Un nouveau rythme colère Trois après son instauration, les 4,5 jours ne passent toujours pas chez nombre de parents, élus et profs. Illustration à Moreuil (Somme).

Par GAËL RIVALLAIN

Ici, les enfants pratiquent deux activités différentes dans l’après-midi», décrit Nathalie Lejeune, la directrice-adjointe du service animation. «On fait attention, en fonction de l’âge, d’alterner un temps calme avec un temps plus intense». À l’école maternelle Pablo de Moreuil (Somme), le jeudi après-midi, c’est «TAP», de 14 à 17 heures. Tandis que les plus petits émergent à peine de leur sieste, d’autres sont attablés autour d’un pot de feutres pour colorer des poissons. À côté, une leçon de salsa se prépare, tandis qu’un parcours d’agilité a déjà débuté.

Les petits s’amusent, détendus, à leur rythme, loin de se douter de l’enjeu constitué par l’instauration des Temps d’activités périscolaires. Ces TAP sont la conséquence la plus visible de la réforme des rythmes scolaires. Celle-ci a rétabli, à partir de 2013, une demi-journée de classe le mercredi, tout en libérant trois heures transférées aux collectivités locales, selon des modalités d’organisations très variées. Les 4,5 jours composent, avec la réforme du collège, l’un des axes majeurs de «la Refondation de l’école» voulue par François Hollande.

À Moreuil, la municipalité a choisi de mettre les moyens. Après avoir d’abord saupoudré les TAP sur toute la semaine, elle a rationalisé ses moyens humains. Chacune des quatre écoles (500 élèves au total) concentre désormais ses 3 heures sur une demi-journée différente. Un nouveau local dédié va être mis en chantier cette année. Les activités sont gratuites. Fréquentation: 80%. Facture annuelle: 60000 euros, dont 35 000 euros de reste à charge.

Sujet «préoccupant»

Ailleurs, le tableau n’est pas toujours aussi positif. À l’association des maires de France, si l’on admet que la réforme a entraîné «une meilleure coopération des acteurs locaux de l’éducation», le sujet «reste préoccupant», maintient Jean-Claude Billot, le président dans la Somme. «Surtout dans un contexte de baisse des dotations de l’État». Or, selon une enquête de l’AMF dans le département, les participations cumulées de l’État, la CAF et les parents, ne couvrent que 38% des dépenses liées aux TAP. Lorsqu’ils sont payants, les parents règlent en moyenne 23 euros par an.

«On nous dit de recourir à des bénévoles locaux, pas forcément disponibles en journée» - Jean-Claude Pradeilhes, maire.

«De plus en plus de mes collègues disent qu’ils vont abandonner la gratuité», constate Jean-Claude Billot. Même Moreuil pourrait décider d’ici peu «d’un tarif modique». Le président des maires se dit perplexe aussi sur le sort promis à la réforme par certains candidats. «Si demain on nous laisse choisir sa poursuite ou non, elle disparaîtra doucement. Ce qui rendra le paysage encore plus inégal».

À Davenescourt (près de Roye), un village intégré dans un regroupement pédagogique (RPI) de neuf communes, le maire Jean-Claude Pradeilhes étrille les 4,5 jours, «mal financés et mal adaptés aux territoires ruraux. On manque de locaux. Des enseignants sont parfois rétifs à laisser leur classe pour les TAP. On nous dit de recourir à des bénévoles locaux, pas forcément disponibles en journée. Et puis, on ne peut pas mettre n’importe qui devant les enfants».

«On est passé à côté» 

Chez les enseignants, la note reste aussi plutôt bloquée sur la mention passable. «Ces rythmes avaient vocation à permettre la réussite des élèves. On est passé à côté. Les enseignants observent une plus grande fatigue des enfants», cingle le SNUIpp-FSU, premier syndicat des profs des écoles.

Parent d’élève à l’école Charles-Perrault de Noyon, Caroline Chaouch dresse un constat identique. Militante des «Gilets jaunes» – un mouvement national de parents hostiles aux 4,5 jours parti de Crisolles (Oise) – elle a pratiqué le boycott de l’école le mercredi, avant de lâcher la bride. Mais sans changer d’avis. Et ce même si 75% des enfants pratiquent désormais des activités périscolaires contre 25% avant la réforme.

«Les enfants sont fatigués»

«Oui, la musique, l’équitation, la danse… c’est tant mieux pour ceux qui n’auraient pas pu y accéder autrement. Mais je reste contre. Je n’y mets pas mes enfants. La coupure du mercredi était utile, pour aller chez la mamie ou pratiquer du sport en club», résume la maman. Qui réclame toujours le retour à quatre jours.

À Moreuil, la qualité des TAP n’enlève pas que «pour certains enfants, avec la garderie du matin et du soir, les journées peuvent être parfois plus lourdes que celle des adultes», constate Nathalie Lejeune. Les parents, eux, se disent au mieux fatalistes. Au pire hostiles. «On ne nous a pas demandé notre avis. Les enfants sont fatigués. Ça commence dès le jeudi. Et c’est accentué à chaque fin de période», témoigne Mike Dubois, croisé à la sortie de l’élémentaire Lucie-Aubrac B. Pour lui la réforme la plus utile consisterait déjà «à ce que tous les jours d’absence d’enseignants soient remplacés». Sandrine, maman de deux enfants, soupire elle aussi. «Cette réforme n’a servi à rien. Je n’ai pas vu d’amélioration sur les résultats scolaires. C’est même à se demander s’il ne faudrait pas tout simplement l’arrêter».

Des premières évaluations plutôt mitigées

Quel bilan objectif tirer de cette réforme? En attendant une grande évaluation annoncée pour 2017, il faut se contenter de premières études qui esquissent un tableau plutôt mitigé.

Sur la réussite scolaire des enfants d’abord, un rapport de l’Inspection générale de l’Éducation nationale (juin 2016) tend à juger utile la 5e matinée, pour approfondir le programme et mieux aider les élèves en difficulté. Et ce au bénéfice du français et des maths. Mais au détriment d’autres matières. Et d’un alourdissement de la semaine. Une autre étude menée à Arras (Pas-de-Calais) par l’Observatoire des rythmes (ORTEJ) se fait l’écho d’un morcellement des journées largement ressenti. Mais, les activités périscolaires n’auraient pas entraîné de baisse de vigilance, au contraire même.

Un rapport de la sénatrice (PS) Françoise Cartron souligne, lui, la qualité globale des activités périscolaires. Qui tiendrait davantage de la volonté politique locale que de la taille de la collectivité. Pour la sénatrice (passée par la Somme), 95% des communes jugent les enfants heureux d’aller aux activités. Dans 60% des communes, la réforme fut l’occasion de consolider des emplois d’animation.

À l’association des maires de France (AMF), une enquête de mai 2016, s’est arrêtée sur les coûts de la réforme. Avec un premier enseignement: les activités périscolaires (NAP) reviennent aux communes à 231 euros par an et par enfant en moyenne. Soit, une fois déduites les aides du fonds d’amorçage de l’État, un reste à charge pour la collectivité de 70%. Plutôt lourd, d’autant que 66% des communes ont opté pour la gratuité des activités, dont la fréquentation s’avère d‘ailleurs inégale: 70% en élémentaire, mais 53% en maternelle. Au-delà, 70% des communes déclaraient encore pâtir de difficultés persistantes en termes de recrutement ou de formation.

L’Académie a perdu 1522 postes sous Sarkozy, elle en a gagné 600 sous Hollande

Le gouvernement est formel: la promesse de recréer 60000 postes d’enseignants aura été tenue. Selon le SGEN-CFDT, l’académie a perdu 1522 postes d’enseignants entre 2008 et 2012, sous Nicolas Sarkozy. À l’inverse, entre 2013 et 2017, la Picardie s’est vue attribuer 595 postes supplémentaires. Solde net positif? Pas tout à fait regrette le SNUIpp-FSU: «Les recréations n’ont pas permis de compenser toutes les destructions». On notera que pour la rentrée 2017, le premier degré perdra 1500 élèves mais gagnera quand même114 postes. Les collèges et lycées auront 44 postes en plus pour un effectif stable.

Des candidats pas en rythme

La semaine de 4,5 jours survivra-t-elle au prochain mandat? Les programmes des principaux candidats n’entendent pas rester sur un statu quo en tout cas.

Marine Le Pen (FN) propose de «revenir sur la réforme», pour déployer une nouvelle organisation pensée avec «l’expertise de spécialistes».

Une abrogation qui ne dit pas son nom que Jean-Luc Mélenchon (France Insoumise), lui, annonce clairement. Le candidat propose par ailleurs «un service public gratuit et obligatoire des temps périscolaires».

A partir de 1'.

François Fillon (LR) et Emmanuel Macron (En Marche!) annoncent qu’ils laisseront aux communes la possibilité de maintenir ou non la réforme. Le candidat de la droite recommande de rouvrir une négociation sur les temps périscolaires, pour une application à la rentrée 2018, tandis que l’ex-locataire de Bercy propose également aux acteurs locaux de réfléchir «aux meilleures solutions» et de trancher en 2019.

Il n’y a guère que Benoît Hamon (PS), éphémère ex-ministre de l’Éducation, pour défendre la réforme et proposer un renforcement de 25% des aides en cinq ans des aides aux communes défavorisées et rurales, ainsi qu’un service d’aide aux devoirs en cycle 3 (CM1-CM2-6e).

231 euros par an et par enfant

Une enquête de l’Association des maires de France sur la réforme, publiée en 2016, a chiffré le coût annuel brut moyen par enfant inscrit aux nouvelles activités périscolaires (NAP) à 231 euros pour les communes (243 euros pour les intercommunalités). «En dépit des aides du fonds d’amorçage et éventuellement de la CAF, le reste à charge s’élève à 70% pour les communes et 66% pour les intercommunalités», souligne l’AMF. Si Les deux tiers des communes ont décidé la gratuité, elles étaient encore 70% à déclarer en avril 2016 faire face à des difficultés persistantes (recrutements, formation, etc). Le taux de fréquentation atteint 70% en écoles élémentaires, contre 53% en maternelles. Trois après, 64% des communes et 54% des intercommunalités jugent peu ou pas satisfaisantes les conditions de mise en oeuvre de la réforme en élémentaire, l’insatisfaction montant à 75% en maternelle. Avec un point positif néanmoins: la réforme a entraîné «une meilleure coopération des acteurs locaux de l’éducation».

«Du meilleur temps scolaire le matin»

Cinq questions à Jean-Paul Delahaye, conseiller du ministre Peillon

Vous étiez Directeur général de l’enseignement scolaire (DGESCO) entre 2012 et 2014. Comment cette réforme, partie d’un consensus, s’est retrouvée tant décriée ?

On est un curieux pays. À chaque parution du PISA (NDLR: comparaison internationale des performances scolaires), on s’émeut des difficultés vécues par 30% des élèves de 15 ans. Dont on sait qu’elles naissent au primaire. En 2008, le retour aux 4 jours a été acté en trois semaines, sans concertation. Une folie d’adulte contre les enfants, jugée néfaste par l’académie de médecine. Et sans se soucier du temps libéré pour les moins favorisés. François Hollande a eu le courage de revenir à 4,5 jours, après concertation. C’est une réforme difficile, qui contrevient à de nombreux intérêts. Mais je crois que la raison est en train de l’emporter.

Fait-elle mieux réussir les élèves ?

L’OCDE a salué la réforme, qui s’intègre dans un ensemble, avec le renforcement de la scolarisation des moins de 3 ans et une formation des enseignants reconstituée. Il faudra plusieurs années pour voir les effets. Mais déjà, les enseignants disent que le français et les maths s’apprennent mieux, grâce à du meilleur temps scolaire le matin.

Et la fatigue, critique récurrente ?

On ne peut pas la balayer. Pour beaucoup d’enfants, les journées ne sont pas plus légères, d’où de la fatigue, si les adultes n’agissent pas en conséquence en couchant plus tôt les enfants par exemple.

Que faudrait-il faire pour l’améliorer ?

La réforme est intervenue en même temps qu’une baisse des dotations aux communes. Qui doivent être encore accompagnées, même si elles bénéficient d’un fonds de soutien de 800 millions d’euros. Au-delà, donnons plus de moyens aux écoles. La France dépense 15% de moins que le reste de l’OCDE pour son primaire et 30% de plus que pour ses lycées.

Que dites-vous des candidats qui veulent laisser aux communes le choix de continuer ou non ?

Qu’ils portent une lourde responsabilité. En revenant à 4 jours, nous serions de nouveau à rebours du reste du monde. L’OCDE s’étonne d’ailleurs que l’on en soit toujours à en débattre.

Pour les communes

231 euros: coût des nouvelles activités périscolaires (NAP) par enfant et par an (243 euros pour les intercommunalités).

70%: le reste à charge, malgré les aides du fonds d’amorçage.

66%: proposent la gratuité.

70%: la fréquentation en élémentaire, 53% en maternelles.

70%: déclarent pâtir de difficultés persistantes d’organisation (recrutement, formation, etc.)

64%: se disent insatisfaites des conditions de mise en oeuvre de la réforme en élémentaire (75% en maternelle).

Source: Enquête Association des maires de France (AMF), 2016.

Laisser sa chance au produit

Commentaire de Gaël Rivallain

C’est une tradition. Chaque nouveau locataire de la rue de Grenelle met un point d’honneur à laisser sa trace par une réforme à son nom. Même Benoît Hamon, resté à peine 5 mois, a réussi à sortir un décret «Hamon» assouplissant les nouveaux rythmes lancés par son prédécesseur Vincent Peillon. Tout laisse penser que l’usage pourrait perdurer. Alors que les promoteurs des 4,5 jours estiment à 10 ans le temps pour mesurer pleinement ses effets, les favoris des sondages n’entendent pas avoir tant de patience. Marine Le Pen veut abroger les nouveaux rythmes, tandis qu’Emmanuel Macron et François Fillon annoncent qu’ils transmettront la patate chaude aux communes. Dont beaucoup ont d’ailleurs parié, dès le départ, que la réforme finirait par tomber à la faveur d’une alternance. Loyale avocate de ce rythme auquel la société n’a pas (encore?) su s’adapter, la future ex-ministre Najat Vallaud-Belkacem agite déjà l’épouvantail: le retour à quatre matinées reviendrait «à renvoyer les enfants de classes populaires devant la télé», et «à mettre au chômage 300 000 animateurs». Sans oublier que les enfants devraient s’adapter à un nouvel emploi du temps. Le troisième en une décennie! L’argument semble assez lourd pour, y réfléchir à deux fois, en envisageant de laisser sa chance au produit, quitte à l’amender. Pour une fois, la prochaine vraie réforme serait alors… de ne pas en faire. Et tant pis pour la tradition.

Credits:

Courrier picard

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