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Lucien à la guerre Lettres du front

La première de ses lettres est pétrie de douleur. "J’ai l’âme tellement triste que de toute la journée, je n’ai pu trouver la force de t’écrire. Je m’y mets cependant pour tenir la promesse que je t’ai faite. Puisses-tu tenir les tiennes.(…) Ce cher petit ange, sa pensée ne me quitte pas, je le vois, là-bas sous la terre froide du cimetière avec ses beaux yeux clos pour jamais et je pleure ».

Lyon, le 10 novembre 1914. Lettre de Lucien à Alice

C’était le 10 novembre 1914. Lucien Sertier venait de perdre son plus jeune fils, Ernest, il avait seulement deux ans. Lucien était boulanger. Pour livrer le pain, en 1913, il avait acheté une Panhard Levassor. Alors quand il s’était présenté au bureau de recrutement de la mairie de Vienne, en Isère, il avait été affecté au 14ème escadron du train- conduite des automobiles. Ses supérieurs l’avaient supposé habile aux fourneaux, il était devenu marmiton pour sa section.

Lucien Sertier

Il écrivait quotidiennement ou presque, à son épouse, Alice. Il avait arrêté l’école après le certificat d’études, mais il avait la plume fine et le goût des mots. Il découvrait la France et racontait sa guerre comme un voyage d’agrément. Sans doute voulait-il se faire pardonner d’avoir choisi l’engagement plutôt que l’habit de l’embusqué auquel le destinait sa condition de réformé. Il décrivait les paysages et les gens, s'intéressait aux techniques agricoles et aux installations militaires. Tout à tour patriote ou pacifiste, impatient de victoire ou profondément meurtri de voir tant de jeunes soldats partir à l'attaque et n'en pas revenir. Aux gamelles ou au volant de son camion, il bénéficiait d'une position d'observateur, relativement protégé.

Sapeurs à la soupe (Illustration)

A Pernes, le 11 mars 1915 : "Les hindoues de ce matin, des lanciers du Bengale, avaient le teint très bronzé. Ils emmènent avec eux un matériel immense et ils ont jusqu’à des tonneaux pour charrier leur eau et dans lesquels l’eau ne peut entrer ou sortir que par un jeu de pompes qui met l’eau sous pression pour les bains, douches, etc et en outre purifie l’eau en l’obligeant à passer dans un filtre à grand débit. C’est épatant. Les infirmiers hindoues transportent leurs blessés dans des hamacs suspendus à deux grands bambous portés par six hommes. C’est drôle de les voir défiler avec leurs grandes perches, sur les épaules, horizontalement."

Pendant quatre ans, j’ai publié, jour pour jour, ses courriers qui invariablement s’adressaient à sa « Bien chère Alice ». Parfois quelques mots tracés au dos d’une carte, souvent de très longues lettres, récits détaillés de la vie qu’il menait au front. A Pernes-en-Artois (62), ou Croisette (62), Saint-Pol-sur-Ternoise (62) ou Ypres (Belgique) en 1915, Bunneville (62) ou Villers-Bretonneux (80) en 1916.

Carte de Lucien à Alice, postée d'Amiens le 24 mai 1915

Avec lui, j’ai vécu le quotidien du soldat qui attendait impatiemment de partir vers les lignes combattantes, j’ai traversé la France dans un train brinquebalant pour rejoindre les plaines de picardie. J’ai touillé le rata qui allait nourrir la section. Un jour de janvier 1915, à Pernes, dans le Pas-de-Calais, il écrivait «Ce qui m’ennuie le plus dans ma cuisine, c’est le découpage de la viande. On m’apporte le quart d’un bœuf d’un coup et il faut que je fasse mes morceaux pour chaque repas. Le chef vient voir. Heureusement, personne n’y connait pas plus que moi. Je paye donc d’audace. J’attrape mon couteau, je retourne le quartier d’un air entendu, je plonge le couteau au-dedans au petit bonheur. Si je rencontre un os, je prends ma hache et d’un coup formidable, je tranche la difficulté puis je taille délibérément selon les règles de la plus haute fantaisie et le chef émerveillé s’en va, ravi d’avoir un homme aussi précieux sous ses ordres. Cela s’appelle se débrouiller.»

Carte de Lucien à Alice, postée le 24 mai 1915

Avec lui, Je me suis assise sur les bancs du camion qui conduisait les soldats vers la bataille d’Ypres, regardant passer les colonnes de réfugiés que le feu des combats jetait sur les routes « Nous approchons de Poperinghe et voilà un nouvel élément qui vient augmenter l’encombrement et intrigue notre attention. Ce sont de lamentables cortèges de voitures, de charrettes, de carrioles à bras, de brouettes, chargées de matelas, de couvertures, de paquets de vêtements hâtivement pliés dans des draps, quelques petits meubles, chaises et sur ces voitures que mènent des vieux à cheveux blancs, sont des femmes, des enfants, des vieilles. Là, une jeune femme lasse de marcher a quitté une bottine et marche avec un chausson. Une autre n’emporte qu’un gros paquet sur son dos et un petit enfant dans les bras. C’était la triste image d’un peuple qui fuit devant l’envahisseur. A voir ces malheureux essayant de sortir de notre flot pour descendre en sens inverse sur la France, toute notre joie du matin s’était évanouie. Ces vieux tristes, ces femmes qui pleurent, cela signifie tout simplement que les Prussiens ont avancé. »

Valencin (Isère). Carte d'Alice à Lucien, postée le 30 mars 1915

En mars 1915 naît son fils Joseph. Il lui faudra patienter jusqu’en septembre pour voir l’enfant pour la première fois, jusque-là, il doit deviner ses traits dans les courriers qu’il reçoit. Quelques jours après sa naissance, l’enfant est baptisé. De ce jour date la seule lettre d’Alice qui ait été conservée : « Il te semblera que tu y es encore. Nous avons baptisé ton fils hier, le cortège se composait de la mémé qui portait le petit, Marcelle et Joanny, et ta fille. J’ai dîné à la chambre et pensais à toi plus encore qu’à l’ordinaire, cette cérémonie me rappelait les deux autres où nous étions si heureux ! » Ce courrier mis à part, il nous faut imaginer l’épouse dans le creux des lettres de Lucien. On la devine inquiète et de petite santé. On la voit gronder les enfants ou leur apprendre à lire, fidèle aux consignes du père tenu éloigné. Quand Lucien est parti à la guerre, Marcelle, sa fille aînée, avait cinq ans. A la démobilisation, elle en avait dix. Elle a pourtant gardé toute sa vie un amour profond et respectueux pour ce père qui la voyait grandir de loin. Sans doute l'échange épistolaire attentionné a-t-il nourri cette relation.

Ma grand mère Marcelle, fille aînée de Lucien

En 1916, Lucien rejoignait le front de la Somme. De retour de permission, il passait une nuit à Amiens, à la Croix-Rouge : “Rien que des femmes jeunes ou âgées, empressées et souriantes, attentives à vous servir à boire et à manger ou à vous offrir un lit pour vous reposer, de l’eau, des linges pour se laver. Rien n’y fait. Tous ces poilus qui font trembler les boches restent là, dociles et silencieux et s’en vont ensuite sans bruit en remerciant doucement. Tous ces petits soins qu’on reçoit rappellent trop la famille qu’on vient de quitter. Une fois loin, on n’a plus besoin de faire l’homme fort qui quitte les siens sans faiblir et je crois que dans les Croix Rouges, tous ces hommes qui ne disent rien ont peut-être le cœur trop gros pour pouvoir parler.”

Bray-sur-Somme, la gare

Un peu plus tard, en mai et juin 1916, Lucien racontait à Alice les préparatifs de la grande bataille de la Somme, les quantités de vivres, fourrage et matériaux transportés sur le fleuve, l’installation des rails de chemin de fer pour porter les munitions jusqu’au front, les progrès étonnants de l’aviation.

Un jour de juin 1916, il racontait … «On a enterré par ici les deux aviateurs qui avaient été carbonisés. Pendant qu’on les descendait dans la fosse, un grand aéroplane est venu décrire des cercles sur le cimetière et a jeté des fleurs. Un autre, monté par des amis des défunts, est venu aussi tournoyer très bas sur les tombes, une heure après l’enterrement. Ils font ces saluts en vol plané sans moteur et c’est impressionnant de les voir tourner lentement, sur place et sans bruit. Il y a ici les grands maîtres de l’air. Védrine, Navarre et d’autres. Presque tous sont venus dans l’après-midi saluer leurs camarades morts. Leurs virages savants étaient merveilleux à voir. On aurait dit que leurs appareils voulaient malgré eux retourner vers les tombes pour les saluer encore. C’est leur manière de s’honorer entre eux.»

Allemands se rendant-Vauxaillon-Photo d'illustration

Au lendemain de la bataille de la Somme, le 2 juillet 1916, voyant passer les prisonniers allemands par centaines, il espérait la victoire : “Hier après la soupe, à cinq heures, un camarade, Mariani, est venu me dire que les premiers prisonniers passaient sur la route nationale à 100 mètres. Il y en avait une cinquantaine qui venait de passer. Un moment après, une colonne de 900 a traversé la ville pour aller à la gare, une deuxième colonne de 900 suivait à une heure de distance. J’ai assisté aux deux défilés, surtout au premier que j’ai accompagné jusqu’au quai d’embarquement. Les boches m’ont causé une vraie surprise. D’abord, ce n’étaient que des enfants, au moins pour les 4/5èmes. Il faisait très chaud, hier, la route les a éreintés. Ils demandaient à boire en traversant la ville et tendaient des boîtes de singe vides pour qu’on leur donne de l’eau.”

Prise de Courcelles 1918. Illustration

Il y eut aussi dans ses lettres, le canon qui tonnait sans répit, le paysage dévasté, les blessés et les morts. L’odeur de chair qui pourrissait au soleil.

Le 23 juillet 1916, il écrivait : "J’ai traversé un village, Cappy, où j’étais déjà allé et qui est entièrement dévasté par les bombardements successifs. De là, nous avons continué par une route qu’on vient de rétablir et qui passe au milieu de champs complètement incultes où poussent de hauts chardons. On voit de droite et de gauche de nombreux trous d’obus anciens ou récents. C’était l’ancien front avant l’offensive. Nous sommes descendus dans un ravin profond où est installé un dépôt de munitions et de matériel de génie. C’est un endroit dégoutant : de partout dans les chardons trainent des bouts de viande qui finit par pourrir au soleil. Débris innombrables de chevaux ou peut-être de cadavres. Ça sent mauvais. Un petit bois, non loin de là, ne montre plus que quelques troncs lamentables sans branches et sans feuillage. On dirait quelques poteaux télégraphiques plantés ça et là. Pendant que les camions déchargeaient dans le fond du ravin, je suis monté sur le coteau qui nous séparait du nouveau front. J’étais avec un camarade, nous sommes arrivés au sommet dans un vaste champ de chardons. A chaque pas, d’énormes trous d’obus. Nous traversions deux lignes de tranchées profondes, tapissées au fond maintenant de fils téléphoniques bien abrités là dedans. Nous avions de là un spectacle grandiose. Imagine toi que nous étions comme sur les hauteurs de Bel-Air. Devant nous s’allongeait un grand ravin comme celui de la Grand’Borne. Dans ce vallon, les obus boches tombaient tellement dru et la fumée blanche ou noire des explosions était si dense que je n’ai jamais pu voir le fond et distinguer s’il y avait des arbres ou des maisons. Ce devait être Frise, d’après la carte. A quelques centaines de mètres en avant de nous, nos grosses pièces répondaient furieusement aux tirs de l’ennemi. Ces pièces, bien abritées, étaient invisibles pour nous et on ne pouvait voir que les éclairs au départ des coups. Dire le tapage que faisaient à la fois nos pièces et les obus boches est impossible. Les oreilles me sonnaient. Certains obus éclataient très haut en l’air. Je me suis demandé si ce ne seraient pas des obus qui se rencontrent ! Je me suis demandé aussi, si, vraiment, des hommes pouvaient résister dans cet enfer. L’impression produite était celle que feraient des centaines de locomotives réunies et crachant la fumée et la vapeur à plein tuyau. Nous avons ramassé quelques éclats d’obus et des fusées dont le sol était jonché et nous sommes revenus."

Et puis Lucien était rentré, cantonné à l’Intérieur, à Lyon pour des tâches de transport ou de bureau.

Lettre de Lucien à Alice, 11 novembre 1918

Le 11 novembre 1918, c’est à l’école des officiers de réserve d’Orléans, où il espérait quelque galon, qu’il s’enivrait de la fin des combats : «L’armistice est signé». C’est court mais ça suffit. Il y a un moment d’émotion réel devant cette dépêche. On se serre les mains, un de mes camarades, Blum, arrive et nous lui annonçons la bonne nouvelle. Il nous embrasse tous, les gens applaudissent, des femmes pleurent, des officiers serrent les mains aux poilus.»

Quelques jours après de cette dernière lettre de soldat de guerre, Lucien rentrait à Lyon, comme promis. Il était démobilisé le 25 février 1919. De retour dans son village, à Valencin, en Isère, il reprenait son métier de boulanger.

Alice et Lucien

Lucien est décédé en 1947. Je ne l’ai pas connu.

Il y a quelques années, un de mes oncles, Pierre (merci Pierre) m'a confié les courriers, soigneusement rangés dans une boîte en carton. Quatre ans de lettres, pliées, serrées. Un papier jauni, une encre passée, parfois difficile à déchiffrer. J'en ai commencé la retranscription sans jamais lire les lettres à l'avance. Pour ne pas deviner la suite de l'histoire. Je savais seulement qu'il était rentré vivant. J'ai eu l'immense surprise de le voir cantonné pendant des semaines à quelques kilomètres de l'endroit où j'habite aujourd'hui et de lire mon coin dans son regard, de retrouver dans l'anecdote et le détail une part de l'histoire d'ici.

700 lettres. 1 800 000 caractères.. environ. Quatre ans de vie éloigné de sa famille.

Aujourd’hui, 15 novembre 2018, je quitte avec regret le quotidien de cet arrière-grand-père devenu étonnamment familier. Au fil de ses courriers, j’ai côtoyé un homme curieux et généreux, amoureux et profondément attaché à sa famille.

Toutes les lettres de Lucien, du 10 novembre 1914 au 11 novembre 1918 sont publiées sur le site Larmes des armes.

www.larmes-des-armes.com

Des extraits des lettres de Lucien sont aussi exposées de façon permanente au Musée Mémorial de Thiepval, géré par l'Historial de la grande guerre.

Musée de Thiepval
Musée de Thiepval

Prochaine étape... la publication d'un recueil de ses plus belles lettres, avec illustrations.

À Vaux-sur-Somme, le 15 novembre 2018.

Sabine Godard

Created By
Sabine Godard
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Credits:

Crédit Photos Sabine Godard, Bernard Godard-Illustrations d'époque Collection personnelle

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