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ASSE-OL : le derby se joue aussi dans la rédaction du Progrès Le seul VRAI derby du championnat de France se joue entre deux clubs suivis au quotidien par les équipes de notre journal, nous obligeant à un grand écart et à trouver un équilibre subtil.

C’est la « Une » qu’il ne faut pas rater. Celle que les lecteurs trouveront dans les kiosques le lendemain du derby s’il reste des exemplaires sur les présentoirs. Le 23 novembre dernier, quand le Lyonnais Jason Denayer a expédié sa tête dans les filets du gardien stéphanois Stéphane Ruffier, contre le cours du jeu, des sentiments contradictoires ont alors traversé les responsables de leurs conceptions respectives aux sièges du journal du Rhône à Lyon Confluence et de la Loire à Saint-Etienne Châteaucreux.

Il en sortira deux gros titres qui disent la même chose mais selon des points de vue opposés : « Un derby ça se gagne » côté 69 ; « Des regrets ! » côté 42. Seule la victoire était belle pour les uns quand la défaite était cruelle pour les autres.

Si toute l’année, Le Progrès joue à cinq (départements), les jours de derby c’est plutôt deux contre deux : la Loire et la Haute-Loire contre le Rhône et l’Ain, avec le Jura comme arbitre.

Ce duel entre l’ASSE et l’OL c’est bien plus qu’un match de foot, plutôt un monument du patrimoine immatériel de la région que le journal local se doit de vivre à travers le même prisme que ses lecteurs. Ouvrez lundi nos éditions de la Loire et du Rhône et vous aurez sans doute l’impression que nous n’avons pas vu le même match !

« Le derby, on y pense presque un mois à l'avance »

« On sent une pression particulière autour des derbies, avoue Olivier Guichard, chef du service des Sports à Saint-Etienne après avoir longtemps écrit sur l’OL côté Rhône. Même la victoire contre Marseille mercredi n’a pas généré cette effervescence. On y pense presque un mois à l’avance, de manière à renouveler les sujets et obtenir les meilleures interviews alors qu’elles sont de plus en plus difficiles à décrocher. Pour avoir Nabil Fekir et Whabi Khazri, cela a été un travail de longue haleine. »

Notre article du premier derby de première division, le 28 octobre 1951. 4-2 pour l'OL.

Cette importance se mesure. Chaque derby, Le Progrès met en place le dispositif le plus important de l’année, hors soirée électorale. Ce dimanche, ils seront une bonne dizaine de reporters au stade dont trois journalistes de la rédaction lyonnaise pour les pages OL, quatre de la rédaction stéphanoise pour l’ASSE, mais aussi trois photographes. Histoire de ne rien rater des deux côtés du terrain.

Deux rédacteurs seront, eux, chargés des « directs » sur leprogres.fr. Et c'est sans compter les équipes chargées de mettre en ligne, de monter les pages et de « sortir » le journal, ni les confrères des autres services qui trouvent, ce soir-là, le chemin de celui des sports, attirés par le son de la télé et l’odeur de pizza.

Le derby se joue jusqu'en tribune de presse

Chacun a son pré carré. « Je n’ai pas souvenir de journalistes stéphanois venus à l’OL pour écrire sur un joueur et vice-versa, sourit Christian Lanier, journaliste à Lyon. Ce serait inconcevable, comme ce serait inconcevable qu’un journaliste suivant le Milan AC écrive sur l’Inter Milan. Même chose à Rio ou les clubs de Botafogo, Fluminese et Flamengo appartiennent à des quartiers qui se touchent… Les lecteurs ne comprendraient pas. »

Inutile de le nier, le derby se joue ce soir-là jusqu’en tribune de presse où tout Le Progrès ne fait pas forcément rangée commune.

Des deux côtés des Monts du Lyonnais, on se souvient de ce journaliste, né à Saint-Etienne mais suivant l’OL, ayant serré le poing lors du troisième but de l’ASSE, le 30 novembre 2014. Vingt ans après la dernière victoire des Verts contre l'OL à Geoffroy-Guichard. « Bon sang, un peu de tenue ! », aurait-il été gentiment rappelé à l’ordre.

La rivalité fut aussi entretenue sur le terrain lors de petits matches de foot entre les deux rédactions. « Un jour, on s’était retrouvé sur le terrain avec Yves Verrière, raconte Christian Lanier. Lui, le vrai Stéphanois, excellent footballeur, et moi, le vrai Lyonnais. Ça avait été chaud, même si tout s’était bien terminé. »

Mais le « chambrage » ne franchit jamais la frontière des colonnes du journal. Si notre devoir (et notre plaisir) reste d’écrire l’histoire de ce match à nul autre pareil, notre responsabilité est aussi devenue au fil du temps de ne pas mettre le feu aux poudres.

«Qui parmi nous, journalistes, n’a jamais serré le poing comme s’il avait lui-même gagné un match ?»

Jean-François Gomez (à gauche sur notre photo), journaliste à la rédaction des Sports de Lyon. Premier derby en tribune de presse le 24 février 1985 à Gerland (1-5).

« Je suis toujours étonné lorsque j’assiste à des matches internationaux, de voir certains confrères, notamment de pays sud-américains, porter le maillot de leur équipe nationale ou de leur club de cœur en tribune de presse. Le côté journaliste-supporter est assez mal vu chez nous, et c’est normal. Notre métier nous impose une neutralité, mais avouons-le, quand arrive l’heure d’un grand match contre Marseille, le PSG, contre Manchester et plus encore quand arrive le derby, surtout à Geoffroy-Guichard, par-delà la frontière entre Rhône et Loire, un brin de « lyonnitude » s’immisce dans nos conversations, dans nos débats et jusque dans nos articles sans doute.

Qui parmi nous, journalistes lyonnais, n'a jamais serré le poing comme s’il avait lui-même gagné un match, un soir où Juninho et Govou renversèrent un derby pratiquement perdu (3-2, en octobre 2004). Ou lorsque Benzema égalisa d’un superbe coup franc quatre ans plus tard (1-1), ou quand Gourcuff et Briand changèrent le cours d’un autre derby en 2013 ? Sans le derby, le foot à Lyon et à Saint-Etienne, serait plus fade, non ? »

«Quand je travaille, je ne me considère pas comme un supporter»

Olivier Guichard, chef du service des Sports de Saint-Etienne. Premier derby en tant que journaliste en 2010.

« Quand on est journaliste et supporter, le plus compliqué c'est de trouver la bonne distance. On est forcément un peu partisan, mais quand je travaille, je ne me considère pas comme un supporter, je suis avant tout journaliste, je n'écris pas pour un blog de football.

Je suis arrivé au service des Sports de Lyon en 2004. C'était la grande époque de l'OL. Tout le monde savait que j'étais supporter de l'ASSE alors je me faisais chambrer par les collègues... C'était toujours bon enfant mais parfois un peu usant, surtout quand, pendant des années, il n'y a pas eu de victoire. Heureusement, le centième derby et le 3-0 à Geoffroy-Guichard en 2014 ont libéré 20 ans de frustration.

30 novembre 2014. Les Verts, victorieux dans le Chaudron (3-0), 20 ans après.

«Un derby, ça ne se prépare pas comme un autre match»

Que ce soit au service des Sports de Lyon ou de Saint-Etienne, le derby c'est l'événement. Les deux matches que tu coches quand le calendrier tombe. Et forcément, ça ne se prépare pas comme un autre match. On cherche des idées et des angles originaux, on essaye toujours de se réinventer d'une rencontre à l'autre.

Cette année, c'est mon premier derby dans le service des Sports de Saint-Etienne, premier derby en tant que chef, il a forcément une saveur différente.

Je ne sais pas si cela veut dire quelque chose, mais cette saison, j'ai suivi six matches de l'OL et six victoires. Depuis que je suis à Saint-Etienne, l'ASSE a tout gagné. Je suis leur porte-bonheur ! »

«Dans chaque derby, je retrouve un peu de mon adolescence»

Antoine Osanna (au fond à droite sur notre photo), journaliste à la rédaction des Sports de Lyon. Premier derby en tribune de presse le 27 février 1993 à Gerland (0-2).

« Nous étions jeunes et insouciants. C’est le titre d’un beau livre de Laurent Fignon juste avant sa dernière échappée. Et mon derby, c’est beaucoup ça. Le premier remonte au 5 octobre 1969. J’ai 11 ans. La France apparaît heureuse et harmonieuse et le football respire encore la légèreté. Le match se joue à 15 heures, comme c’était l’habitude, et l’été indien s’est invité à Gerland. Avec mon père, on est assis sur les gradins cimentés de ce qui n’est pas encore le virage Nord, et non loin de ce qui est déjà l’horloge.

A l’amorce d’une nouvelle décennie, l’OL est personnifié par Yves Chauveau, Angel Rambert, et un petit bonhomme extraordinaire, Serge Chiesa. Il sera mon idole et je rejoins ceux qui prétendent qu’il était plus fort que Platini.

Christian Sarramagna et Serge Chiesa en 1973.

Mais, cet après-midi-là, j’assiste à un spectacle hallucinant orchestré par un footballeur d’exception, Salif Keita. L’homme qui, le jour de son arrivée à Orly, prit un taxi pour rejoindre Saint-Etienne. L’OL s’incline 7-1. Les Verts sont au seuil de leur épopée européenne et, comme des millions de Français, j’allais les supporter devant ce qu’on appelait encore les étranges lucarnes.

«Notre époque est celle du premier degré»

Les derbys étaient leur affaire avant le renversement du troisième millénaire, et si l’intolérance d’aujourd’hui m’a refroidi, j’aime encore ces rendez-vous où l’on continue à se chambrer entre collègues lyonnais et stéphanois. Je maintiens ainsi qu’il n’y avait pas faute de Källström juste avant le coup franc décisif de Payet lors du 100ème derby et je garde une place au chaud pour le but victorieux à Geoffroy-Guichard de Sidney Govou, l’enfant de la Haute-Loire.

Mais je ne l’écris pas trop souvent, voire jamais, ni ne le dis trop fort. Notre époque est celle du premier degré, celle, où, en réalité, on ne peut plus rien dire sous peine de déclencher des tonnes d’indignation aux accents bigots.

Au fil de ces années colorées de rouge, de bleu, et de vert, la bienpensance a gagné le match. Il reste le jeu, celui de la rivalité aussi, et ce dimanche soir, pour le 118ème derby de l’histoire, je vais retrouver un peu de mon adolescence à travers l’exploit d’un joueur lyonnais ou stéphanois. »

«De plus en plus, les clubs se ferment avant le derby»

Thomas Dutang, journaliste à la rédaction des Sports de Saint-Etienne. Premier derby en tribune de presse en 1998.

« On ressent beaucoup plus de ferveur autour de ce match. Les deux équipes s'opposent sur le terrain, les supporters en tribune, et nous, journalistes de Saint-Etienne et de Lyon travaillons ensemble. Nous formons un vrai collectif, alors que, en dehors du derby, on ne se côtoie pas beaucoup.

Généralement, c'est une rencontre où il se passe toujours quelque chose. Mais, de plus en plus, les clubs se ferment avant le derby. Chacun veut éviter la moindre phrase qui pourrait tourner à la polémique. Du coup, le club et les joueurs y vont sur la pointe des pieds.

Tout le monde se souvient de Romeyer qui, en 2012, comparait Ruffier à une Ferrari et Vercoutre à une 2CV ! Forcément, ça participait au folklore qui anime déjà le derby. Mais maintenant, les deux clubs ne s'allument plus... Aucun ne veut provoquer de débordements ou alors, donner envie à l'autre équipe de se dépasser ! Tout se passe sur le terrain. »

«La machine à écrire dans le sac, j’étais fier de représenter Le Progrès de Lyon pour la plus haute mission»

Christian Lanier (deuxième à gauche sur notre photo), journaliste à la rédaction des Sports de Lyon. Premier derby en tribune de presse le 9 septembre 1989 à Geoffroy-Guichard (1-0).

« Je n’irais pas jusqu'à dire comme Raymond Domenech, Lyonnais célèbre du derby, pour avoir su le saler plus qu’à son tour grâce à une langue bien pendue, que je me suis surpris à fredonner machinalement l’hymne des Verts…

Non, un Lyonnais de mon type, né dans le 7e arrondissement, élevé au sigle OL, bercé par le ténébreux stade de Gerland, se réveillant comme un vieux cratère les soirs de derby, ne peut se casser la voix sur le refrain d’un voisin si particulier. Il y a pourtant ce pèlerinage annuel qui me mène à Geoffroy-Guichard, un voyage extraordinaire de simplicité, et pourtant aux étapes multiples.

Les joueurs lyonnais des années 60 me l’ont dit. Quand ils rejoignaient l’enceinte stéphanoise, à leur passage, sur la petite route, empruntant Rive-de-Gier, Lorette, La Grand-Croix, L’Horme, les moqueries s’invitaient, venues des supporters de l’ASSE, un club né en 1933 ayant plusieurs temps d’avance sur l’entité lyonnaise. Les sarcasmes n’étaient pas forcément méchants, mais suffisamment révélateurs de ce qu’incarnait l’OL, un frêle esquif devant le paquebot stéphanois.

D’ailleurs je revois avec horreur, cette pendule de Gerland, d’un 5 octobre 1969, affichant OL-ASSE 1-7. Il imposa de se relever de ce KO. C’était dur.

« Je regardais la grande épopée stéphanoise avec envie »

Pendant que l’ASSE éclairait la France, balançant son hymne repris de partout, je regardais la grande épopée stéphanoise avec mon père, chez le voisin qui avait la bonne télé. Avec envie, puisque je scrutais, avec désespoir parfois le recrutement d’un OL sans-le-sou, en faillite et au bord de la dislocation. C’était toujours pareil.

Je me revois un 12 septembre 1981, dans les gradins debout de Geoffroy-Guichard à une époque moyenâgeuse. Il n’y avait pas de kop, on s’installait où l’on voulait. Et je me retrouve là, assistant à un naufrage 4-0, enduré par les Lyonnais devant des Stéphanois emmenés par un Danois au nom de comédie, Benny Nielsen, que je trouvais pataud, et martyrisant notre grand Slobodan Topalovic.

Joël Fréchet, quinze ans et onze mois était au marquage de Michel Platini, lui tirant le short, comme un gone accrochant son grand-père pour lui demander de jouer au ballon. Le retour sur Lyon était bien long… Tout cela allait s’arrêter quand ?

L’assurance venant, le stylo s’invita alors comme mon allié préféré pour affronter Saint-Etienne. J’avais bien croisé l’ASSE à plusieurs reprises balle au pied, chez les jeunes, en amateur, et gagné même. Mais là, on allait voir ce qu’on allait voir…

« Alors j’ai pris d’assaut Geoffroy-Guichard »

Et tout a changé. La tête haute, la machine à écrire dans le sac, puis le téléphone à bonnette, et l’ordinateur en bandoulière, j’étais fier de représenter Le Progrès de Lyon pour la plus haute mission.

J’ai pris d’assaut Geoffroy-Guichard, après avoir longé cette voie ferrée, au milieu d’un océan d’hommes en vert, les oreilles bouchées, et concentré comme un joueur lyonnais investissant le vestiaire du chaudron. Et c’est bien ce but de Sylvain Kastendeuch contre son camp, le 15 septembre 1990, à dix minutes de la fin, qui a tout changé.

Ali Bouafia et Sylvain Kastendeuch.

« Reviens Ali (Bouafia), tu es tout seul », lança Raymond Domenech de la touche. Mais l’histoire était en marche pour voir la courbe s’inverser. L’attaquant lyonnais continua et centra quand même au milieu d’une forêt de jambes stéphanoises.

L’infortuné Sylvain Kastendeuch trompa alors imparablement Gilbert Ceccarelli. Terminé, 1-0, je touchais la fin de 18 ans de frustration. Bruno Genesio, de la partie, venait de fêter ses 24 ans.

« Se lever tôt, tout lire, tout voir, ne rien louper, préparer son match. »

Et mon jour de derby revient comme une procession. Se lever tôt, tout lire, tout voir, ne rien louper, préparer son match.

Le derby est bien un hymne à la passion. «Qui c’est les plus forts, évidemment c’est les Verts», chante Saint-Etienne. Finalement, je m’y suis fait. Un jour, l’OL aura son refrain, durable, viable. Je l’espère. Là aussi, l’ASSE était en avance.

De l’issue de ce derby ressortira une nouvelle rengaine. J’imagine tous les scénarios, sachant que par la grâce d’un ballon, des couplets peuvent être cruels… »

« Quand tu traînes tes guêtres à Geoffroy-Guichard depuis tes dix ans, difficile d'être parfaitement impartial »

Yves Verrière, journaliste à la rédaction des Sports de Saint-Etienne. Premier derby en tribune de presse au début des années 1990.

« Cette rivalité entre Saint-Etienne et Lyon existe depuis toujours, mais elle est encore plus palpable depuis que l'OL a pris l'ascendant sur l'ASSE. Après deux décennies sans victoire des Verts, les choses sont en train de changer. Pendant longtemps, on connaissait l'issue du derby. La défaite de l'OL pour le centième a ravivé l'engouement autour de cet événement.

La preuve, ce dimanche, Geoffroy-Guichard sera à guichet fermé. Je n'avais pas vu ça depuis bien longtemps.

« Le pire, c'était les années sans derby »

Quand tu traînes tes guêtres à Geoffroy-Guichard depuis tes dix ans, tu es forcément attaché au club, à son histoire, ses valeurs. Je ne peux pas dire que je suis parfaitement impartial, mais quand j'écris je fais la part des choses.

Mais le pire, c'était les années où Saint-Etienne et Lyon n'étaient pas dans la même division et qu'il n'y avait donc pas de derby. Journalistiquement, il te manque quelque chose.

« La guerre des mots entre collègues »

Entre collègues, c'est pareil, forcément on se chambre. Chacun garde en lui des arguments à placer au bon moment ! C'est la guerre des mots, mais ça ne doit pas aller plus loin.

Aujourd'hui, le football manque un peu d'humour. Tout est pris au premier degré et ce sport devient parfois un terrain de jeu pour les violents. C'est bien dommage. »

Long-format réalisé par Mathilde Delacroix. Textes : Benjamin Steen. Photos : Richard Mouillaud, Philippe Vacher, Celik Erkul, archives Le Progrès.

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