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Crise Requin : l'Etat français responsable mais pas coupable 10 ans de drames dans un département d'outre-mer

Le 19 février 2021 marquera les 10 ans de la première des 27 attaques qu'a connu en une décennie l'Île, établissant ainsi un triste record mondial. L'État connaissait pourtant dès 2008 la menace que les squales faisaient peser sur les usagers de la mer. Très critiqué sur place, il a fermé l'accès à l'océan en 2013 et laissé se déchirer scientifiques, surfeurs, politiques et écologistes.

Le 26 juillet 2013, sur arrêté préfectoral, l'océan est fermé à la Réunion. La Crise Requin est à son paroxysme. Déjà 17 attaques - dont 5 mortelles et 2 mutilantes - et personne n'est en mesure d'expliquer la soudaine hausse d'accidents que subit l'île depuis deux ans. Vice-président du Radical Surf Club, Ludovic Villedieu espérait une indemnisation des structures balnéaires nautiques suite à cette décision radicale. « Au lieu de ça, on nous a laissé crever la bouche ouverte. On a reçu aucune aide quand on n’a eu d’autre choix que de cesser nos activités. » Sur les 26 établissements de surf que compte l'île en 2011, seuls deux existent encore. Aujourd’hui reconverti dans la location de stand up paddle dans le lagon, Ludovic Villedieu n’oublie pas un événement survenu en 2012 :

« Quelques jours après une manifestation devant la préfecture, trois huissiers de justice toquent à ma porte pour une amende impayée de 2006. La même année, je l’ouvre sur Facebook et dès le lendemain je reçois la visite des douanes et des affaires maritimes pour un contrôle sur mon stand. » Ludovic regarde un moment l’océan qui lui fait face. « L’État savait ... je pense qu'il connaissait le risque, qu’il n’a rien voulu dire et, qu’aujourd’hui encore, il essaie de cacher son erreur. Pas de la réparer. »

L’État responsable ?

Cette possible responsabilité de l’État et de ses représentants sur l’île est exacerbée le 23 juillet 2013. Contactée par une source anonyme, la presse publie une note interne de la Mairie de Saint-Paul, datant du 22 décembre 2008. Cette note répond à une lettre envoyée 3 mois plus tôt par les Maîtres-Nageurs Sauveteurs de la commune, faisant état de leurs craintes liées à la présence de requins devant les plages de la station balnéaire. Cette proximité était déjà mise en garde par les scientifiques un an plus tôt. La réponse de la Sous-Préfecture de Saint-Paul : « La mise en œuvre d’un plan d’alerte départemental serait susceptible d’alimenter une psychose du danger requin alors que le risque demeure faible (...) Nous n’envisageons pas de prendre de mesures permanentes d’information du public face au risque requin ». Aujourd’hui, la mairie saint-pauloise, par l’intermédiaire de Virginie Sallé, adjointe à la sécurisation des plages, ne souhaite pas commenter cette note, rédigée à l’époque sous la mandature de la mairesse actuelle, Huguette Bello. « Demandez-vous plutôt pourquoi ce document a fuité dans un contexte d’élections municipales en 2013 ? » interroge l’adjointe.

À l'origine de cette fuite : Maitre Philippe Creissen, avocat au barreau de Saint-Denis. Proche de l’association Océan Prévention Réunion (OPR), à l’époque, l’objectif était de : « dénoncer l’irresponsabilité de l’État. La note de Saint-Paul, c’est la médiocrité de la fonction-publique française à l’État pur. » Oncle d’une victime d’attaque à Saint-Gilles « qui a eu la chance de ne s’en sortir qu’avec une planche croquée en deux », l’avocat dénonce également l’image que le surfeur occupait et occupe toujours dans l’imaginaire collectif : « celle d’un blondinet fumeur de zamal (« cannabis » Ndlr) qui se plaint de ne plus pouvoir s’adonner à son loisir. »

Or, le problème dépasse la seule sphère du surf le jour de la mort de Sarah Roperth, le 15 juillet 2013. À seulement cinq mètres du bord, sur la plage de la baie de Saint-Paul, la baigneuse de 15 ans est attaquée et meurt dans l’eau. Un mois plus tôt, le président du tribunal administratif de Saint-Denis, donnait raison à des associations de défense des animaux qui réclamaient la suspension d’une campagne de pêche sur le littoral avoisinant.

Maitre Creissen introduit deux jours plus tard un référé-liberté, soit : demander au juge de prendre en urgence toute mesure nécessaire à la sauvegarde d'une liberté fondamentale si l'administration y porte une atteinte grave et manifestement illégale. Dans le réquisitoire, l’absence d’actions de prévention et d’information du risque sont considérées comme « une atteinte grave et manifestement illégale au droit au respect de la vie ». Estimant qu'une faute a, en effet, était commise, le tribunal administratif de Saint-Denis envoie cette affaire à Paris. Le ministre de l’Intérieur conteste cette décision et saisit alors le Conseil d’État. Le 13 août 2013, l’autorité administrative suprême en France donne raison à la commune de Saint-Leu. L’État est contraint de rembourser les démarches judiciaires et la préfecture de Saint-Paul a 10 jours pour mener une campagne massive d’informations du risque requin à la Réunion.

À gauche, la retranscription de la Note de Saint-Paul, ci-dessus..

Néanmoins, pour d'autres, la responsabilité de l'État n'est pas aussi évidente. Selon Christophe Mulquin, chargé de mission au CSR, « dire que l’État Français n’a rien fait dans cette crise, c’est faux selon moi. Dire qu’il n’est pas intervenu assez vite, à la limite. Je pense avant tout que comme tout le monde l’État était incompétent dans cette crise. Incompétent dans le sens où il n’existe pas de spécialistes du risque requin en France. Le gouvernement a dû avancer à tâtons à la Réunion, car il n’a pas le droit à l’erreur. » Après un moment de réflexion, l’ancien sportif de haut niveau ajoute : « avoir fermé les plages était une bonne décision. Combien de morts supplémentaires ont été évités grâce à cela ? »

La bataille des opinions

Au-delà du drame humain, il est deux éléments qui caractérisent la Crise Requin : le déchaînement d’opinions sur la place publique et la violence du débat qui suivit. Fait divers local à l’origine, le nombre croissant d’attaques devient un problème national durant les premières années. À mesure que la crise prend de l’ampleur médiatique, des ONG s’intéressent de plus près à cette île de l’océan Indien. Sea Sheperd, One Voice, Longitude 181 ou encore la Fondation Brigitte Bardot. Autant d’associations que Jean-François Nativel taxe « d’extrémisme écologique ». Ancien champion de France de Bodyboard, pêcheur sous-marin et auteur de « Requins à La Réunion : une tragédie moderne », il n’apprécie pas que « des écologistes verts foncés soient venus faire la morale aux Réunionnais ». Le conseiller municipal à la mairie de Saint-Paul ne comprend pas pourquoi « La Réunion et sa communauté de surfeurs sont taxés de tueurs de requins alors que la France métropolitaine pêche 3 à 4 millions de squales par ans avec ses flottes de chalutiers. »

Selon un rapport de la FAO (Food and Agriculture Organization of the United Nations), en 2014, la France métropolitaine importait 35 286 tonnes de viande de requins et en exportait 17 105 tonnes, dont 4 167 tonnes de produits dérivés (huile de foie, pilule de cartilage, cuir d'écaille, ...). Si massacre il y a, il n'est pas à la Réunion. Il est toujours facile de se mettre des oeillères quant aux milliers de poissons remontés par des usines flottantes sur l'Atlantique et de crier au scandale quand on voit la mort d'un animal chassé. Qui plus est sur une île d'outre-mer, habitée par une « population de dégénérés » avec des « traditions barbares », pour reprendre les mots de Brigitte Bardot en mars 2019.

En 10 ans, la pêche ciblée à la Réunion représente 478 squales, soit, un total d'environ 68,5 tonnes. Pour la seule année 2014, le programme de pêche chasse 10 tonnes de requin. La même année la France métropolitaine en exporte plus de 17 000 tonnes. Sources : Centre de Sécurité Requin / FAO
"Mais la gamine n’a pas eu de bol, elle s’est fait prendre à la fémorale"

Le débat prend alors des allures de ring de boxe. Militant pour l’arrêt de la pêche des requins à La Réunion, l’ONG Sea Sheperd publie en septembre 2011 une affiche à charge contre la communauté du surf réunionnais. Un surfeur est vu en contre-plongée par l’oeil d’un requin, le titre cingle : « Le plus grand risque pour un surfeur, c’est d’être confondu avec un connard. » Nous sommes en septembre 2011, quelques jours après la mort de Mathieu Schiller à Boucan-Canot. Afin d’unir leurs actions sur place, les associations forment un collectif. Leur porte-parole, Jean-Bernard Galvez, estime que le principal problème à de l'île est « le manque de connaissances des surfeurs sur le risque que représente les requins ». Le dentiste de profession plonge depuis 40 ans avec ces poissons. S’il les chassait dans un premier temps, il s’est désormais juré de les protéger. « Je pense qu’on a joué sur la misère des surfeurs pour présenter des solutions qui n’en sont pas » ajoute-t-il. Son meilleur exemple : la pêche préventive du Centre de Sécurité Requin qui « appâte les squales près des côtes pour les prélever. » L’écologiste développe : « Prenez l’accident de la petite Bishop Talon (une nageuse décédée en 2015, Ndlr). Ils ont appâté pendant des mois sur la plage de l’Etang Salé. L’animal impliqué, un requin tigre, lâche tout de suite sa proie quand elle se débat. Il préfère les charognes. Mais la gamine n’a pas eu de bol, elle s’est fait prendre à la fémorale. »

Cliquez sur le bouton ci-dessus afin d'accéder à la carte interactive de l'ensemble des attaques confirmées de requins à la Réunion entre 1972 et 2020. Source : Global Shark Attack Files

2021, qu'en est-il ?

Dix après les premières attaques, les politiques de prévention sont là. Des panneaux « Danger : Risque Requin » ou « Baignade Interdite » ont fleuri sur le littoral réunionnais. Les filets sous-marins de protection, installés à Boucan-Canot et Saint-Gilles-les Bains inaugurés en 2015 et 2016 se sont révélés trop coûteux et pas assez résistants aux grosses houles. Le projet est abandonné et des filets bien plus petits sont retenus pour protéger les zones de bains. Le Centre de Réponse et d’Appui, créée en 2016 est devenu le Centre de Sécurité Requin. Financé par l’État, la Région et les communes, il coordonne un programme de pêche préventive.

Si certains surfeurs ont continué d’aller à l’eau malgré l’interdiction en vigueur, la pratique connaît un regain d’espoir depuis 2015. Notamment grâce à des programmes tels que les Vigies Requins Renforcées. D’abord considérées comme un dispositif expérimental, les VRR sont désormais dans l’eau cinq jours par semaine et surveillent les spots de surf. « L’objectif c’est d’occuper la colonne d’eau sous les pratiquants afin de voir ce qu'il s’y passe » explique Norbert Senescat, coordinateur des Vigies sur le terrain. « Plusieurs apnéistes patrouillent sous l’eau. Ils sont soutenus par des jets-skis, des zodiacs, un drone et un bateau équipé de caméras sous-marines. » Si un requin est observé, les vigies évacuent immédiatement les pratiquants.

Certains de ces surfeurs complètent le dispositif par l’utilisation de « shark shield ». Boitiers pouvant s’accrocher à la cheville ou directement à la planche et dégageant un champ électromagnétique censé repousser les squales. « Censé », car le dispositif est toujours à l’étude par les scientifiques du CSR « Lorsqu’un privé souhaite vendre un EPI (Équipement de Protection Individuel) le Centre de Sécurité Requin effectue une batterie de tests et s’assure de son bon fonctionnement » explique Christophe Mulquin.

Pour finir, depuis 2018 un programme de pêche préventive est encadré par le Centre. « On utilise des PAVAC (Palangre Verticale avec Alerte de Capture). Lorsqu’un requin mord, un signal satellite est envoyé au pêcheur qui a posé l’appât. Ce dernier a deux heures pour se rendre sur place et remonter l’animal. » détaille Christophe Perry, pêcheur professionnel, à l’origine du programme de pêche. Depuis sa mise en pratique, ce dispositif a pêché 216 requins ciblés (46 bouledogues et 170 tigres). « L’utilisation de PAVAC, permet d’avoir un taux de survie des espèces accessoires (autres que les requins-tigres et bouledogues Ndlr) de 82%. C’est bien plus que les programmes similaires en Afrique du Sud et en Australie (respectivement 22% et 29%) Ndlr). » Très controversée, la pêche préventive est à ce jour le seul outil de réduction du risque requin à la Réunion. Le pêcheur se défend : « Si nous nous remettons à exercer une pression sur les squales, comme c’était le cas du temps des pêches traditionnels, le requin craindra de nouveau l’Homme et évitera les zones que nous fréquentons. Nous retrouverons l’équilibre que nous avons perdu il y a 10 ans. »

Dans les premières années de cette crise, l’État n’a pas pris ses responsabilités, il a failli à ses obligations. C'est un fait. Il avait des mises en garde mais n’a pas cru utile de prévenir sa population, leur faisant courir un risque absolu et entrainant la mort de 11 personnes. Si de nouvelles solutions sont proposées chaque année à la Réunion pour réduire le risque requin et que la dernière attaque confirmée date du 9 mai 2019, peut-on, pour autant, espérer une résolution prochaine de la Crise Requin ? La majorité des intervenants de cette enquête s’accordent à dire : « Non, nous n’en avons pas fini. » Confirmant leur pessimisme, Jeremy Cliff, directeur du Kwazulu Natal Sharks Board à Durban, rappelle « notre programme de gestion du risque requin, ici, en Afrique du Sud, est vieux de 68 ans. Je pense que la gestion du risque requin à la Réunion va continuer pendant de nombreuses années encore. »

Credits:

@ Baptiste Sisco