Médecins: la grande pénurie Faire reculer les déserts médicaux était l’un des principaux objectifs du gouvernement. Le mal, profond, a particulièrement affecté les communes rurales.

Par Pascal Mureau

Et la santé, comment va? C’était aussi une promesse du candidat Hollande. «Pour lutter contre les déserts médicaux, je favoriserai une meilleure répartition des médecins.» Las, les années passent, le rhumatisme reste. Président de l’Ordre de la Somme, le docteur Foulques regarde ses collègues vieillir avec inquiétude. «Plus de cent généralistes ont plus de 60 ans», constate le docteur. «Ces dernières années ont vu plus d’installations que de départs. Mais avec un tel taux de futurs retraités, on est sur le fil du rasoir.»

Les incitations du gouvernement ? «Elles n’ont servi à rien», juge le docteur Foulques. Surtout pas l’augmentation du numerus clausus. À peine 200 étudiants en plus en 2017 pour la faculté amiénoise. «Une fausse bonne idée, car ils ne seront pas opérationnels avant dix ans…», estime le président de l’Ordre.

Jumelles tombées du ciel

À Vron (Somme), la situation a pourtant fini par s’arranger. Quatre ans que les habitants de cette petite commune, entre Abbeville et le Pas-de-Calais, n’avaient plus de généraliste. «À Rue, à 10 kilomètres, les médecins refusaient du monde. À Crécy, à 15 kilomètres, ils ne voulaient pas se déplacer. Un vrai casse-tête !», explique cette retraitée.

En novembre 2016, ce ne sont pas un, mais deux médecins qui sont arrivés d’un coup ! Deux jeunes généralistes, bientôt 29 ans et… sœurs jumelles. L’une est mariée avec le fils du maire; toutes deux ont gardé de profondes attaches avec ce coin de la Somme, dont elles sont originaires. «S’installer à la campagne, toute seule, l’une comme l’autre, on aurait hésité. À deux, la décision a été plus facile», expliquent Charlotte Maillet et Chloé Soubry. «Et puis travailler ensemble, dans un endroit qui nous plaise vraiment, c’est toujours ce qu’on a voulu faire depuis nos études.»

Charlotte Maillet et Chloé Soubry., deux jumelles médecins qui se sont installées à Vron (Somme).

Comme pour la plupart de leurs collègues acceptant d’exercer en milieu rural, la mairie leur a déroulé le tapis rouge. Pendant trois ans, les deux médecins ne paieront aucun loyer pour leur cabinet, situé dans un local de la commune (photo ci-contre). «Toutes ces aides ont coupé l’herbe sous le pied des anciens médecins», estime pourtant le docteur Bejaoui, le précédent toubib de Vron. Au bout d’une vingtaine d’années, ce Franco-Tunisien aurait voulu vendre sa «patientèle» en même temps que sa grande maison bourgeoise à l’entrée du village. «Depuis 1895, cette demeure a toujours accueilli le cabinet médical, excepté durant la guerre 39-45. Je l’avais rachetée à un confrère qui avait vissé sa plaque en 1961», détaille le docteur en retraite. Une transaction aujourd’hui inimaginable. «Autrefois les jeunes médecins cherchaient à s’installer durablement. Aujourd’hui, ils préfèrent des situations plus modulables», concède Chloé Soubry.

Les petits maires à la lutte

Pour les communes rurales, faire venir un médecin relève décidément du parcours du combattant. «L’Agence régionale de santé (ARS) n’était pas favorable à notre idée de maison de santé à l’arrière de l’agence postale, car nous ne sommes pas considérés comme désert médical», explique Patrick Soubry, nouveau maire de Vron, qui a pris le dossier en cours. «Elle a finalement dit oui, du fait que nous avions autrefois un docteur parti en retraite.»

Mais les élus locaux ont dû accepter seuls les frais d’aménagement: 37 000 euros pour la mairie, 8 000 pour la communauté de communes. La mairie veut maintenant réhabiliter un ancien presbytère, pour y installer un kinésithérapeute et un ostéopathe. Les travaux s’élèveront à 30 000 euros, pour l’instant sans aide extérieure. «Nous voulons redynamiser le village qui aura bientôt une classe supplémentaire», argumente le maire.

Les docteurs étrangers, bonne ou mauvaise option?

Près de Château-Thierry, dans l’Aisne, tous les villages se meurent sur une trentaine de kilomètres. Pas un commerce, rien, nada. Pour leur docteur, les élus de Gandelu pensaient avoir trouvé la solution: faire venir des diplômés étrangers. La première, une Roumaine, est restée un an. La seconde, une Espagnole, deux ans. «On avait payé une agence spécialisée 19.000 euros pour la faire venir», relate Denis Boudeville, le maire de la commune, encore aujourd’hui consterné. «En partant, elle nous a dit qu’elle préférait travailler dans un désert médical!», ajoute l’élu, du genre pince-sans-rire. «Là, j’ai téléphoné à l’agence pour les engueuler. Ils m’ont proposé un Italien…»

Denis Boudeville
«En partant, la docteure espagnole nous a dit qu’elle préférait travailler dans un désert médical !» - Le maire de Gandelu (Aisne)

Originaire du Piémont, Giuseppe Chio est le nouveau «dottore» de Gandelu. Un toubib pas tout à fait comme les autres. Engagé dans l’humanitaire, il a couvert onze guerres de par le vaste monde. «Après toutes ces horreurs, ici c’est un peu mon repos», confesse le médecin, avec un fort accent. Toujours dévoué, le docteur Chio accepte tous les déplacements que ses confrères français ne veulent plus faire à cause des distances entre les villages. «Un suicide économique !», dit-il. «Mais je ne laisserai jamais tomber un malade.»

Le dottore Chio

En prenant rendez-vous, on est un peu surpris par le timbre des voix à l’autre bout d’une plateforme téléphonique. Le docteur assure «ne pas savoir» où se situe ce service. «Mais on peut aussi réserver par internet», se rattrape-t-il. À part ça, ce bon médecin n’a qu’un inconvénient: ses 62 ans ! À peine arrivé, déjà en retraite? La commune a fait ses comptes. Les médecins étrangers lui ont déjà coûté 23.500 euros. «Sans compter le temps perdu à aller les chercher, les emmener faire leurs papiers…», explique le maire.

En 2015, 678 nouveaux médecins s’étaient inscrits à l’Ordre dans les Hauts-de-France. 25% étaient titulaires d’un diplôme étranger.

François Plevel, le maire de Beaulieu-les-Fontaines (Oise) dont le médecin roumain est partie subitement.

En 2011, la mairie de Beaulieu-les-Fontaines (Oise) avait également ouvert sa maison médicale grâce à un médecin roumain. Mais il y a un an, Adriana Dansorean est partie pour Étretat. «La mairie lui avait accordé un logement au-dessus du cabinet pour 250 euros mensuels. Elle nous a quittés sans nous laisser le temps de nous retourner», se plaint François Plevel, le maire. «No comment !», répond l’intéressée, énigmatique, au téléphone. «Heureusement, assez rapidement un médecin de Noyon est venu chez nous faire son cabinet secondaire», reprend le maire. «Mais on sent bien que les docteurs cherchent à se regrouper dans des systèmes plus importants, avec un même secrétariat pour tous», s’inquiète l’édile.

«Quand j’ai commencé, je ne serais jamais venu à la campagne. À 50 ans, on voit les choses autrement», explique le docteur Cantenot, désormais trois fois par semaine à Beaulieu-les-Fontaines. «Dans le secteur, six médecins ont arrêté en quelques années. Le pire est à venir.»

Verberie : un couple investit dans l’immobilier de santé

La désertification médicale a donné des idées à certains. A Verberie (Oise), un maçon et son épouse agent d’escale à Roissy ont annoncé vouloir investir 400 000 euros dans une société civile immobilière. Le but est la transformation d’un bâtiment délabré au coeur de la commune en une maison de santé toute neuve. Privée, l’initiative a le soutien de la commune, qui voit partir ses médecins généralistes et spécialisés. Neuf professionnels de santé seraient déjà intéressés pour se regrouper dans ces futurs locaux, moyennant un loyer aux deux propriétaires.

Les Hauts-de-France n’attirent pas les médecins

Si la densité de médecins généralistes libéraux y est globalement proche de la moyenne nationale, les zones rurales des Hauts-de-France détiennent l’offre la moins bonne de l’hexagone. Ainsi, on compte 43 médecins pour 100 000 habitants ruraux dans les Hauts-de-France, contre 54 dans le reste du pays pour le même type de communes. Selon l’Agence régionale de santé (ARS), le différentiel est encore plus frappant pour les dentistes. Avec un différentiel de 47% en défaveur des Hauts-de-France, il est bien compliqué de trouver un cabinet dentaire si on habite aux fins fonds de la région. Le problème est également vrai en ville, la densité de dentistes dans la région étant bien inférieure à la moyenne nationale (43 pour 100 000 habitants contre 56,5).

Une population fragilisée

La situation n’est malheureusement pas nouvelle. Selon le dernier diagnostic territorialisé des Hauts-de-France publié par l’Agence régionale de santé (ARS), la région connaît un taux de mortalité supérieure de 20% au reste du pays. Un mauvais indicateur à rapprocher des problème sociaux que rencontre également la région.

Les personnels des hôpitaux à bout

Cinq ans de hollandisme n’ont pas vraiment fait retomber la fièvre dans les hôpitaux. À Beauvais dans l’Oise, la CGT appelle les personnels à dire «non au rappel sur les repos.» Le slogan n’a que peu de chance d’être suivi. «Par nature humaine, un agent ne laissera jamais tomber un malade», reconnaît Éric Fouq, secrétaire de la section CGT.

Selon le syndicat, ce sont plus de 100 000 heures supplémentaires, «non payées et non récupérées», que les personnels ont accumulé ces dernières années. Le décompte de la CGT intervient après l’accord survenu en 2008 avec Roselyne Bachelot, alors ministre de la Santé sous Sarkozy. Car le problème des heures sup’ à l’hôpital ne date pas d’hier. «Les quinquennats se suivent et se ressemblent. Les personnels sont à bout», continue Éric Fouq. «Des collègues aux urgences ont cumulé jusqu’à 600 heures supplémentaires. Le peu qu’ils sont rémunérés en plus, quand cela arrive, ne correspond pas au travail effectué, en particulier de nuit.»

La direction de l’établissement relativise mais ne dément pas. Depuis le début de l’année, «une dizaine d’agents ont été orientés vers la médecine du travail pour fatigue professionnelle, admet-elle. Ce phénomène a touché majoritairement de jeunes professionnels.» Toujours selon la direction, les heures supplémentaires non rémunérées et non récupérées sont cependant «en baisse depuis 2015». Et «les efforts de recrutement se sont poursuivis en 2016 et 2017; hormis le cas des médecins urgentistes dont le nombre sur le marché ne permet pas de répondre aux besoins.»

Pourtant, selon la CGT, «les arrivées ne compensent pas les départs.» Quatrième établissement de Picardie avec un millier de lits, l’hôpital de Beauvais, selon un rapport de la Chambre régionale des comptes, avait vu son résultat se dégrader de 2009 à 2013, passant de -0,37 million à –6 millions d’euros. «Le plan de retour à l’équilibre financier décidé en 2014 a entraîné la suppression de 94 lits et de quatre blocs opératoires. Les effectifs ont été calculés sans prendre en compte un poil d’absentéisme, alors que 80% du personnel est féminin», déplore Éric Fouq.

« Le déficit a été ramené à 2 millions d’euros, avec une aide de l’Agence régionale de santé (ARS) de 1,5 million. Mais pour faire plaisir à l’ARS, plus de 130 postes ont été supprimés. Des CDD restent sur des postes vacants parfois 3 ou 4 ans. Les personnels payent le redressement.» Si l’hôpital a perdu des lits, des cliniques privées en ont gagné. «Soit vous avez les moyens de payer les dépassements d’honoraires et vous allez dans le privé. Soit vous n’avez pas de moyens et vous venez à l’hôpital public», explique Éric Fouq, avec un sentiment de déclassement de l’institution.

Eric Fouq, secrétaire de la section CGT de l'hôpital de Beauvais.

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