«La difficulté pour les jeunes de Molenbeek, c’est le ghetto mental du quartier, aux frontières infranchissables»

Olivier Vanderhaeghen a fait irruption dans le paysage médiatique entre les attentats de Paris et Bruxelles, « parce qu’il le fallait ». Un temps, ce responsable prévention a eu le poste le plus exposé de Molenbeek. Un an après, le philosophe barbu à la précision lexicale acérée aspire à « se concentrer sur ses missions ». Dont il ébauche les contours en exclu.

« Je ne suis pas entré en fonction publique pour être médiatisé »

Rien n’a bougé dans son bureau si ce n’est les lettres « Molenbeek » qui « tombent tout le temps ». Et peut-être un ou deux posters de rock en plus. Physiquement non plus, Olivier Vanderhaeghen n’a pas changé. La barbe est peut-être un poil plus longue. Et si l’année a été éprouvante pour le responsable prévention de la commune la plus exposée de Belgique en 2016, ça ne se marque pas dans une profusion soudaine de cheveux blancs.

On s’était assis dans ce bureau « entre Paris et Bruxelles ». Soit les deux funestes rendez-vous que l’Europe, ses capitales et ses « quartiers », ses politiques et ses anonymes, ont pris avec l’Histoire ces 16 derniers mois. À l’époque, le petit GSM turquoise du philosophe sonnait toutes les 30 secondes. Olivier Vanderhaeghen affrontait alors les balbutiements d’une surmédiatisation nouvelle.

À cet appareil suranné s’est substitué un terminal plus moderne. La précision lexicale de son propriétaire par contre, demeure. L’historien est un peu méfiant, tatillon quant au sens à donner à ses mots. Il n’hésite pas à nous dire qu’il n’avait pas aimé notre titre de l’époque. On le comprend. Sa profession aimante amalgames et colportages. Discuter avec lui, c’est donc chercher le gué au bord d’une rivière : on pose un pied sur chaque caillou pour vérifier s’il glisse. Mais on traverse quand même car l’autre rive semble trop prometteuse pour reculer.

En cette mi-mars, on a un peu de chance de le croiser à nouveau : l’homme refuse les sollicitations médiatiques. Elles affluent aux alentours du 22 mars. Surtout depuis son témoignage à la commission « attentats » du Parlement. « Je ne suis pas entré en fonction publique pour être médiatisé », se défend le responsable des 65 gardiens de la paix molenbeekois. « Le 16 novembre 2015, je suis arrivé au travail comme tous les lundis. Mais la presse internationale campait place Communale. La Bourgmestre Schepmans m’a demandé de parler. Il le fallait. Mais je prends du recul aujourd’hui : ma mission n’est pas celle-là ».

«Déradicaliser, je ne sais pas ce que ça veut dire»

Olivier Vanderhaeghen, votre métier a-t-il changé depuis le 22 mars 2016 ?

Mon métier est devenu beaucoup plus passionnant. Parce qu’il traite d’un phénomène qui n’est pas nouveau, mais qui est désormais sur toutes les lèvres. On touche les populations dont on s’occupe. De plus, comme c’est un sujet de préoccupation politique, qui est à l’agenda, on a reçu des moyens qui nous permettent de mener à bien nos projets. Comme « We Are Molenbeek », ce 18 mars, qui réunit 100 Molenbeekois pour discuter des questions de radicalisation et de cohabitation entre communautés.

Contrairement à d’autres communes, comme Schaerbeek, Molenbeek a choisi de s’engager sur le suivi dit « individuel ». Qu’est-ce que ça signifie ?

Nous avons pu engager toute une équipe qui s’occupe du suivi de chaque famille ou personnes en lien direct ou indirect avec un processus de radicalisation.

Combien de « dossiers » suivez-vous ?

Une soixantaine. Mais ils ont des poids divers. Parfois, on les ouvre une ou deux fois, parfois c’est chaque semaine. Ça peut concerner aussi des écoles ou des associations.

Ces jeunes ne sont pas des malades mentaux.

Vous dites que « déradicaliser », ça n’existe pas.

« Déradicaliser », je ne sais pas ce que ça veut dire. Je n’ai pas d’exemple concret. Ce n’est pas une maladie qu’on peut « soigner ». Ces jeunes ne sont pas des malades mentaux. Les réduire à des malades empêche aussi de poser les questions sur notre société qui génère leurs prétendus symptômes.

Quel mot utiliser ?

Je préfère parler d’ « engagement » et de « désengagement » dans un parcours de « déviance ». Prenez les CCC : ce n’est pas parce qu’ils ont renoncé à l’action violente qu’ils ont renoncé à leurs idées. D’ailleurs, être radical n’est pas condamnable.

Comment travailler alors ?

Il y a plusieurs processus. La pression policière peut désengager de l’action violente. Donner la parole aussi, via un jeu plus « politique », le débat démocratique. Enfin, il y a l’événement familial qui peut désenclencher.

Vous dites qu’il n’y a plus de départs ?

Il n’y a effectivement plus de départ. Ce qui ne résout pas l’équation : comment faire pour que ces jeunes n’adhèrent pas. Car Daesh offre un « prêt à penser », basé sur la théorie du complot et le conspirationnisme, les différends entre jeunes et police, leur mauvaise réputation, la socialisation par l’échec.

Lors de votre passage en commission, vous avez expliqué qu’il n’y avait plus de « romantisme » dans le départ pour la Syrie. Qu’entendez-vous par là ? Les jeunes déplacent-ils ce « romantisme » ailleurs ?

Je n’ai pas utilisé ce mot-là. J’ai voulu dire qu’à l’origine, en 2013, il y avait des profils « romantiques » qui partaient avec l’idée d’aider l’autre, par altruisme. Je pense que le débat s’est déplacé sur la question de « territoire ». Les jeunes ne trouvent pas leur territoire ici en Belgique. Pas plus qu’au Maghreb, dans leur pays d’origine. Ils se sentent étrangers partout. Sont « déterritorialisés ». Le recruteur joue sur ce manque. Il dit : « si tu pars en Syrie avec nous, tu vivras ton islam sur ton territoire ». Daesh proposait un califat autant physique que symbolique.

Pour expliquer l’engagement, vous parlez à la fois de « loyauté au quartier » et de « rupture ». Comment comprendre cette antinomie ?

On distingue les groupes d’appartenance (la famille, l’école...) et les groupes de références auxquels les jeunes veulent adhérer. Comme le quartier. Ce n’est pas propre à Molenbeek, on le voit aussi dans les banlieues de Paris. On le voit ainsi dans le nom que les jeunes donnent à leurs équipes de foot en tournois de rue : ils s’appellent par leurs quartiers.

Pour comprendre le jeune, il faut donc comprendre les codes culturels de son quartier : magasins, réseaux, «anciens», ce qu’ils sont devenus...

Mais n’est-ce pas très bruxellois de se définir par son quartier. On dit « j’habite à la Barrière, à Flagey, à Saint-Denis, à Sainte-Catherine, à la Chasse ou à Montgomery », non ?

C’est vrai. Mais les études montrent que si on demande à un jeune de dessiner son « monde », il commence par son quartier qu’il met au centre. Puis vient le métro, d’autres lieux, la petite copine à De Brouckère... Pour comprendre le jeune, il faut donc comprendre les codes culturels de son quartier : magasins, réseaux, « anciens », ce qu’ils sont devenus... La mobilité aussi joue un rôle puisque des stations de métro ont influencé le devenir de quartiers comme Beekkant ou Gare de l’Ouest. L’une des difficultés à Molenbeek, c’est le ghetto mental qui fait que le quartier a des frontières indépassables.

Le quartier est comme une « drogue » ? Difficile d’en sortir ? Vous avez dit en commission que les efforts de suivi d’un jeune risquent d’être inutiles s’il retourne chez lui le soir.

Ça rend le travail très compliqué. Un jeune qui passe 8 heures avec un enseignant, s’il revient le soir dans son réseau nocif, on doit chaque fois recommencer. C’est comme Pénélope avec sa tapisserie détricotée chaque nuit.

Vous plaidez pour une sorte de centre fermé ?

Pas du tout. Les solutions doivent être individuelles. Pour filer la métaphore, le lien émotionnel avec la famille doit être retissé. Si j’ai une addiction au jeu, habiter à côté du casino risque de compliquer le sevrage.

Le recruteur comprend-il mieux la détresse sociale du jeune que la société ?

Il la comprend en tout cas. Pour nous, il faut pouvoir toucher ce public. Le jeune en rupture va-t-il venir trouver le travailleur social ? Je pense à ce titre que les causes socio-économiques que beaucoup pointent ne sont pas les facteurs majeurs de la rupture. Ce ne sont pas des individus sans le sou.

Que pointez-vous alors ?

Pour moi, il s’agit davantage d’un déni de reconnaissance individuelle. D’abord, les jeunes en rupture ne se sentent pas sur un pied d’égalité avec les Belges. Ensuite, le groupe dont ils se revendiquent est également discriminé. Là-dessus se greffe évidemment la discrimination à l’emploi. Dès lors, dans notre société méritocratique où tout le monde se définit par son travail, leur utilité sociale n’est pas reconnue.

Il faut arrêter de parler à leur place ou de leur donner des rôles sans responsabilité.

Vous plaidez donc pour un « plan Marshall bruxellois pour les jeunes ».

C’est urgent. Et il faut arrêter de parler à leur place ou de leur donner des rôles sans responsabilité. Les jeunes ont des choses à dire. L’incubateur de start-ups MolenGeek, c’est pas des vieux de 50 ans qui l’ont ouvert! Or, aujourd’hui, rayon emploi ou scolarité, certains jeunes piétinent sur ce que j’appellerais un « plancher gluant », par analogie avec le « plafond de verre ». Le « plancher gluant », ce sont ces jeunes qui sont scotchés, n’arrivent pas à décoller, par manque d’estime de soi.

L’arsenal législatif: « les outils actuels sont suffisamment difficiles à utiliser sans recourir à d’autres »

Le MR plaide pour faciliter le travail des pouvoirs locaux en leur donnant la possibilité de fermer des lieux suite à une « sérieuse indication » de lien avec le terrorisme. Qu’en pense l’agent de prévention ?

Il ne m’appartient pas de commenter les décisions politiques. Je me contenterai d’alerter contre l’inflation pénale. Il existe déjà dans l’arsenal législatif des moyens de condamner le discours raciste par exemple. Je pense que les outils actuels sont suffisamment difficiles à utiliser sans recourir à d’autres.

Il y a aussi le sujet brûlant du secret professionnel des assistants sociaux...

Dans notre métier, le lien de confiance est fondamental. D’abord, je répète qu’un « radical » n’est pas un « terroriste ». Ensuite, il y a une galaxie de différences entre les signes visibles prétendus de radicalisation et la radicalisation effectives menant à la rupture. Ne polarisons pas la société entre un « eux » et un « nous ». Les Abdeslam sont un bon exemple : ils sortaient dans les cafés et les discothèques, se comportaient comme des « adulescents » et n’avaient aucun des prétendus « signes extérieurs » de radicalisation.

Les jeunes et la police: «Il faudrait recruter autre chose que des "blancs-bleus-belges" »

Les jeunes et la police

Les relations avec la police s’améliorent-elles depuis le 22 mars ? Plaidez-vous toujours pour « des policiers du cru » ?

Cette relation n’est pas facile. Une difficulté à Bruxelles c’est que la police n’est pas représentative de la réalité bruxelloise. Les policiers, ce sont des Wallons et des Flamands. Qui pour certains ne connaissent pas la ville et pour d’autres ne l’aiment pas. Il faudrait recruter autre chose que des « blancs-bleus-belges ». Et recruter davantage dans les quartiers. La police pourrait ainsi être le premier outil de prévention. Loin du signal sécuritaire de l’armée et des forces spéciales dans la rue.

L’image de Molenbeek: « Elle n'appartient plus aux Molenbeekois»

Peut-on retourner l’image écornée de Molenbeek ?

J’ai beaucoup voyagé depuis un an. Molenbeek est caricaturée dans le monde entier. Cette image n’appartient plus aux Molenbeekois. Recréer une image positive, c’est quasi impossible. Il faut travailler chez nous, entre citoyens, créer des liens, faire cohabiter les cultures, donner le sentiment de vivre dans une commune qui peut être fière d’elle.

Certains pensent que la cohabitation pourrait s’améliorer avec l’arrivée de nouveaux cafés.

Au niveau de la diversité et de l’offre culturelle, un café, c’est fondamental. Il y a aussi une logique urbanistique à briser la frontière symbolique du Canal, avec de types de cafés différents à 20m, de part et d’autre d’un carrefour. Ça se travaille aussi avec le MIMA, les hôtels comme le Meininger qui amènent les touristes, les jeunes qui gentrifient le Canal ou les maisons médicales qui misent sur le microlocal.

À Schaerbeek, deux personnes pour une prévention collective du radicalisme

Le radicalisme violent a vu émerger de nouvelles fonctions dans les communes qui y sont confrontées. C’est le cas à Schaerbeek depuis 2013. Deux spécialistes y mettent en place une prévention collective du phénomène. Les résultats de ce travail de fond sont « efficaces » mais difficilement quantifiables.

Credits:

Texte & photos: Julien Rensonnet / Conception graphique: Geoffrey Guillaume & Arnaud Wéry

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