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Des lombrics dans les WC de demain La coopérative Équilibre expérimente de nouveaux systèmes de toilettes sèches Pour valoriser les déchets, réaliser des économies, réduire la pollution et reconnecter avec la nature.

Texte: Aurélie Toninato / Photos: Georges Cabrera, Laurent Guiraud, Steeve Iuncker-Gomez, Philippe Morier-Genoud, Eric Frachon

Ce 19 novembre, c'est la Journée mondiale des toilettes, qui vise à donner un nouvel élan aux efforts entrepris pour garantir à tous l’accès à des toilettes sûres, parce que l’hygiène est un droit humain, soutient l'ONU. L'occasion, aussi, de s'intéresser à la question au niveau local et de soulever le couvercle des WC de la coopérative genevoise Equilibre. Celle-ci développe depuis plusieurs années des modèles de sanitaires innovants et écologiques, à grand renfort de lombrics grouillant joyeusement sous les séants. Entre le "cacarrousel" - actuellement en test dans quatre foyers aux Vergers à Meyrin -, la cuvette séparatrice à Soubeyran, les tuyaux d'orgue à Cressy avec 400 kilos de vers au travail, découverte des toilettes de demain.

"Plus jamais de zone sinistrée" à Cressy

L’aventure Équilibre démarre en 2005 autour de trois familles – plus de 300 foyers aujourd’hui – dont celle de Benoît Molineaux, physicien. Avec un adage: rechercher l’équilibre entre liberté individuelle et besoins de la collectivité, entre consommation et renouvellement des ressources naturelles. Lorsque Benoît Molineaux évoque l’idée de toilettes sèches, les coopérateurs l’écoutent sans trop y croire. «Cela n’avait jamais été réalisé en immeuble à ma connaissance, il fallait être un peu fou pour tenter l’aventure.» Cette douce folie séduit l’architecte du bureau atba, Stéphane Fuchs, ainsi que Ralph Thielen, membre de la coopérative et ingénieur. En 2011, les habitants intègrent leur logement avec un système de traitements inédit: pratiquement aucun rejet d’eau usée n’est mis à l’égout. C’est une première en Suisse pour un bâtiment locatif.

Benoît Molineaux habite à Cressy et est l'un des cofondateurs de la coopérative Équilibre. (Photo: Georges Cabrera)

Le système est vertueux à bien des égards: il permet de valoriser les déjections, qui se transforment en compost, d’éviter le recours au tout-à-l’égout afin de décharger les stations d’épuration, de minimiser la pollution dans les milieux naturels, de diminuer la consommation des chasses d’eau qui représentent un tiers de la consommation d’eau par habitant… De rappeler, aussi, à l’homme qu’il fait partie de la nature et qu’il doit la respecter, ajoute Benoît Molineau. «La nature sait recycler, donner de la valeur aux excréments pour renouveler des ressources naturelles. En étant déconnectés de ces cycles naturels, on a l’impression qu’on peut les dérégler sans que cela ne nous mette en péril. Mais si on sent que l’on en fait partie, nous allons en prendre soin.»

A Cressy, chaque toilette est reliée à un tuyau menant directement à un composteur, au sous-sol. (Photos: Steeve Iuncker-Gomez)

En 2011, Équilibre construit son premier immeuble avec 13 appartements, à Cressy. Les eaux grises (douches, cuisine, machines à laver, etc.) sont filtrées en extérieur, dans un bassin de décantage couvert contenant du gravier. Puis, elles passent dans une fosse à ciel ouvert parsemée de roseaux. Les matières organiques sont dégradées, l’eau nettoyée sert à l’arrosage. Pour les eaux noires – déjections –, des tuyaux sont placés sous chaque WC de chaque logement. «Un peu comme une structure d’orgue» image Ralph Thielen, habitant et ingénieur en environnement. On peut jeter le papier, auquel on ajoute une poignée de copeaux régulièrement. Les déjections atterrissent dans des composts individuels, à la cave. Un système d’aspiration évite un retour d’odeurs et les déchets sont filtrés par un système de phyto-épuration. Les eaux sont ensuite rejetées dans les conduites traditionnelles d’eau de pluie.

Quant à la matière produite, au bout d’un an, elle peut servir de compost. «Il n’y a plus de chasse d’eau, plus de bruits gênants, d’odeurs, nos WC ne sont jamais une zone sinistrée!» sourit Ralph Thielen. Seul bémol: le système nécessite un peu d’entretien. Un préposé aux WC le contrôle une fois par semaine. «Une visite rapide, précise l’habitant. En revanche, il faut vidanger complètement une fois par an. Ça ne sent pas hyper bon mais c’est seulement trois heures de travail.» Il a aussi fallu essuyer quelques plâtres… «Durant les deux premières années, des moucherons remontaient par les tuyaux dans les appartements. Nous avons ajouté des feuilles mortes dans les cuves. Elles ont formé un couvercle et apporté des prédateurs. Depuis, on n’a plus de problème!»

Fabrice a emménagé avec sa famille à Cressy il y a presqu'un an. Il reconnaît que ces toilettes sèches, "c'était un peu l'inconnu, on se demandait si ce système allait nous convenir, s'il y aurait des odeurs. En réalité, ça ne sent rien! Et c'est très simple à utiliser." Le compost de son appartement doit être complètement vidé une à deux fois par an, et remué régulièrement. Fabrice s'en charge, "ça fait partie des tâches partagées. Ce n'est pas une corvée, même si je comprends que ça puisse rebuter d'aller touiller son caca. Mois, ça m'intéresse de comprendre comment tout cela fonctionne, évolue. Avec les chasses d'eau, la gestion des eaux usées nous échappe. Avec ce système de toilettes sèches, tout se passe en bas de chez soi, ça responsabilise." Revenir à un dispositif traditionnel lui paraît difficile. "Utiliser de l'eau pour les toilettes me semble désormais complètement aberrant!" L'un de ses enfants témoigne aussi de cette ineptie. "Je me rends compte que l'eau pour les toilettes, c'est comme la lumière pour l'éclairage public, ça ne sert pas à grand chose d'en utiliser en grande quantité." Il s'est vite habitué à ces WC, "je connais même le nom des vers, des Exenia fetida! C'est devenu des toilettes "normales" pour moi, et j'espère qu'un jour elles ne seront plus considérées comme "anormales". Il n'y a que ses jeunes frères et sœurs qui s'y rendent un peu à reculons. "Ils ont un peu peur de ce grand trou noir duquel remonte l'aération d'air chaud..."

À Soubeyran, on fait cuvettes séparées

Les toilettes sèches sont désormais inscrites dans l’ADN d’Équilibre. Pour son second immeuble, à Soubeyran près de Vieusseux construit en partenariat avec la coopérative Luciole, elle va plus loin et invente un système pour un immeuble de 48 logements. Selon Philippe Morier-Genoud, biologiste vaudois qui collabore avec Équilibre et effectue des recherches sur les toilettes sèches depuis quarante ans, «un tel dispositif installé en pleine ville et à si grande échelle, c’est très rare. On connaît seulement quelques projets-pilotes en France et au Chili.»

A Soubeyran, la cuvette est séparée en deux. Les déjections sont recyclées dans une fosse de 80m2 installée sous le jardin. (Photos: Laurent Guiraud)

Dans l’immeuble de Soubeyran, bâti à Vieusseux en 2017, impossible de dupliquer le système de toilettes sèches installé à Cressy à cause de la taille de l’immeuble (38 logements et 140 habitants). Il a fallu inventer un dispositif: la cuvette des WC est séparée en deux, à l’avant pour la petite commission, à l’arrière pour la plus grosse. Cela permet d’économiser de l’eau: il suffit d’un litre pour évacuer l’urine et de 4 litres pour les matières fécales. Par rapport à un dispositif traditionnel, la consommation est extrêmement réduite car une partie de l’eau est recyclée vers les chasses d’eau qui ont un très faible débit. Les déjections terminent leur course dans une fosse de 80 m2, enterrée dans le jardin. En surface, coiffée de lattes de bois, elle sert de piste de danse lors des fêtes. En sous-sol, elle héberge un bac de 8 mètres de diamètre contenant un filtre végétal chargé d’épurer les eaux noires grâce à des lombrics (400 kilos), de la paille, de la sciure et des copeaux. Les huit tonnes annuelles de matière fécales permettent de produire 150 litres de compost par an. Deux autres filtres s’occupent des eaux grises. Ces liquides finissent dans une cuve avant de retourner dans le circuit, pour alimenter chasses d’eau et arrosage.

(Auteure: Simone Kaspar de Pont)

«L’eau est testée tous les deux mois», précise Olivier Krumm, habitant et représentant du maître d’ouvrage. Des résidents se chargent du contrôle et de l’entretien (dont mélanger le compost). Olivier Krumm milite pour un changement de paradigme: «Au lieu d’éloigner ce qu’on n’a pas envie de voir, il faut le gérer de manière plus vertueuse!» Le système est en constante évolution. Ainsi, du charbon de bois sera bientôt utilisé pour le filtrage.

Lombricomposteur modulable et vers fugueurs aux Vergers

La troisième construction, aux Vergers à Meyrin, expérimente encore une nouveauté: le cacarrousel, un système de lombricompostage individuel modulable, inventé par Philippe Morier-Genoud. On y fait sa petite affaire assis, dans une cuvette à deux sorties, qui envoie l’urine dans un filtre de traitement situé en bas de la maison. La grosse commission, elle, atterrit dans l’un des cinq seaux tapissés de terreau et peuplés de vers. On peut jeter le papier dans le bidon. Il faut ensuite soulever le couvercle en bois pour saupoudrer le tout d’une pelletée de terreau prélevé dans un seau voisin, ce qui implique une certaine proximité visuelle avec la commission en question… Quand le seau est plein, on tourne le carrousel pour remplir le suivant. Au bout de quelques semaines – 16 s’il n’y a qu’un seul utilisateur, 8 s'il y en a deux – retour au seau de départ, où toute trace d’excréments et de papier aura disparu, assure le biologiste. "Tout est digéré en huit semaines, il ne reste que du terreau", et le tout est garanti sans odeurs. Un composteur commun a été installé au sous-sol de l'immeuble pour recueillir l’excédant de compost, mais il n’a pas encore eu besoin de servir car les utilisateurs qui ont des seaux supplémentaires les gardent sur leurs balcons.

(Photo: Eric Frachon)

Sylvain Félix, l'un des coopérateurs et habitant des Vergers, montre le système du cacarrousel installé dans son appartement. (Photos: Georges Cabrera)

Sylvain Félix, l’un des coopérateurs et habitant-testeur, loue le côté pratique de la chose. «C’est un système facile à installer, compatible avec n’importe quel appartement et qui peut être retiré si on n’est pas satisfait.» L’option rétropédalage est essentielle car l’expérience n’est pas anodine. Elle a révélé quelques surprises. «Au début, il a fallu mettre un fond de terreau, récolté en extérieur, raconte Sylvain Félix. Or, il contenait des œufs de moucherons, qui ont éclos… Il y a en avait partout!» Une lampe UV et des gouttes d’huiles essentielles ont vaincu l’invasion. En phase de test, avant l'installation du système aux Vergers, il a aussi fallu faire face à des vers fugueurs… «En période de reproduction, leur instinct de migration est très fort, continue l’habitant. Ils sont sortis des seaux et sont passés sous la porte!» Le biologiste Philippe Morier-Genoud les a remplacés par une espèce plus sédentaire.

«Un jour, ce sera naturel»

En marge des surprises, il faut aussi être conscient qu’un cacarrousel, ça mange, ça boit, bref ça s’entretient. «C’est comme s’occuper d’une orchidée», image le biologiste. Sylvain Félix confirme. «Quand on part en vacances, il faut demander au voisin d’arroser les plantes et de donner un coup aux toilettes!» Le coût d’une telle installation est encore élevé, un cacarrousel revient à 3000 francs par habitant. Mais le prix est amené à baisser, précise le biologiste, «car c’est encore un prototype et le tarif inclut la recherche». Et Benoît Molineaux de rappeler, à titre de comparaison, le coût d’un système tout-à-l'égout, «qui avoisine les 13 000 francs par habitant».

Alors, demain tous au petit coin avec des lombrics? Philippe Morier-Genoud, qui installe à son compte des toilettes sèches pour des privés, dit être de plus en plus sollicité «par des clients en zone rurale, des coopératives dont l’une, fribourgeoise, m’a mandaté pour installer des cacarrousels». Pour autant, ce dispositif reste encore très marginal. Parce que la loi est contraignante (lire ci-dessous) mais surtout parce qu’il demande une proximité avec nos déjections «qui peut en dégoûter certains», admet Sylvain Félix. Le biologiste reconnaît que la majorité de la population n’est pas prête à franchir ce pas. «En revanche, il existe de nombreuses personnes conscientes des problèmes vers lesquels l’humanité se dirige qui ont envie de faire des efforts.» Et le biologiste de rappeler que ces WC n’ont finalement rien de révolutionnaire. «C’est du bon sens, une imitation de la nature. On a juste oublié le bon sens et on s’est déresponsabilisé! À une époque, on mettait tout dans une poubelle, sans rien recycler, comme on fait aujourd’hui avec les WC. Un jour, cela redeviendra naturel de nous occuper de nos excréments, grâce à des techniques nouvelles qui rendront la chose possible.»

Installer des toilettes sèches: Que dit la loi?

Alain Wyss, directeur du service de la planification de l’eau à l’Office cantonal de l’eau, revient sur les normes en matière de toilettes sèches.

Alain Wyss

N'importe qui peut installer des toilettes sèches dans son logement? Selon la législation fédérale, le raccordement à l'égout est obligatoire dans le périmètre des égouts publics. Nous avons accepté de déroger à cette obligation de se raccorder dans le cas des installations de la Coopérative Equilibre car ce sont des projets pilotes et novateurs intégrant un concept de gestion parcimonieuse de l'eau et une valorisation optimale des ressources. Donc la réponse à la question est "à priori non" si les bâtiments se trouvent dans le périmètre des égouts publics, sauf si le système projeté s'inscrit dans un concept écologique novateur et bien étudié et répond aux exigences citées ci-dessous.

A quelles exigences doivent répondre les systèmes de toilettes sèches mis en place par Equilibre? Il a été exigé qu'une attente sur le réseau d'eaux usées soit posée lors de la construction des immeubles afin de pouvoir facilement raccorder les toilettes en cas de dysfonctionnement du système. Par ailleurs, le système doit être correctement dimensionné pour pouvoir assurer un compostage des urines et des matières fécales pendant une année. Enfin, s'il y a un rejet d'eaux traitées dans le réseau d'évacuation des eaux pluviales, les effluents doivent respecter les exigences de l'ordonnance fédérale sur la protection des eaux.

A quelles conditions le compost produit par ces systèmes peut être utilisé dans les jardins et sur les sols? En raison de la teneur potentielle de germes pathogènes et de micropolluants provenant des médicaments, ce compost ne peut pas être utilisé pour des plantes destinées à la consommation. Il est interdit de l'épandre en zone agricole et en zone de forêt ainsi que sur des zones très filtrantes comme par exemple des terrains de foot. Il est par contre idéal pour les plantes ornementales.

Les effluents du système de vermicompostage de l'immeuble de Soubeyran ont fait l'objet d'une étude universitaire qui a montré que ces effluents étaient globalement conformes aux exigences fédérales pour un rejet dans les cours d'eau (teneur en polluants et micropolluants similaire à ce que l'on retrouve dans des stations d'épuration classiques). Par contre, elle a confirmé que ces effluents ne pouvaient pas être utilisés pour l'irrigation de jardins potagers ou de terres agricoles en raison de leur teneur en micropolluants (notamment le diclophenac provenant des anti-inflammatoire) et du risque de contamination bactérienne.

Avez-vous eu d'autres demandes d'installation de ce type de systèmes dans d'autres immeubles/propriétés? Il y a quelques toilettes sèches installées dans des petits bâtiments ou lieux publics isolés situés en dehors du périmètre des égouts publics en alternative à l'assainissement individuel classique (fosse septique). Sinon, nous n'avons jamais eu d'autres demandes pour des systèmes comparables, dans leur taille et dans leur concept, à ceux développés par la Coopérative Equilibre.

Enfin, pourquoi utilise-t-on de l'eau potable pour les chasses d'eau? Il est beaucoup plus simple techniquement de brancher l'alimentation des eaux du réservoir des toilettes sur le réseau d'eau potable que de mettre en place un système de récupération des eaux de pluie. En effet, une telle récupération demande d'installer une cuve de stockage, un système de filtration, une pompe, un double réseau permettant de basculer sur le réseau d'eau potable lorsque la cuve est vide, un entretien périodique de l'installation (nettoyage, désinfection). De plus, les équipements doivent être installés dans les règles de l'art afin d'éviter tout risque de contamination du réseau de distribution d'eau potable. Du coup, cela revient plus cher que de se raccorder au réseau d'eau potable.

Il existe néanmoins quelques systèmes de récupération d'eaux de pluie pour les toilettes qui ont été installés dans des bâtiments à Genève, notamment dans des établissements scolaires cantonaux (collège de Candolle, cycle d'orientation de Drize, écoles de commerce Raymond-Uldry et Aimée-Stitelmann). Un bâtiment d'habitation dans le quartier des Grottes a également été équipé d'un tel système il y a quelques années.

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Tribune de Genève
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Credits:

P. Morier-Genoud