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Panne sèche pour les agriculteurs Par Sacha Martinez

« Ça va bientôt faire 4 mois que je ne me suis pas versé de salaire. » Sylvain Berger, les épaules voûtées, observe ses cultures. L’agriculteur passe sa main dans la terre. De la poussière s’envole. « J’ai planté cette parcelle en août. Tout a cramé », se résigne-t-il. Dans sa montagne, d’habitude si verte, le sol a la couleur des feuilles. Morte.

Le niveau de la Loire n'a jamais été aussi bas.

Depuis le mois de juillet, il n’a pas plu dans le Pilat. Ni dans l’Ondaine, d’ailleurs. Les agriculteurs font donc face à une deuxième année de sécheresse consécutive. La cinquième en 10 ans. Sylvain, comme de nombreux agriculteurs n’a plus d’eau sur son terrain.

De Jonzieux à Marlhes, c’est le désert du Sahara.

« De Jonzieux à Marlhes, c’est le désert du Sahara », affirme l’éleveur de 27 ans. Pour preuve, la préfecture a pris deux arrêtés visant à limiter l’usage de l’eau sur le canton de Saint-Genest-Malifaux. « Toutes mes sources sont taries », montre Sylvain, dépité. Dès juillet, il n’a plus ni eau de source pour abreuver ses bêtes, ni fourrage pour les nourrir. Conséquence : il a entamé ses stocks d’hiver plusieurs mois en avance. Pas suffisant. « J’ai dû investir. C’est pour ça que je ne me sors plus de paie », lâche l’éleveur.

Pour nourrir leurs bêtes, les agriculteurs n’ont qu’une solution : acheter du fourrage. Mais avec la sécheresse, les prix ont flambé. Thierry Barel, éleveur de vaches laitières à Saint-Maurice-en-Gourgois, a travaillé en direct avec des producteurs pour toucher du foin moins cher. « Pour passer l’hiver, il faudrait que mes deux cellules soient pleines », détaille l’exploitant au milieu de ses vaches.

L'eau, c'est le nerf de la guerre.

Il nous invite à entrer dans les hangars où il range habituellement son fourrage. L’un est vide. Il baisse la tête, abattu. « J’ai déjà dépensé 5 000 euros. Et je devrai en remettre autant pour passer l’hiver. » Il faut dire que Thierry ne peut pas faire d’économie sur la nourriture. « Si les vaches ne mangent pas correctement, elles produiront moins », souligne l’éleveur.

D’autant que sa ferme est certifiée bio. L’éleveur doit assurer la qualité de son lait. « La qualité reste, la quantité pas forcément », avoue-t-il. S’il ne donne pas de chiffres, la production est en baisse. Son revenu, aussi.

La crise est si profonde que la chambre d’agriculture, accompagnée des syndicats, a monté une association de soutien aux éleveurs en difficulté. Le but ? Obtenir du fourrage à moindre coût pour le revendre aux agriculteurs ligériens.

On estime les besoins à 2 000 tonnes de fourrage.

« On estime les besoins à 2 000 tonnes de fourrage », indique Raymond Vial, président de la Chambre d’agriculture de la Loire. Des camions sont partis récupérer de la paille de riz en Camargue. Et de la canne de maïs en Limagne (Auvergne). Un contrat pour du foin a même été signé avec des agriculteurs espagnols. « On essaie de filer un coup de pouce à ceux qui sont en difficulté. Mais on reste une association. On ne peut pas donner la marchandise », rappelle le président de la chambre d’agriculture de la Loire.

Certains agriculteurs n'ont toujours pas semé à cause du mauvais temps.

Le fourrage sera vendu à prix coutant. Toujours mieux que les cours actuels du marché. « La sécheresse a touché tout le Nord de l’Europe. L’Allemagne ou la Suède font exploser les prix », affirme la FDSEA (Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles).

Même l’État finit par s’en mêler. Une cellule de calamité a été ouverte en préfecture. Problème, tout le territoire est touché. Et le département a déjà obtenu cinq indemnisations en dix ans. « Je ne sais pas si le dossier passera », concède Jean-Luc Perrin, secrétaire départementale de la FDSEA Loire. « On fera tout pour. »

Jean-Luc Perrin, agriculteur à Saint-Maurice-en-Gourgois, a pu compter sur ses reports de stock pour tenir l'hiver.

De son côté, Raymond Vial n’est pas plus optimiste. « Je ne veux pas faire croire aux éleveurs qu’ils seront indemnisés d’un coup de baguette magique. » En effet, c’est à l’échelle nationale que la décision sera prise. Le dossier sera appuyé par des mesures réalisées sur les récoltes d’une trentaine de fermes témoins dans le département.

Dans certaines de ses fermes, les grosses pluies du mois de mai ont permis de faire plusieurs récoltes.

C’est là où le bât blesse. « Dans certaines de ces fermes, les grosses pluies du mois de mai ont permis de faire plusieurs récoltes », détaille Raymond Vial. « Cela pourrait jouer sur le résultat. » Vendredi, le préfet passera dans plusieurs exploitations du département afin de vérifier l’étendue des dégâts. Si le dossier est validé, les éleveurs peuvent espérer toucher quelque indemnité.

Une compensation salutaire dans certaines exploitations comme nous le confirme Sylvain Berger. « J’en suis à me demander si je ne vais pas vendre une partie de mon troupeau pour faire manger les autres. » Il n’est pas le seul à y penser. Certains ont même sauté le pas. « Il y a tellement de bêtes sur le marché que les prix baissent », enrage Patrick Rocher, négociant en bétail à La Ricamarie.

Il y a tellement de bêtes sur le marché que les prix baissent.

Seulement, cette solution ne vaut qu’à court terme. En effet, en se séparant de ses bêtes, l’agriculteur perd une part de son capital. Et par ricochet de son revenu à long terme. « Il n’y a que deux solutions. Soit les agriculteurs vendent leurs bêtes, soit ils trouvent du stock », juge Raymond Vial. Encore faut-il avoir une trésorerie qui permet de le faire.

Nicolas et Nathalie Gentaz avaient anticipé la sécheresse en achetant du fourrage dès le mois de juillet.

« En fin d’année, on est tous dans le rouge », sourit, presque gêné Nicolas Gentaz. Pour cet éleveur de Limousine, caché à deux pas de Roche-la-Molière, la sécheresse a fait un trou considérable dans le budget. « Depuis deux ans, ma femme m’a rejoint sur l’exploitation », raconte-t-il, fier. « Mais avec les intempéries, elle ne s’est pas sortie de salaire depuis plusieurs mois. » En tout, Nicolas et Nathalie ont dépensé 14 000 euros pour faire face à la sécheresse. Nathalie doit même travailler hors de l’exploitation pour arrondir les fins de mois 10 heures par semaine dans une boulangerie. « Quand je vois ça, je me dis que les jeunes doivent vraiment aimer ce métier pour se lancer. »

Sylvain Berger, du haut de ses 27 ans, a bien du mal à se projeter. Ses terres sont si sèches qu’il n’aura pas d’herbe cet automne. Il faudra attendre le printemps pour semer. « Encore deux années, comme ça et je serai forcé de mettre la clé sous la porte. » Sa mère, assise à côté de lui, secoue frénétiquement la tête. Tandis qu’elle épluche les pommes de terre et les carottes, son fils bavarde. La matriarche ne le lâche pas des yeux.

Le jour où il s'endettera pour nourrir ses bêtes, il devra arrêter.

« Pour l’instant je n’ai pas d’enfant et je vis chez mes parents, je peux me permettre de ne pas avoir de salaire quelques mois. » Il raconte les difficultés de ses voisins. Celui qui a vendu trente bêtes pour nourrir les autres. L’autre qui a fait un chèque pour du fourrage mais n’a encore rien reçu. Ou l’autre, endetté jusqu’au cou, qui a dû reprendre un prêt pour nourrir ses animaux. Lasse, sa mère le coupe. Et conclut : « Le jour où il s’endettera pour nourrir ses bêtes, il devra arrêter. »

« Certains éleveurs risquent de rester sur le carreau »

L'interview de Raymond Vial, président de la Chambre d'agriculture de la Loire.

La sécheresse touche les agriculteurs pour la cinquième fois en dix ans, qu’en pensez-vous ?

« C’est devenu une habitude, c’est vrai. Mais cette année a été particulièrement difficile. Pour la première fois, les agriculteurs enchaînent deux années de sécheresse. Ça pose d’énormes problèmes de stock. Sans compter qu’ils n’auront sûrement pas de récoltes à l’automne. Le printemps servira à la repousse. Et en attendant les bêtes n’auront toujours rien à manger. C’est une catastrophe. »

Un dossier calamité devrait être porté par la préfecture…

« Oui, la chambre d’agriculture, les syndicats, les pouvoirs publics tout le monde se met en marche. Une cellule chargée de contrôler l’état de sécheresse du territoire a été mise en place. Elle se basera sur les résultats des bilans fourragers d’une trentaine de fermes témoins dans le département. Mais le dossier est loin d’être acquis. Le préfet viendra sur le terrain cette semaine, notamment à Roanne, pour constater l’étendue des dégâts. »

À terme, pensez-vous qu’il faille changer de modèle agricole ?

« Le dérèglement climatique est là. Les agriculteurs manquent d’eau. Un éleveur dépense en moyenne 10 000 euros pour ses bêtes. C’est une hérésie. Il faudrait pouvoir stocker de l’eau, comme de la nourriture d’ailleurs. Mais pour ça, il faut investir et c’est compliqué à l’heure où les trésoreries sont vides. Il faudra prendre des grandes décisions pour l’avenir de la profession. »

Et comment le voyez-vous cet avenir ?

« Les agriculteurs ne sont pas des sots. Ce métier existe depuis des milliers d’années. Ils ont toujours su s’adapter. Cet hiver sera rude. Nous serons confrontés à des situations que nous ne connaissons pas. Beaucoup vont souffrir. Certains risquent même de rester sur le carreau. Cette sécheresse n’a pas fini de nous impacter. »

Les agriculteurs adoptent le système D

Les agriculteurs rivalisent d’inventivité pour répondre à la sécheresse. Nicolas Gentaz le premier. Cet éleveur de Limousine, niché sur le plateau du Bessy à Roche-la-Molière a décidé de mettre une partie de son cheptel en pension en Savoie. Le but ? Continuer de nourrir ses vaches sans avoir besoin de vendre. « La pension est un bon compromis », pose l’homme au physique de rugbyman. « Cela me permet de dispatcher mon troupeau dans différentes parcelles. Toutes auront un peu d’herbe en plus du fourrage. » Parfois, même les idées ne suffisent plus à faire face.

La pension est un bon compromis.

Comme la plupart des agriculteurs de l’Ondaine et du Pilat, Nicolas a acheté du foin et de la paille. Mais il l’a fait dès le mois de juillet. Résultat : les prix étaient encore attractifs. « J’ai acheté la paille 90 euros la tonne. » Aujourd’hui, elle en vaut le double. D’autres n’ont pas eu besoin d’acheter. Jean-Luc Perrin, basé à Saint-Maurice-en-Gourgois, peut compter sur les reports de stock de l’an dernier. « Grâce à ces bottes », pointe-t-il du doigt, « nous devrions tenir tout l’hiver ». Seul hic, il faudra que les cultures aient poussé d’ici le printemps.

Les agriculteurs tentent de semer le plus tard possible, dans l'espoir de voir germer les cultures.

Certains ont d’ailleurs pris le pari de semer leurs cultures au dernier moment. C’est le cas du frère de Nicolas à Roche-la-Molière. Il a semé sa prairie cette semaine. Soit près d’un mois et demi après la date habituelle. « Il a gelé ce matin, je ne suis même pas sûr que cela fonctionne », concède-t-il, avant de remonter sur son tracteur.

Production du lait et prix des bêtes en chute libre

« Forcément, mes bêtes donnent moins de lait », concède Thierry Barel. Ce producteur bio a dû rentrer ses vaches laitières dès juillet. « Même en achetant du bon fourrage, elles ne produisent pas autant que si elles pâturaient. » Une tendance qui se retrouve à l’échelle nationale. « La production a baissé de 10 à 14 % depuis l’épisode de sécheresse », affirme Raymond Vial, président de la Chambre d’agriculture de la Loire. En revanche, le prix des produits laitiers a, lui, augmenté.

Malgré les baisses des prix du bétail, les Limousines gardent un niveau stable sur le marché.

Même combat pour la viande. Le cours de la génisse a chuté. De 4,20 euros en 2017, le prix du kilo est passé à 4,05 euros en 2018. Patrick Rocher, négociant en bétail à La Ricamarie nous expose la situation. « Avec le prix du fourrage qui explose, de nombreux agriculteurs sont obligés de décapitaliser. » En d’autres termes, vendre une partie de leur cheptel pour continuer à nourrir les autres. « Seulement, aujourd’hui le marché est saturé. » Nicolas Gentaz connait la situation. Il regrette en revanche que cet afflux de viande ne fasse pas baisser son prix en boucherie. « Si on achète nos produits moins chers, il faut au moins que ça se répercute dans l'assiette du consommateur. »

Created By
Sacha MARTINEZ
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Credits:

Sacha Martinez

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