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Les secrets de la maison momie du Vieux Lille Le 19 octobre 2012, rue Saint-Jacques, un agent municipal découvre le corps d’un homme mort depuis plus de quinze ans. Qui était Alberto Rodriguez, ce peintre en bâtiment, arrivé en France en 1948 ? Et Lucie Chanat, cette riche veuve qui lui avait légué sa fortune ? Pourquoi les héritiers d’Alberto n’ont toujours pas récupéré la maison ? Nous avons remonté le fil de cette incroyable histoire, rencontré les témoins de l’époque et enfin mis un visage sur un nom grâce à des photos exclusives.

Vendredi 19 octobre 2012. À deux pas des bureaux du rectorat, la rue Saint-Jacques, à Lille, s’anime doucement. Le luthier est déjà dans son atelier. Le bouquiniste retrouve ses livres. Au bras d’un amoureux ou bille en tête, combien de fois avons-nous arpenté ces pavés au destin follement romanesque ? Combien de fois sommes-nous passés devant cette bâtisse Art déco, sous les vitraux de cet ancien couvent de « filles repenties », à deux battements de cils de cette ancienne maison de joie...

Le 9, rue Saint-Jacques, en 2012.

Des pigeons hagards

Il est 10 heures quand les agents du service des immeubles menaçant ruine, accompagnés d’une société privée, débarquent au numéro 9. Une maison d’architecte édifiée en 1880 typique de l’école Gabriel-Pagnerre. La porte résiste. Elle est retenue par une barre de sécurité et une avalanche de courriers. Il faut découper le volet vert de la façade pour pénétrer dans cette maison à l’abandon.

Les agents du service des immeubles n'ont pas pu entrer. Il a fallu découper le volet de cette maison menaçant ruine.

À l’intérieur, le temps s’est figé. Les rideaux en lambeaux laissent passer un peu de lumière. De quoi entrevoir un mobilier chiche. Et le désordre ordonné d’une existence parcimonieuse. Hantée par des pigeons hagards qui tournoient entre les vitres brisées.

La chambre est fermée de l’intérieur

Les agents municipaux grimpent dans les étages de l’habitation. La porte de l’une des chambres est fermée de l’intérieur. Mauvais présage. Le bâti finit par céder et s’ouvre sur cette image d’horreur. Une silhouette prostrée dans un lit. Un homme décharné. L’alerte est donnée. La police judiciaire et le médecin légiste sont en route.

Le corps d'un homme a été retrouvé dans la maison.

Qui est-il ?

Dans la chambre du défunt, « aucune trace de lutte ou d’effraction » constatent les enquêteurs. Des charentaises attendent paisiblement au pied du lit. Non loin d’une bassine blanche recouverte d’un dépôt brun. La thèse de l’empoisonnement est rapidement écartée. Le vieil homme a dû mourir malade dans ce petit lit d’une personne. En silence. Dans ce pyjama gris rayé où les années l’ont embaumé. Mais qui est-il ?

Les derniers courriers datent de 1997

Dans l’amas de courriers et de prospectus, les dernières correspondances remontent à 1997. On trouve ainsi une lettre postée le 15 janvier 1997 par... la caisse d’assurance maladie. Une quittance EDF en date du 6 février 1997 suivie d’un courrier de la caisse de retraite. Le tout au nom d’un certain Alberto Rodriguez.

S’il s’agit bien du squelette, le propriétaire des lieux serait donc mort depuis au moins quinze ans. Sans que l’administration ne s’en inquiète. On découvre que l’eau a été coupée en 1996 et l’électricité un an plus tard. Que le Trésor public a menacé d’hypothéquer la maison pour récupérer les impôts non payés. De son côté, la banque s’est manifestée en 1999 en fermant le compte de son client. Faute de mouvement.

Les enquêteurs privilégient la mort naturelle, mais recueillent tous les éléments nécessaires à l’enquête. « Pour l’heure, on ne peut pas affirmer que le squelette est bien celui de cet homme, explique alors une source policière. Il y aura une série d’analyses ainsi que tout un travail anthropologique. »

Des bougies dans la nuit

En fin d’après-midi, le corps est emmené à l’Institut médico-légal de Lille. La maison est placée sous scellés : « Découverte de cadavre... X pouvant être Rodriguez Alberto » indique la fiche accrochée à la porte.

L’onde de choc se répand dans le quartier et en ville. Les officiels manient les éléments de langage au sujet de ce « drame de la solitude » comme si c’était banal, au fond, de mourir dans l’indifférence et l’oubli. De nombreux anonymes viennent se recueillir devant la maison de cet homme dont ils ignorent tout. Une catharsis par les fleurs, les bougies, les dessins...

Élizabeth Chevanne, une voisine avocate dont les nombreux signalements ont conduit à la macabre découverte, est bouleversée. Comme beaucoup d’habitants de la rue, elle pensait que son voisin était reparti vivre en Espagne pour la retraite.

Une radiographie du crâne

Il faudra attendre le 5 décembre pour confirmer l’identité du défunt. Le squelette appartiendrait au propriétaire des lieux à 99, 9 % selon les médecins légistes, qui ont relevé des particularités au niveau des sinus grâce à des radiographies du crâne retrouvées dans la maison. Pour en avoir la certitude le Parquet demande un prélèvement ADN sur les os de la victime. Mais le laboratoire spécialisé de Marseille est incapable de procéder à l’identification faute d’échantillon ante mortem.

L’enquête, confiée à la Sûreté urbaine de Lille par le procureur de l’époque, Frédéric Fèvre, s’attache à retrouver la famille d’Alberto Rodriguez. Et d’éventuels héritiers qui s’ignorent. Le défunt a laissé derrière lui un beau patrimoine.

Élisabeth Chevanne a accepté de nous rencontrer. Elle reste profondément marquée par cette histoire. Inquiète de ne plus croiser son voisin et du délabrement de l’immeuble, l’avocate avait fait plusieurs signalements depuis dix ans.

Un homme élégant, parfois bougon

Installée depuis 1986 dans le quartier, l’avocate croisait son voisin de temps à autre. Alberto Rodriguez promenait sa silhouette, toujours très élégante, rue de la Clef, jusqu’à ce bistrot où il avait ses habitudes, face à l’opéra. Un homme discret. « Secret » corrige Élisabeth Chevanne. Hispanophone, l’avocate se souvient de ce jour où elle est allée à sa rencontre. « Je lui ai adressé quelques mots en espagnol, malheur... Il est rentré chez lui en claquant sa porte. »

Comme je ne le voyais plus, j’ai fini par lui adresser une lettre recommandée."

Les années passent. Les habitants vont et viennent dans cette rue aujourd’hui très prisée du Vieux Lille. « Il n’a pas toujours vécu dans cette maison. Il la mettait en location », raconte l’avocate. « Nous avions des infiltrations d’eau qui nous causaient beaucoup de dégâts. Comme je ne le voyais plus, j’ai fini par lui adresser une lettre recommandée », poursuit Élisabeth Chevanne. Elle n’a jamais été retirée.

De quoi je me mêle

Personne ne s’attarde sur le sort de ce monsieur espagnol si taiseux. On croit savoir qu’il était peintre dans le bâtiment et qu’il est rentré au pays pour la retraite. « La logique voulait qu’il soit reparti en Espagne », observe Élisabeth Chevanne, qui ne peut plus profiter de sa terrasse aux beaux jours. Des pigeons entrent et sortent de la maison voisine. « On aurait dit les oiseaux d’Hitchcock. Ils étaient énormes et me terrifiaient », raconte l’avocate, qui signale choses aux services de salubrité. Elle se rapproche des hôpitaux, sollicite les administrations, le consulat et la Caisse des métiers du bâtiment pour retrouver la trace de son voisin : « J’ai essayé d’attirer l’attention sur ce monsieur par tous les moyens, mais on me demandait de quoi je me mêlais. »

En 2010, l’avocate reçoit la mystérieuse visite d’un généalogiste « inconnu au bataillon » qui veut des renseignements sur ce Monsieur Rodriguez. « Il ne voulait pas me dire pourquoi il le recherchait. C’était curieux... » Les dégâts s’accumulent sur son mur mitoyen. En 2012, elle finit par avoir un contact avec le service en charge des immeubles menaçant ruine : « On me prenait enfin au sérieux... »

« Madame Chevanne, on a retrouvé votre voisin ! »

Trois semaines plus tard, son téléphone sonne. Au bout du fil, quelqu’un de la mairie : « Madame Chevanne, on a retrouvé votre voisin ! Il est chez lui... » Le choc.

L'acte de décès de Mamerto, alias Alberto, Rodriguez. Il est considéré comme mort en 2012, lorsqu'on a retrouvé son corps, même si son décès est estimé à la fin des années quatre-vingt-dix.

En quelques heures, une meute de journalistes déboule à sa porte. « C’était fou. Certains médias ont vite fait de dire des méchancetés. J’ai tout entendu. On me désignait comme celle qui ne s’était pas occupée de son voisin », confie l’avocate.

Au lendemain de la macabre découverte, Élisabeth Chevanne est entendue un long moment par les enquêteurs : « J’étais convoquée à 14 heures, je suis sortie à 22 heures. » En rentrant, elle dépose une bougie sur la fenêtre de son voisin. Alberto Rodriguez était célibataire et sans enfant. La police fait appel à Pierre Kerlévéo, un généalogiste lillois.

Les confidences de Pierre Kerlévéo, généalogiste

Généalogiste depuis 1981 à Lille, Pierre Kerlévéo apporte un soutien précieux aux enquêteurs dans cette affaire qui bouleverse l’opinion publique. Il s’est rendu en Espagne dans les mois qui ont suivi la macabre découverte, où il a rencontré les neveux d’Alberto Rodriguez. Entretien.

À quel moment arrivez-vous dans ce dossier ? Quel souvenir gardez-vous de ce moment ?

« La police m’a contacté juste après la découverte du squelette. L’enquêteur chargé de ce dossier avait pris cette affaire très à cœur. Il a fait un travail fabuleux. Tout était hors norme dans cette histoire et tout le monde se sentait jugé. Le soir même aux JT, on racontait qu’à Lille, on pouvait mourir dans son lit sans qu’on s’occupe de vous. »

Par où avez-vous commencé vos recherches ?

« Je me suis attaché à retrouver la dernière personne qui l’avait vu vivant. J’ai fini par rencontrer une dame à qui il devait vendre sa maison dans les années 1990. Ils s’étaient plus ou moins liés d’amitié en raison de leur histoire. Cette dame, d’origine allemande, avait été victime du nazisme dans son histoire familiale, comme Alberto d’une certaine manière. Ça les avait rapprochés. Elle m’a décrit un homme traumatisé par la guerre civile, qui s’était complètement refermé sur lui-même. La vente n’a jamais eu lieu car Alberto refusait de faire entrer des entreprises pour les devis nécessaires au prêt. Cette dame n’a plus eu de nouvelles, ni le notaire. »

La rencontre avec les neveux en Espagne

Comment avez-vous retrouvé la famille d’Alberto en Espagne ? Quelle a été sa réaction ?

« Un cousin germain s’est manifesté après avoir lu l’article d’Ariane Chemin traduit et publié dans El País. J’ai fait le voyage avec une équipe de reportage de TF1 en 2013. J’ai rencontré deux neveux. L’un d’eux ressemblait très fort à Alberto. La famille était perdue et ne savait pas trop quelle attitude adopter. Ils n’ont pas connu cet oncle qui n’avait plus jamais donné signe de vie. »

Qui a payé vos recherches ? Comment êtes-vous rémunéré ?

« On ne touche rien tant que la succession n’est pas réglée. Celle-ci ne le sera peut-être jamais. Un généalogiste est rémunéré sur la part qui revient aux héritiers. Les tarifs sont dégressifs selon les liens de parenté. »

Est-ce qu’on s’attache à ces personnes dont on retrace l’existence ?

« J’ai eu de l’empathie pour ce monsieur, qui a été profondément blessé par les idéologies et les stupidités humaines qui ont fait le malheur du XXe siècle. Quand on va au-delà des faits, on arrive à donner un sens à la vie des hommes et des femmes. Alberto, c’est un destin… »

En 2013, dans les colonnes de "La Voix du Nord", le généalogiste Pierre Kerlévéo, adressait à sa façon un adieu à l’inconnu de la rue Saint-Jacques.

La vie d’Alberto Rodriguez

7 août 1921

Naissance de Mamerto Rodriguez à Hoz de Anero, un village de Cantabrie, dans une famille de trois enfants, deux garçons et une fille. Cette région portuaire du nord de l’Espagne est très éprouvée par la Guerre civile (1936-1939), qui éclate lorsque Mamerto Rodriguez a 15 ans, et le gigantesque incendie de 1941, qui réduit la ville de Santander en cendres.

1942

Mamerto est un garçon épris de liberté. Il aime le dessin. Il fuit la dictature franquiste en 1942 et passe probablement par les camps d’internement du sud de la France.

1948

Il s’installe à Lille, change son prénom et devient peintre-décorateur.

1950-1960

Alberto ne donne plus signe de vie à sa famille. Il ne remettra jamais les pieds en Espagne, où il est officiellement porté disparu. C’est sans doute à cette époque qu’il devient proche du couple Caron-Chanat, des commerçants lillois.

1971

Décès de Lucie Chanat. Veuve depuis 1954, elle a fait d’Alberto son légataire universel. Il hérite de trois immeubles, dans le Vieux-Lille (rue des Patiniers et rue Saint-Jacques) et à Fives (rue Pierre-Legrand, c’est aujourd’hui une banque).

1991

Alberto a 70 ans. Il cherche à vendre la maison de la rue Saint-Jacques. Mais au moment de concrétiser la vente, oppressé par les formalités, il renonce et ne donne plus de nouvelles au notaire.

19 octobre 2012

Alertées par le voisinage, les autorités pénètrent dans la maison. On découvre dans une chambre, fermée à clé, un corps à l’état de squelette. Alberto est mort dans son lit il y a plus de quinze ans.

2014

Les tests ADN pratiqués sur des neveux d’Alberto, representés par Rosa María García, une avocate lilloise, confirment définitivement son identité.

9 mars 2016

Le Parquet délivre le permis d’inhumer. Alberto, qui aurait eu 95 ans, est incinéré à Herlies. Aucun proche n’assiste à la cérémonie. Seule une personne est auprès du défunt.

2019

La maison d'Alberto, aujourd'hui.

La succession n’a pas abouti. Les héritiers n’ont toujours pas récupéré la maison, qui est régulièrement squattée. Ni les cendres d’Alberto, que nous avons retrouvées.

En 1971, Alberto Rodriguez a 50 ans. Dans un testament olographe, Lucie Chanat, épouse Caron, lui lègue tout son patrimoine. Un héritage au parfum de scandale qui va nourrir bien des fantasmes autour du peintre en bâtiment espagnol.

Lucie Chanat, épouse Caron

Lucie Chanat est née à Lille le 30 septembre 1891, fille de Pierre Chanat, chef de cuisine né à Lille, et Mathilde Louise Capelle, née à La Gorgue. Lucie a 17 ans quand elle épouse Émile-Henri Caron, 24 ans, comptable, le 12 mai 1908. Dans l’acte de mariage, rédigé à la plume, on découvre que le père de Lucie, Pierre Chanat, est décédé quatre ans plus tôt. Sa mère, Mathilde-Louise Capelle, âgée de 45 ans, est tripière. Lucie a pour témoins Henri Prouvost, garçon de magasin, et Gustave Cappelle, son oncle boucher. Lucie était enfant unique.

L’acte de mariage de Lucie Chanat et d’Émile Caron.

Une famille d’artisans lillois

Les parents de Lucie sont artisans-bouchers. L’atelier familial, installé dans le Vieux Lille, est spécialisé dans la fabrication de tripes à la mode de Caen. Une maison fondée en 1893. Comme en atteste cette carte de visite très ancienne à l’adresse du commerce familial au 5, place des Patiniers (au croisement de la rue de la Clef et de la rue des Arts).

Lucie Chanat avait repris, avec son époux, le commerce familial situé place des Patiniers où la famille s’était spécialisée dans la recette de tripes à la mode de Caen.

C’est ici que le couple vit et travaille, à la dure, jusqu’au décès d’Émile, en 1954, à l’âge de 69 ans. Lucie en a 63. Le magasin est aujourd’hui tenu par Jean-Louis, fleuriste, ravi d’en découvrir un peu plus sur l’histoire de sa jolie boutique.

La place des Patiniers aujourd’hui.

Toujours grâce aux registres d’état civil, on apprend que Lucie est décédée à l’âge de 79 ans, le 11 novembre 1971, au 196, boulevard de Montebello. C’est l’adresse du lycée éponyme qui abritait autrefois l’hôpital de la Charité. Lucie était veuve depuis dix-sept ans.

Sur le monument du caveau familial, où Lucie repose auprès de sa mère et de son mari, on a oublié d’inscrire l’année de son décès.

Quelle relation Lucie et Alberto entretiennent-ils ? Trente ans les séparent. Une folle passion ? Un amour clandestin ? Amants depuis toujours ? En 2012, on fantasme sur la liaison entre la riche veuve et l’immigré espagnol. Avec une facilité obscène. « Certains ont fait passer Alberto pour le gigolo du quartier », observe une source proche de l’enquête.

Un magot caché

Dans un testament olographe, Lucie a légué tous ses biens à Alberto. Dans la corbeille : trois immeubles. L’ancien commerce familial de la rue des Patiniers, un immeuble à Fives et la maison Art déco de la rue Saint-Jacques. Alberto vend les deux premiers pour payer les droits de succession. Soit 60 % de la valeur de ce patrimoine s’agissant d’un tiers sans lien de parenté.

À l’époque, Alberto est locataire d’un petit appartement place Louise-de-Bettignies, il met la maison de la rue Saint-Jacques en location. Et finit par s’installer dans un confort très sommaire. Reclus dans ce deuil insurmontable. Les rumeurs ont couru en 2012 sur un hypothétique magot caché et même des lingots d’or… Alberto vivait modestement avec 1 000 francs de retraite (150 euros) dans cette maison. En guise de fortune cachée : une somme de 5 000 euros, dit-on, toujours détenue par sa banque.

Dans le portefeuille d'Alberto

Lucie et Émile n’avaient pas d’enfant. Le couple s’était probablement pris d’affection pour Alberto. Cet orphelin de tout. En 1971, c’est lui qui organise les funérailles de Lucie. Il devient titulaire de la concession familiale au cimetière de l’Est, où Lucie repose dans le caveau familial auprès de sa mère et son époux. Sur la pierre tombale, on a oublié de compléter l’année de son décès. Dans les effets personnels d’Alberto, qui ont servi à l’enquête, nous avons découvert son portefeuille. Dans les plis de ce cuir tanné par le temps, Alberto gardait précieusement une photo de Lucie et de son époux.

Les portraits d’Émile Caron et de Lucie Chanat n’ont jamais quitté le portefeuille d’Alberto.

Maria-Rosa Garcia s’exprime pour la première fois sur cette histoire. En 2016, l’avocate a récupéré la dépouille d’Alberto et organisé les obsèques au nom de sa famille. Un moment bouleversant. Appelée à d’autres fonctions, l’avocate a passé le relais de cet incroyable cas de figure juridique à Bertrand Bauchot.

Une rencontre improbable

En prêtant serment, Maria-Rosa Garcia n’avait jamais imaginé traverser une telle histoire. Celle d’un homme qui s’est arraché à sa terre et aux siens. D’un exilé qui a traversé les Pyrénées avec des rêves de liberté. D’un enfant de la guerre civile espagnole dont Maria-Rosa partage bien plus que les origines. Sans savoir ce dont il s’agit vraiment. « C’est une forme de crainte et de respect », livre la jeune femme.

Tout est compliqué dans ce dossier. Comme si c’était impossible que cet homme repose en paix."

Elle a accepté de nous rencontrer, mais vous ne verrez pas son visage, par souci de discrétion. Jusqu’en décembre 2013, Maria-Rosa ignore tout de ce fait-divers hors norme. Un avocat de Santander lui demande alors d’être son relais en France. Elle découvre l’histoire de ce peintre en bâtiment retrouvé momifié dans son lit. Un destin maudit. « Tout est compliqué dans ce dossier, confie l’ancienne avocate. Comme si c’était impossible que cet homme repose en paix. »

Les héritiers sont venus à Lille

Derrière le portrait de l’immigré parano et pas particulièrement aimable, Maria-Rosa découvre un autre homme. « Il a quitté l’Espagne en pleine répression. Pour sa famille, c’était quelqu’un de "différent" : un peu lunaire, un peu artiste. Il aimait le dessin… » L’avocate s’est rendue en Espagne en 2014 pour rencontrer ses héritiers. Deux neveux et une nièce, les enfants de son frère, qui n’ont connu cet oncle que par la description des aïeux. « Ils avaient beaucoup de questions. C’était un moment compliqué pour tout le monde. »

Les neveux, retraités, viennent à Lille pour les tests ADN qui confirmeront l’identité d’Alberto. Ils visitent la maison, seuls, et demandent à se rendre sur la tombe de Lucie Chanat. « Ils étaient soucieux de donner une sépulture à leur oncle », explique Maria-Rosa. Le temps passe, les résultats des analyses ADN sont incroyablement longs… Sans eux, impossible d’ouvrir la succession.

Ce n’est qu’en mars 2016 que le parquet délivrera le permis d’inhumer. Trois ans et demi après la macabre découverte. Maria-Rosa doit tout prendre en charge pour la famille qui ne fera pas le déplacement. En Espagne, la mort de l’un des héritiers a compliqué l’héritage. Le décès d’Alberto ayant eu lieu en France, c’est le droit français qui s’applique. En tentant de joindre le notaire chargé de sa succession, nous avons appris son décès récent.

Seule pour organiser les obsèques

Au commissariat, Maria-Rosa récupère les effets personnels d’Alberto dans de vulgaires sacs. Dont le fameux portefeuille où il gardait les photos de Lucie et d’Émile. « Il avait une adoration pour ce couple, qui a probablement dû le prendre en charge dès son arrivée à Lille. Alberto vivait modestement dans cette maison qu’il avait gardée par loyauté envers ce couple. »

Alors jeune maman, elle doit organiser les obsèques. Elle assiste seule à la fermeture du cercueil et à la crémation. « Ce n’était pas ma place, mais c’était important pour moi d’être là », confie Maria-Rosa avec pudeur. Elle a conservé les cendres d’Alberto en attendant de pouvoir les remettre à sa famille. L’urne attend toujours dans son ancien bureau. « S’il m’arrivait de lui parler ? (rires, ndlr). Ce n’était pas de la superstition. C’était une forme de révérence. Je le rassurais d’une certaine façon en lui disant : tranquilo ! »

Des parcelles de vie et un dessin troublant

« Cher Alberto, nous t’envoyons le bonjour de ton beau pays... », dit cette carte postale postée dans les années 1980 en Espagne. Elle est signée de Christian, Christophe et Jacqueline. Christian devait être l’un des rares amis, peut-être un collègue de travail, d’Alberto. « Nous te remercions beaucoup pour ton colis, mais il ne fallait pas en faire autant », lui écrit le même couple pour la nouvelle année.

Dans son courrier, les cartes postales d’un couple d’amis.

Lecteur de "La Voix du Nord"

Au milieu des courriers, on trouve ce carton « Votez Mitterrand ! » et de nombreuses coupures de presse de La Voix du Nord. Alberto avait une prédilection pour la chronique judiciaire et le courrier des lecteurs.

Des dessins glaçants jaillissent au milieu des papiers : une tête de mort rehaussée d’une cravate et une main de squelette. L’insaisissable Alberto avait une fascination pour l’imagerie des vanités. Dessins prémonitoires ?

Alberto aimait le dessin et avait une fascination pour les représentations allégoriques de la mort.

Vient ce cliché noir et blanc. La silhouette d’une femme. « C’est Lucie Chanat », confirme Bertrand Bauchot, avec une certaine émotion. Alberto n’est pas loin. Son visage apparaît sur cette carte de séjour. « Résident privilégié », un statut datant de 1946, qui s’appliquait à tous les étrangers avec un droit de séjour à renouveler. D’où ces photos d’identité où Alberto apparaît jeune homme, adulte puis vieil homme. Il aurait 98 ans aujourd’hui.

La dernière demeure d’Alberto

En reprenant ce dossier insensé, le jeune avocat a aussi « hérité » des cendres d’Alberto. Elles attendent sagement dans un placard. Pas très à l’aise au début, Bertrand Bauchot se sent à son tour « garant » de la mémoire d’Alberto. Pour Maria-Rosa et lui, il est évident qu’il doit reposer auprès de Lucie et d’Émile.

Rien ne s’y opposerait dans la mesure où Alberto était titulaire de la concession familiale depuis le décès de Lucie. Problème : elle est échue depuis 1999, Alberto l’avait renouvelée en 1989. De leur côté, les héritiers espagnols n’ont pas cherché à rapatrier ses cendres en Espagne. Ce n’est sans doute pas ce qu’il aurait voulu. Alberto continue de promener son âme vagabonde.

Lettre à Alberto

Cher Alberto, vous n’auriez sans doute pas aimé que l’on enquête ainsi sur vous, que l’on ressasse les raisons de votre exil, vos fêlures et votre solitude. Mais nous avions besoin de comprendre en marchant dans vos pas.

Vingt ans, c’est l’âge d’aimer follement. Vous vous arrachiez à votre famille et à votre pays en pleine répression. On ose à peine imaginer dans quelles conditions vous avez traversé les Pyrénées dans l’une des périodes les plus sombres de l’histoire. Les choses n’ont pas beaucoup changé vous savez : la moitié de l’humanité est toujours poussée à l’exil. C’est évident que votre vie ne ressemblait pas vraiment à une boîte de Quality Street. Que vous aviez peur du monde. Mais vous êtes né deux fois en arrivant à Lille. Dans l’affection de ce couple et de Lucie. L’immigré espagnol peintre en bâtiment et la riche veuve ont beaucoup fait causer en ville. Ne pas juger. Y compris les voisins qui ont beaucoup culpabilisé de vous avoir oublié. Malgré eux. Vous aviez peut-être toutes les raisons de vouloir mourir seul entouré de vos dessins. Comme un artiste. Même si vous aviez encore toute votre vie pour vieillir.

Les secrets de la maison momie du Vieux Lille

Textes : Angélique Da Silva Dubuis

Photos archives : Max Rosereau et Philippe Pauchet

Photos et vidéo 2019 : Pierre Le Masson

Réalisation : Aurélie Constant

Credits:

La Voix du Nord

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