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Quelles pistes mettre en oeuvre pour mener une lecture linéaire à distance ? Hebdo Lettres Continuité pédagogique avril 2020 - Académie de Grenoble

La préparation des élèves de première à l'oral de l' Épreuve Anticipée de Français se poursuit dans le cadre de la continuité pédagogique. La lecture linéaire, hors présentiel, peut sembler difficile à mettre en oeuvre.

Comment faire vivre cet exercice dans un groupe classe à distance ? Peut-on permettre des échanges entre les élèves, sur les oeuvres, sur les lectures qui sont réalisées durant cette période ? Comment mettre en oeuvre des scenarii pédagogiques capables d'accompagner et de préparer les élèves à l'épreuve orale du baccalauréat ?

Ce numéro propose un entretien avec Françoise Cahen, formatrice et professeure de Lettres au lycée Maximilien Perret d'Alfortville dans l'académie de Créteil. L'entretien est suivi par une ressource de Françoise Cahen qui met en lumière quelques pistes à exploiter pour la lecture linéaire dans le cadre d'un enseignement à distance.

Entretien avec Françoise Cahen, formatrice et professeure de Lettres
Pouvez-vous présenter votre parcours et nous dire à quel moment vous vous êtes interrogée sur l'explication linéaire ?

Enseignante en lycée dans l’académie de Créteil depuis une vingtaine d’années, je suis aussi formatrice académique, engagée dans une réflexion sur le numérique dans l’enseignement. Par ailleurs, je suis aussi doctorante à Paris 3.

Mon interrogation autour de la lecture linéaire est liée au fait que cet exercice me renvoyait à l’époque assez lointaine de la préparation des concours de l’enseignement : au moment de la réforme des programmes, je voulais mobiliser des idées pour en faire autre chose qu’un exercice universitaire.

J’ai repensé à des expériences pédagogiques (découverte progressive des textes, textes-puzzles…) que j’avais expérimentées pour la lecture de certains textes en classe et je me suis dit que cela pourrait être utile de les partager, notamment lors des formations du plan académique.

Depuis la réforme des programmes et les nouvelles modalités de l'épreuve de l'EAF, vous diffusez en formation un diaporama sur la lecture linéaire. La réalité du confinement vous a conduit à reprendre ce travail pour en faire un support de formation dans le cadre de la continuité pédagogique. Selon quels principes avez-vous revu votre diaporama initial sur la lecture linéaire ? Quelles ont été vos priorités ou volontés pédagogiques ?

J'ai donc revu le diaporama initial en me demandant quelles pratiques seraient les plus utiles à distance. Ce sont les démarches collaboratives qui m'ont semblé devoir être mises en valeur: padlet à compléter à plusieurs; texte collaboratif, toutes les activités qui permettaient l'interaction.

La transmission de contenus descendants dans le cadre de la continuité pédagogique, sous forme de PDF massifs, est un risque dans notre matière.

Après quelques semaines de cours à distance, j'ajouterais bien quelque-chose sur les vertus du chat en ligne pour l'explication linéaire, car j'ai vécu ces derniers jours avec mes élèves de très beaux moments d'émotion collective autour de la découverte de nouveaux extraits d’œuvres littéraires. Après avoir lu l'ensemble du texte, je dépose dans le cours du chat un paragraphe et chacun donne ses impressions: ce sont des élèves qu'on n'entend pas d'habitude qui livrent leur avis. On voit les élèves qui rebondissent sur les propos des autres, parfois ils se félicitent, et on arrive souvent à des propos d'une très grande finesse, car il y a aussi une joie de se retrouver dans les conditions du confinement, qui dans le cas de mes classes, a favorisé la concentration autour des textes, la formulation d'hypothèses de lecture. L'avantage du chat est qu'il est un moyen d'expression naturel pour les élèves, ce qui favorise leur prise de parole, à mi-chemin entre oral et écrit.

Françoise Cahen met en avant dans cet entretien la collaboration entre élèves, avec les usages du numérique, qui favorise les interactions, la mise en activité des élèves, la réflexion sur la lecture et la pratique de l'explication de texte tout en préservant le groupe classe reconstitué à distance.
Les outils proposés dans la ressource (à la fin de l'Hebdo Lettres) sont souvent connus des élèves et des enseignants : le mur collaboratif (Padlet), l'éditeur de textes collaboratifs (framapad, cryptpad), le fil de discussion (ENT), la classe virtuelle (CNED, Framatalk).
Quels apports souhaitez-vous donner aux enseignants, et pourquoi ?

Il ne s’agit pas d’imposer quoi que ce soit : le changement de programme est une période propice au questionnement de nos pratiques et il s’agit de partager des idées que chacun peut adapter, en fonction de ses classes, de sa sensibilité. La lecture linéaire a une certaine souplesse : dans un sens, elle est assez naturelle, plus décontractée que l’ancien modèle, puisqu’il faut la formuler au fil de la lecture. Mais l’idée est d’échapper à des séances trop répétitives, où l’on commence à chercher les mouvements du texte, et puis mécaniquement à faire des relevés.

En variant les mises en scène de la lecture linéaire en classe, il s’agit de réveiller les élèves que la routine d’un rituel a tendance à endormir.

Je crois aussi que le programme commun et l’urgence dans laquelle nous sommes pour la préparation des cours a favorisé -ce qui est positif- le partage de ressources entre collègues, mais cela peut aussi conduire à des pratiques de classes très magistrales, avec des explications de textes « toutes faites » qui encouragent des formes de cours très descendantes (on voit notamment des photocopies d’explications linéaires entièrement tapées distribuées dans les classes).

Les idées que je partage s’élèvent contre la conception d’un bac français du type « gavage d’oies » pour favoriser la mise en activité des élèves.

Quelles sont les réactions de votre public ?

Les enseignantes qui ont partagé ce diaporama sur les pratiques la lecture linéaire, que ce soit dans une formation en présentiel, ou sur des forums en ligne, semblent assez contentes de leurs expérimentations : elles ont trouvé assez facilement des applications à ces suggestions, et les retours ont été positifs. Bien sûr, les collègues qui ont voulu décliner ces idées en classe sont ceux et celles qui cherchaient des moyens de diversifier leurs scénarios pédagogiques.

Les élèves sont souvent contents également : chercher à deviner ce qui se passe dans la suite du texte aiguise leur curiosité, avoir un texte en morceaux ou retrouver des mots manquants les invite à s’interroger sur la logique interne d’un extrait et ils font finalement l’explication presque sans s’en rendre compte.

Pensez-vous que l'exercice d'explication linéaire soit : plus difficile, moins difficile, ou tout simplement très différent de l'explication analytique que l'on menait avant à l'oral de l'EAF, à partir d'une question posée par l'examinateur, et d'une réponse souvent composée selon deux axes ?

L’aspect positif de la lecture linéaire est son côté plus naturel, et finalement plus rapide. Je trouve maintenant complexe d’expliquer aux élèves que la méthode pour le commentaire écrit est différente, même si j’essaie de leur montrer qu’on peut exploiter l’explication linéaire comme une première étape en vue du commentaire analytique.

Concrètement, il faut qu’on travaille dans notre discours de professeur en classe cette double logique, car il n’est pas naturel pour les élèves de comprendre qu’on exige d’eux pour un même exercice – le commentaire de texte- deux formes différentes. La majorité des élèves de mon lycée au bac blanc a fait un commentaire linéaire à l’écrit (souvent légèrement déguisé), et je comprends cette tendance : ils en font tout au long de l’année, et pour eux cela ne fait pas spontanément sens de devoir adopter une autre forme à l’écrit.

La question à l’oral dans l’ancienne formule était destinée à faire en sorte que l’élève réorganise ce qu’il savait du texte, les éléments vus en cours, pour éviter le psittacisme. Nous voyions beaucoup de candidats qui reprenaient cependant -quelle que soit la question posée- les axes vus en classe et se raccrochaient à la fameuse question seulement en conclusion, quand ils ne l’oubliaient pas : il faut reconnaître que c’était compliqué de demander aux élèves en une demi-heure de réorganiser tout leur savoir.

Je pense que l’explication linéaire peut être une bonne chose si nous valorisons les discours personnels sur les textes et si nous savons éviter la transformation des élèves en perroquets. Les consignes académiques pour l’évaluation des candidats auront un grand rôle à jouer pour orienter nos attentes lors de cet exercice. J’espère que les relevés exhaustifs des procédés littéraires ne constitueront pas un nouvel idéal, sinon le risque du psittacisme et de dessèchement de l’exercice sera grand, même si bien sûr, il me semble que l’élève doit être capable d’identifier des procédés et des effets littéraires qui ont compté pour lui. La notion d’appropriation personnelle dont on parle beaucoup dans la deuxième partie de l’oral peut sans doute aussi être évoquée pour vivifier l’explication linéaire.

Comment l'enseignant peut-il évaluer une explication linéaire ? Donnez-vous des grilles d'évaluation ?

Dans l’attente d’un cadrage académique sur l’explication linéaire, nous fabriquons dans nos établissements en effet des petites grilles indicatives, afin que les élèves aient des repères, en évitant tout de même de trop cadrer le moindre détail. J’ai observé pour l’instant des variantes qui peuvent être assez importantes entre les équipes de différents établissements qui imposent ou non un projet de lecture, une introduction avant la lecture ou après, un plan à annoncer ou non. J’ai rencontré plusieurs équipes qui ont abandonné l’idée d’un chronométrage trop sévère de l’oral avec le découpage 2+ 8 +2 +8 qui s’avérait compliqué et stressant à mettre en œuvre et qui sont se plutôt attachés à un découpage 12 (comprenant la lecture et la question de grammaire) + 8. Ce sont des pratiques différentes qui adaptent pour l’instant les directives, mais je pense qu’on est encore dans un moment de tâtonnement, pendant lequel les usages qui vont ensuite se fixer plus durablement cherchent certains compromis.

Comment entrainer les élèves à l'oral ? A quelles conditions pensez-vous que l'exercice, sur huit minutes environ, soit à la portée d'un élève de première ?

En plus des traditionnels bacs blancs qui me semblent incontournables, je suis en train de mettre en place la réalisation de podcasts de classe, qui permettront aux élèves de créer leurs propres outils de révisions, en même temps qu’ils les entraînent à enrichir leur élocution. Le programme commun favorisant le partage des ressources sur Internet, je voudrais également entraîner mes élèves à leur exploitation critique : à partir de toutes les ressources disponibles sur un texte canonique, quelle explication faire ? Quelle synthèse tirer des explications déjà mises en ligne par d’autres ? Plutôt que leur fournir un commentaire tout fait, l’idée est de leur en faire comparer plusieurs, afin qu’ils élaborent le leur.

Je pense que l’exercice de la lecture linéaire sera à la portée des élèves si l’on accepte de ne pas y voir une réplique des épreuves orales dans les concours de l’enseignement. J’espère qu’une vraie place sera faite à l’expression de la subjectivité des élèves car l’analyse stylistique intensive des textes, si elle est passionnante quand on passe l’agrégation, ne me semble pas souhaitable pour le bac.

Le diaporama proposé par Françoise Cahen : comment faire de cette nouvelle contrainte un atout pédagogique ?

Comme le rappelle Françoise Cahen, le numérique peut rendre accessible les supports et l'activité de l'élève par la variété des éléments de visualité. Il vient ménager de la progressivité, donne du rythme, un accès au texte en train de s'écrire. Le numérique permet d'alterner écrit et oral en profitant des possibilités d'hybridation des contenus. Les modalités collaboratives en ligne participent à vivifier l'exercice codifié.

Pour aller plus loin sur l'explication linéaire à distance :
Created By
Laila Methnani
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Credits:

Laila Methnani Pixabay