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Numérique, le grand défi des musées français Marine ritchie & poutchie gonzales

Avec l'essor des nouvelles technologies, les lieux d'expositions ont besoin de se transformer pour continuer à attirer du public. Présentations immersives, tablettes numériques, réalité virtuelle, les musées doivent s'adapter, ou bien périr.

Les nouvelles technologies bousculent les musées. Elles « permettent une plus grande interactivité, une découverte des œuvres de façon plus approfondie » explique Anissa Abdellatif, directrice du département Métiers de la Culture à l’IESA, école d’Art et Culture à Paris. Le Château de Versailles l'a bien compris. Déjà très présent sur les réseaux sociaux, il a mis au point une expérience de réalité virtuelle, «Vivez Versailles ». Ce film propose une visite du château en compagnie des rois Louis XIV et Louis XV. Sur le site internet on peut retrouver le hameau de la reine numérisé en 3 dimensions pour une visite virtuelle. En consultant ces nouveaux outils et ceux déjà existants comme l’application, les visiteurs « vont faire une meilleure visite, et même une visite guidée qu'ils n'avaient pas forcément prévue. Ce sont des changements qui se voient sur l'évolution de la visite en elle même » d’après Paul Chaine, chef de service développement numérique du Château de Versailles.

Le musée d’Orsay revoit aussi sa façon de s'adresser au grand public. Il axe sa réflexion sur «l’aide à la compréhension des œuvres, des collections et plus largement sur l'histoire de cette ancienne gare » explique Élodie Buronfosse, à la direction du numérique. Depuis décembre, deux bornes de réalité virtuelle de la start-up Timescope ont été installées. Les trois millions de visiteurs annuels peuvent remonter dans le temps grâce à un film. « C'était un exercice très intéressant, raconter 100 ans d'histoire en 2 minutes, ce n'est pas évident ». Ces expériences permettent de s'adresser à un public plus large et d'attirer les plus jeunes vers les musées, en introduisant un aspect plus ludique.

Avec le musée de l’Orangerie, le musée d’Orsay a aussi réalisé un film en réalité virtuelle sur la relation épistolaire de Claude Monet et Georges Clemenceau. Les visiteurs ont pu observer la série de tableaux de Claude Monet, Les Nymphéas. Un vrai succès pour le musée, « tous les visiteurs interrogés ont eu l'impression d'apprendre des choses et ont eu envie de retourner voir les nymphéas ». Le musée d’Orsay souhaite cependant limiter l’utilisation des nouvelles technologies. La réalité virtuelle reste un outil encore coûteux et qui demande de la maintenance. « Nos budgets ne sont pas destinés à la réalité virtuelle et ce n'est pas la priorité ». L’établissement ne souhaite pas interférer dans le rapport entre l’œuvre et le visiteur. Il désire mettre en place des tablettes tactiles à côté de quelques œuvres, mais seulement pour certaines, comme Les Portes de l'enfer, une sculpture de plus de six mètres de haut d’Auguste Rodin. « Le numérique doit aider à la compréhension de l’œuvre et amplifier l'émotion. La tablette ne doit pas se placer entre le regard et l'œuvre ». Anissa Abdellatif rejoint cet avis. Pour elle, les nouvelles technologies doivent « rester un support et un complément à la visite. Elles sont facile d’accès, permettent une plus grande interactivité et d'aller plus loin. Mais elles ne devraient intervenir qu'une fois l’œuvre vue physiquement ».

« Désacraliser le côté élitiste de l’art »

Certains établissements ont décidé de tout miser sur le numérique comme les Micro-Folies, des musées numériques. C’est à Sevran que la première Micro-Folie a vu le jour, il y a deux ans. Près de 650 œuvres (peintures, sculptures) sont visibles sur un écran haute définition. Pendant 15 minutes, un film est diffusé en boucle et lorsqu’une œuvre interpelle, « on clique, puis l’œuvre apparaît sur la tablette et je peux faire ma visite » explique Marine Auger, directrice adjointe de la Micro-Folie de Sevran. « Je me laisse guider, il y a un encadré avec toutes les informations du tableau. On peut zoomer. Ce qui est génial, parce qu’on ne verra jamais ces œuvres de si près et avec une aussi bonne qualité. C’est très intuitif, on peut désacraliser le côté élitiste de l’art. Ça marche bien ».

Un mode « conférencier » est aussi disponible. De nombreux professeurs viennent accompagnés de leurs élèves pour découvrir les œuvres. Ils choisissent en amont les artistes qu'ils souhaitent travailler et une playlist personnalisée est créée. En général, ces rendez-vous sont des « pré-visites ». « Une fois au musée, les fondamentaux seront vus et ils pourront aller plus loin dans la compréhension des œuvres ». Les collections proposées, répertoriées dans une application, sont composées d’œuvres numérisées, venues de différentes institutions culturelles. Ces musées numériques permettent aux visiteurs d’être en totale « immersion, on peut gérer la lumière, le son, l’image. On s'adresse directement aux émotions ».

Immersion artistique

Cette expérience immersive plaît. Le concept se répand pour devenir le cœur de certaines expositions. Un des maîtres en la matière est Amiex, filiale de Culturespaces, un groupe privé. Il a ouvert plusieurs centres d'art numérique comme les Carrières des Lumières aux Baux-de-Provence et l'Atelier des Lumières à Paris. « L'idée est de proposer une expérience aux visiteurs et quelque chose de complémentaire aux musées. Travailler sur l'émotion, la musique et la mise en mouvement le permet » explique le directeur d'Amiex, Augustin de Cointet. « Une exposition immersive s’appuie d'abord sur une approche émotionnelle plus qu'intellectuelle, même si ce n'est pas exclusif ». Le contexte économique a également poussé à l’innovation. « On a tout intérêt à diversifier ce qui se fait dans les musées car le public est vieillissant. On a besoin d'attirer du monde, produire une exposition même classique est devenu hors de prix. Le média audiovisuel attire beaucoup, il dédramatise le côté impressionnant du musée ».

L'Atelier des Lumières propose l’exposition « Van Gogh, la nuit étoilée » après celle sur le peintre Gustav Klimt l'année dernière. Le principe ? Le spectateur se retrouve au sein d'une pièce. Sur tous les murs et au sol sont projetées des œuvres agrandies tandis qu'une bande son rythme la visite. Une immersion au sein d'œuvres en utilisant le mouvement, la lumière et le son. « C'est un regard subjectif, un rapport émotionnel et spontané. On crée un dialogue entre l’artiste sur lequel on travaille, notre point de vue créatif et le lieu » précise le directeur d'Amiex.

Ancienne fonderie, l'Atelier des Lumières est un vaste espace composé de cuves, de piliers, d'eau et d'un escalier pour prendre de la hauteur. Le visiteur peut avoir plusieurs points de vue et déambuler au milieu des projections de peintures. Chacun s'approprie le lieu comme il le souhaite. Pour créer ces expositions, Amiex « s'appuie sur des solutions existantes chez des professionnels. Mais on travaille avec eux pour optimiser notre travail ». Le projet est porté également par une équipe de réalisation. Son compositeur Luca Longobardi explique que « la musique n'est pas un acteur secondaire. Elle ne donne pas seulement un rythme à la narration, elle participe à la partie émotionnelle de l'expérience. Notre objectif est de faire vivre une expérience pour se sentir appartenir à une communauté ».

« Ce n’est plus l’oeuvre de Van Gogh »

Depuis son ouverture, l'Atelier des Lumières provoque des débats dans le milieu artistique. Peut-on s'approprier l’œuvre d'un artiste ? Peut-on parler d'une exposition Van Gogh alors que ce ne sont pas réellement ses œuvres exposées ? Selon Antoine Courtin, responsable de la cellule d’ingénierie documentaire à l'INHA (Institut National d'Histoire de l'Art), « ce qui me dérange, c'est le mensonge. Tu ne vois pas une seule œuvre de Van Gogh. Ce serait génial si c'était présenté en tant qu'installation audiovisuelle de l'artiste italien Renato Gatto. La récupération d’œuvres existe depuis toujours. Mais il faut le dire ».

Zoé, Pauline et Mitzi sont étudiantes en création son et lumière et si elles sont impressionnées par ces expériences immersives, elles y voient aussi un argument commercial. « Pour séduire un public nouveau qui ne connaît que le numérique et continuer de véhiculer la culture, il faut s'adapter. Cette nouvelle cible préfère le sensationnel, c'est une attraction qui fait rêver. C'est une façon de démocratiser la culture ». Selon elles, il faut savoir à quoi s'attendre en se rendant dans ce lieu immersif. « Ce qui dérange, ce sont les vidéoprojecteurs. Ils ne sont pas assez performants, la qualité est assez amochée. Quand on se rapproche, on voit les pixels, c'est dommage. Mais si tu viens vivre une expérience sensorielle, ça fonctionne bien. Le but de l'immersion est de faire ressentir des choses et de faire réfléchir. Ce n'est plus l’œuvre de Van Gogh, c'est une interprétation. C'est comme un remix et il y a un vrai parti pris ».

Augustin de Cointet le précise, « ce n'est pas une exposition de Van Gogh mais sur Van Gogh. On utilise la matière première. Toutes ces questions sont un peu un faux débat selon moi. Notre approche n'est pas contradictoire avec celle d'un musée mais différente et complémentaire ». Une partie de l’œuvre de Dali sera au cœur de la prochaine exposition aux Baux-de-Provence. Augustin de Cointet rappelle d'ailleurs une phrase du célèbre artiste : « la toile ne suffit pas à dire son œuvre, il faut que l'art s'échappe de sa toile ».

Credits:

Marine Ritchie et Poutchie Gonzales

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