Chausey l'île aux trésors

« Un homme est tous les hommes, un lieu est tous les lieux ».

Pierre Michon, Mythologies d'hiver

Le havre de Granville bien avant qu'il ne devienne un port. Plan de Jean Magin, 1670-1741.

Autant vous le dire tout de suite : Chausey n'existe pas. On peut pointer la carte, poser le doigt sur la saignée du bras, entre Cotentin et Bretagne, et sentir là le flot, le sang qui bat, la vie. On peut prendre un bateau, traverser, embrasser les îles, fouler le sable, user ses yeux sur le granit. On peut en revenir, et n'en revenir pas, étonné qu'un caillou, un peu d'eau et du sel suffisent à élever un temple où l'on aime à aimer. On peut tout cela, mais on ne peut pas dire : voilà Chausey.

Car Chausey n'est pas là où on le croit, ni sur les cartes, ni en mer. Fragment de paradis perdu, morceau de terre, bout du monde, fin du monde. Chausey est dans les yeux fermés de qui l'a vu, dans les yeux grands ouverts de ceux qui l'imaginent. L'amour donne chair à la pierre. Chausey n'existe que dans le cœur de ceux qui l'aiment.

Huîtriers-pies à Port-Homard.
Vague d'oyats à Grand-Grève.

Carte du chevalier de Beaurain, 1757.

Mauve sauvage sur fond de Grande cale.
Bonsaï, roche et brume, et la lumière de l'orient.
Chenal de la Houssaye.
Le centre l'archipel au couchant, fin décembre.
La chapelle et le phare, fin décembre.

En kayak dans l'Ouest.

Un enfant en hiver...
... trois enfants en été.
La Petite Mauvaise dans le chenal de Reulet.
Vagues de sable.

Une sale tempête de mars par grand coefficient.

Robinson, les pieds dans l'eau
Chausey, vraiment ?

Chausey, c'est le monde à l'envers, une oasis de sable au beau milieu de l'eau.

Grains dans l'Ouest.

C'est une carte au trésor. Ancienne, comme il se doit. Sur le papier jaune, l'ovale noir d'un archipel. Des îles défendues, des goulets, des écueils. Mais aussi des anses abritées et des plages, des collines, des arbres, des repères. Les pointillés et les croix y dessinent un chemin compliqué. A dire vrai, il y en a partout. Le trésor est partout.

C'est un dessin d'enfant – le hasard semble y avoir sa place, mais pas seulement.

C'est une figure magique tracée sur le sable par un indien qui saurait la force des rêves.

C'est la géométrie rassurante d'une réalité mouvante, la poésie familière d'une terre aimée.

C'est une fenêtre en trompe-l'œil : le regard survole le plan, mouchetis de sondes et de rochers, guette, cherche, se laisse glisser, et soudain plonge dans le cadre. Des images surgissent, des sons et des odeurs, l'île s'élève, un souvenir s'éveille, les bonheurs s'échafaudent, le bateau se faufile.

C'est le vestige mystérieux d'un temple ancien, d'avant les hommes et les algues. C'est simple et miraculeux, les quatre piliers de la vie y sont toujours debout. C'est là que nous sommes nés, plus tard, bien plus tard, façonnés par la terre et l'eau, l'air et le feu.

C'est un lieu de baptême, pour l'âme et les cailloux.

C'est une carte du tendre où le roc a sa part.

C'est le grand œuvre d'un homme qui savait que les chiffres ne sont rien sans l'émotion.

C'est la carte de Chausey de Charles-François Beautemps-Beaupré. Levée en 1831, retirée du catalogue de la Marine un siècle et demi plus tard, la faute au satellite.

J'en ai une sur le mur, à portée d'œil et de crayon – et une autre roulée au fond d'un coffre en bois.

La maison du Pont sous la neige.
En hiver, les goélands prennent des airs d'albatros
Deux tadornes au-dessus du passage du Cochon.
Un huîtrier-pie au-dessus du passage de l'Eléphant.
Les Oiseaux. Pour moi, ce sera là.
Le banc des Douanes et le sud-est de l'archipel vu depuis Plate-Ile.
Doris au Pont, fin décembre.
Quand l'appontement joue "Quai des brumes" à la Toussaint.

Grande marée haute, et le chemin du Pont transformé en torrent.

Lumières d'hiver.
Lumières d'été.
Chausey, l'île enchantée.
Quand la chapelle joue les vaisseaux-fantômes..
Vague d'oyats.

Coupe des Iles 2016 au Chapeau.

Clairs-obscurs.
Vestige.
Le Sound à grande marée basse.
Chardons et chatons.
En balade en février.
Géométries.
Ricochets depuis le tombolo, la veille de Noël.
Quitter Chausey, toujours un arrachement, même au cœur de décembre.

Les midis de morte-eau, il chuchote avec les algues tièdes qui caressent le bordé, il embrasse la carène d'un clapotis sonore. Il est dans l'éclair d'un mulet, la clairière d'eau verte cernée de goémons jaunes, les rayons de lumière qui chauffent les épaules et plongent jusqu'au sable. Il se cache dans un coquillage blanc, la mousse crémeuse du flot, le silence de l'étale. Il danse sur la mer qui brille, attrape le vol d'un goéland, se pose sur un gros rocher rond, de l'eau jusqu'au nombril. Il s'amuse à faire grincer la poulie en bois, se blottit dans l'écoute réchauffée par la main, tournoie dans le sillage. Il est dans ce nuage solitaire, le reflet d'une bouée. Il accompagne deux vaguelettes qui se rendent on ne sait où. Il passe dans un sourire, épouse la courbe d'une nuque penchée vers l'eau bleue. Il flotte dans l'air, s'en va piailler sur une île, revient, file – jamais le bonheur ne reste en place.

Et le bonheur a une odeur, sel et vanille, varech et aventure, les soirs de grande marée.

Created By
Herve HILLARD
Appreciate

Credits:

HH - 2016

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