours de source préfectorale, huit mineurs sont pris en charge par l’aide sociale à l’enfance du conseil départemental de la Somme. Outre le logement, les migrants reçoivent un pécule alimentaire de dépannage. L’association Accueil et promotion verse un ticket service de 5 € (alimentation et produits d’hygiène) par jour et par personne. Dès que la demande d’asile est enregistrée en préfecture, le candidat perçoit l’allocation (6,80€ par personne) versée par l’Ofpra. Les demandeurs d’asile n’ont pas le droit de travailler. «Ils ne prennent donc ni le travail ni la formation d’un Français», souligne la directrice de l’ABEJ Coquerel, Kahina Atiris.

Des demandes en hausse

La préfecture de l’Oise enregistre les demandes de droit d’asile pour l’ensemble de la Picardie. Au premier trimestre 2017, elles s’élèvent à 353. En 2016, elles ont atteint 1729 après 1486 demandes en 2015. Le schéma régional d’asile fixe la répartition par territoire ainsi: 50% de demandeurs domiciliés dans l’Oise, 30% dans la Somme et 20% dans l’Aisne.

66 demandeurs d’asile à Tergnier

À Tergnier (Aisne), le CADA (Centre d’accueil des demandeurs d’asile) géré par l’ABEJ Coquerel héberge aujourd’hui soixante-six « accueillis » issus de onze nationalités différentes. Ils partagent des immeubles loués au bailleur social Logivam. On compte une vingtaine d’enfants parmi les familles et une quinzaine est scolarisée. Arrivée en novembre dernier sans connaître le moindre mot de français, une jeune irakienne a déjà obtenu 11 de moyenne générale au collège. L’immeuble dit « des anciens célibataires » comprend également quatorze autres locataires qui sont des Ternois de longue date.

Une assistante sociale, un juriste (un Ternois récemment recruté), un travailleur social, un chef de service éducateur spécialisé et un agent logistique encadrent les exilés. Un nouveau travailleur social et un jeune ternois en service civique doivent aussi être recrutés par l’association ABEJ Coquerel. « Ils n’ont qu’une envie, celle de passer inaperçus et de se fondre dans la masse », assure la directrice Kahina Atiris.

Dans leur appartement, quatre jeunes pakistanais ont épinglé un drapeau français. Ils aiment aussi partager leur repas typique. Des parties de foot se répètent avec les jeunes du quartier. Lors du festival des clowns, des animations ont eu lieu aux abords des immeubles et ont favorisé des échanges. Pendant les vacances de Noël, deux Afghans ont sauvé une famille dont la maison avait pris feu. « Ils n’ont pas compris qu’on les félicitait », raconte Paulo Barrocal, le chef de service.

« Le mot solidarité appartient à la philosophie de Tergnier, ville d’ouvriers et de cheminots. Ces familles ont des choses à nous apporter et nous à leur apporter », met en avant le maire DVG, Christian Crohem. Qui a fait face aux critiques et aux discours de rejet, essentiellement sur internet et sous couvert d’anonymat. « La laïcité et la tolérance, c’est la meilleure façon de faire vivre les valeurs de la République », affirme le maire.

Credits:

Courrier picard

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