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"LA FRANCE D’AUJOURD’HUI C’EST UN PEU COMME APPLE EN 2000" PASCAL CAGNI (H.86)

Pascal Cagni (H.86) proclame son optimisme. Selon le Président de Business France, fondateur de C4 Ventures et ancien dirigeant emblématique d’Apple Europe, notre pays renoue avec l’attractivité et a tous les atouts pour tirer profit de la révolution numérique.

Il aurait sûrement pu être missionnaire, politicien ou gourou. Une chose est sûre, après une heure et demie de discussion avec Pascal Cagni, on a la foi. Le président de Business France (voir encadré) fait éclater son optimisme sur la “magnifique décennie” à venir pour la France. Le mérite en revient, selon lui, au nouveau climat politique, social et entrepreneurial qui change complètement la donne. Ce fils d’immigré italien, qui a navigué pendant deux décennies entre la France, la Californie et Londres où il résidait depuis 13 ans, est de retour. Il nous a reçus à son bureau de la place Denfert Rochereau, un espace baigné de lumière parisienne avec vue sur des immeubles haussmanniens, comme s’il s’agissait de plonger sans détour au cœur de la capitale. Les interlocuteurs ont intérêt à s’accrocher car le débit est soutenu, les souvenirs précis : il cite de mémoire la date exacte de la sortie du premier Macintosh (“28 janvier 1984”), ou du vote pour le Brexit (“23 juin 2016”). Il enchaîne les citations, les chiffres, les noms et ne prend de pause que pour chercher la traduction française de certains termes anglais.

Pascal Cagni dans un Apple Store en 2012

Aujourd’hui, que répondez-vous à ceux qui continuent de considérer la France comme un pays morose ?

Je ne peux évidemment pas être d’accord avec eux. Ils ne se rendent pas compte de la qualité de nos savoir-faire, de nos ressources intellectuelles, de nos infrastructures, de la qualité de notre offre de santé. Surtout, je crois que nous vivons un moment rare. Le 8 mai 2017, nous avons élu un nouveau Président et l’image de la France a complètement changé. On l’a senti d’emblée, dans les semaines qui ont suivi, lors du passage de Poutine à Versailles, avec la présence de Trump le 14 juillet ou l’initiative “Make Our Planet Great Again”... Nous avons vu l’impact de la victoire d’Emmanuel Macron dans les médias du monde entier, même les plus critiques comme le Time ou The Economist.... D’un seul coup, tout le monde a oublié des années de French bashing. Un indicateur de cette tendance : sur le mois de septembre 2017, les fonds levés en capital risque ont été plus importants en France qu’au Royaume-Uni ! C’est d’autant plus fort que la Grande Bretagne a connu une belle décennie, a été capable de capturer beaucoup de nos cerveaux, et que le secteur de la finance et des banques occupe plus 10% de leur PIB.

Comment appréhendez-vous ce changement à votre poste de président de Business France ?

Le changement d’état d’esprit dans les pouvoirs publics est impressionnant. Bercy, décrié souvent comme une citadelle hermétique, nous invite à la réforme et à être “challenger” sur le cours des choses. On nous demande comment attirer talents et capitaux pour mieux financer des acteurs économiques, ménages et entreprises devenus plus optimistes sur le futur et prêts à investir. Cette nouvelle génération de décideurs et hauts fonctionnaires est jeune, volontaire. Ils veulent changer le cours des choses. Ils n’acceptent pas le statu quo. Ils parlent un langage familier. Je me sens chez moi !

La transformation sociale et fiscale en cours dans le pays constitue-t-elle aussi un argument pour l’attractivité de la France ?

Avant, les entreprises se disaient : “J’ai envie d’investir en France car le pays a de vrais atouts, mais je ne sais pas comment ça va se passer si mon business tourne mal, si je dois ré-allouer des ressources, supprimer des emplois ou les déplacer. Quel est le risque de conflits sociaux, de procès interminables ? Je ne sais pas combien de temps ça va durer, combien je vais devoir payer.” Maintenant, depuis les ordonnances Pénicaud, nous pouvons leur offrir un début de réponse: “voilà la norme en matière de compensation des salariés, voilà combien de temps ils ont pour saisir les Prud’Hommes, voilà le cadre de négociation de leurs conditions de travail”. On a défini un cadre pré-vi-sible : le mot clé de l’entreprise. Nous avons un gouvernement qui dit ce qu’il va faire et fait ce qu’il a dit. Il entend supprimer l’ISF, abaisser le taux d’imposition des sociétés pour simplement le remettre dans la moyenne européenne, et instituer une flat tax à 30% sur le capital. Sans parler du Crédit Impôt Recherche. John Chambers, l’ex-patron de Cisco, le dit lui-même: “Ce pays [la France] va mener la transformation numérique de l’Europe.” Amazon a choisi la France pour ouvrir l’un de ses plus grands centres logistiques européens, créant potentiellement plus de 2200 emplois. Facebook a implanté chez nous son centre de R&D sur l’intelligence artificielle pour profiter du savoir-faire français. Nous ne sommes qu’au début de la spirale vertueuse.

The Economist, septembre - octobre 2017

Ne craignez-vous pas que cette spirale vertueuse ne s’enraye si les conditions de vie des Français modestes n’en bénéficient pas ?

Je crois beaucoup à une société plus inclusive. Je suis très fier qu’on puisse encore offrir des soins de qualité à un coût raisonnable en comparaison de nos voisins, mais aussi qu’on décide d’investir 9 milliards d’euros sur la formation d’un million de nos chômeurs pour les réintégrer dans une société où tout change très vite, ou encore qu’on avance sur l’efficience énergétique. Le Royaume-Uni a eu tendance à négliger le tiers de ses concitoyens qui vivent en deçà du seuil de pauvreté (défini comme la moitié du salaire médian), les conduisant à massivement voter pour le Brexit qui risque de leur nuire au premier chef. En France, nous ne pouvons renier notre tradition d’État-providence et devons simplement travailler plus dur pour pouvoir nous l’offrir.

Outre l’attractivité pour les investisseurs, votre seconde mission à BF concerne la promotion de la marque France...

Notre époque se caractérise par une inflation de l’information sous toute ses formes. Une marque, pour exister, pour être entendue et reconnue, doit afficher un minimum de cohérence dans ses multiples territoires d’expression. Or, le désir de visibilité de treize régions nouvelles, de multiples filières industrielles, de nombreuses initiatives gouvernementales, a conduit à une fragmentation de la communication, préjudiciable à l’objectif commun : se faire entendre et inciter les audiences hors de nos frontières à investir dans notre pays ou acheter nos services. Bien sûr, il faut qu’on tire parti de la richesse et de la diversité de la France des terroirs, mais il est capital qu’on se présente de manière plus unie, plus cohérente au regard extérieur. Notre idée, une fois ce constat partagé, serait donc de travailler sur une charte à la “Intel inside” (omni-présent mais discret) en tirant parti de la campagne “Creative France”. Ensuite, je vais chercher à financer une vraie campagne pluriannuelle de Nation Branding dans un mode de partenariat public-privé. Une telle campagne, qui devrait obtenir le support plein et entier de la communauté HEC, nous permettra d’illustrer la promesse d’une France innovante, créative et qui se transforme en mettant en avant nos brevets, nos chercheurs, nos savoir-faire. Il faut avoir à l’esprit que la campagne GREAT Britain de plus de £120 millions a été financée à plus de 60% par le secteur privé sur 5 années.

A l’export, le dernier versant de vos missions à BF, quelles sont vos ambitions ?

Il faut redonner envie à nos entrepreneurs qui doivent retrouver une audace créatrice à l’export. En Anjou, où je suis installé depuis plus de 20 ans, j’ai deux amis qui ont créé une entreprise de charpenterie métallique. Ils font 80 millions d’euros de chiffre d’affaires, ont conquis au cours des deux décennies passées le territoire national mais ils ne font aucun chiffre d’affaires à l’export. Ayant recruté un DG avec un profil international, ils doivent impérativement chercher les prochains 80 millions d’euros de CA à l’export. Ce sera là une vraie contribution au comblement d’un déficit commercial international chronique.

Votre optimisme tient beaucoup aux jeunes générations et à l’entrepreneuriat. Est-ce pour encourager ces tendances que vous avez choisi de financer des projets avec HEC ?

Comme un certain nombre de diplômés HEC, je crois beaucoup à la notion du give back. Et c’est vrai que j’ai tenu à placer l’entrepreneuriat au cœur de mes projets avec l’école et la fondation. C’est dans ce sens que j’ai contribué à la création du e-Lab proposé par Michel Safars et ai pu convaincre Jean-Luc Allavena (H.86) et Pascal de Jenlis (H.73) d’y participer. Nous entendons aussi financer avec ma famille des bourses de NYU Stern permettant à leurs étudiants de venir à l’incubateur HEC pour qu’ils découvrent la qualité de l’entrepreneuriat en France qui est aussi concurrentiel que celui de New York, de San Francisco et Shenzhen ! Au global, c’est un phénomène formidable. Nous avons désormais une histoire à raconter à nos interlocuteurs dans le monde entier : celle d’une France qui a non seulement inventé le mot “entrepreneur” mais qui lui donne tout son sens !

Inauguration du e-lab d'HEC (20/05/2014)

Dans la révolution numérique, n’est-ce pas un peu tard pour espérer rivaliser avec les GAFA ?

Ils sont là certes. Alors que faire ? Essayer de recréer des GAFA locaux ? J’entends ça depuis 15 ans et je n’y crois pas. En revanche, nous avons les atouts pour profiter des plateformes créées par les GAFA dont l’“app economy” fait partie. Ils ont placé des milliards de smartphones entre les mains des gens, il faut en tirer parti pour créer des jobs et profiter de la deuxième révolution du numérique: celle des data et des objets connectés. La France est prête pour cela. Nous bénéficions d’un stock d’un million d’ingénieurs, en formons plus de 38 000 chaque année, avons 75 000 doctorants dont près de la moitié sont étrangers, ce qui signifie que nous attirons des talents. Il vaut mieux regarder la bataille de demain plutôt que celle d’hier. Et elle ne se joue pas qu’avec les GAFA mais aussi avec les NATU (Netflix, Airbnb, Tesla, Uber) qui révolutionnent des pans entiers de l‘économie traditionnelle. Parmi les pays européens, nous avons le plus grand nombre d’entreprises dans le Fortune 500. C’est sur ce terrain de jeu, celui de la transformation de nos champions mondiaux, que nous devons nous concentrer car nous sauvegarderons nos emplois et nous pourrons tirer parti de l’industrie du futur.

BIOGRAPHIE / 2017 : Président Business France - 2012 : Président C4 Ventures - 2000 : DG Apple EMEA - 1995 : VP Europe Packard Bell - 1991 : Directeur Marketing Software Publishing - 1986 : MBA HEC

Vous possédez un fonds d’investissement, C4 ventures, spécialisé dans la nouvelle économie. Comment choisissez-vous les startups dans lesquelles vous investissez ?

Première règle: se méfier de son propre jugement et de son expérience. Ne pas penser savoir. C’est ce que Ben Horowitz, fondateur de Andreessen & Horowitz m’a conseillé lorsque j’évaluais l’opportunité de créer ma propre firme. Je ne prends aucune décision seul. Nous avons un Comité d’Investissement qui, de surcroît, inclut des millenials, et ces derniers ont vraiment voix au chapitre. Nous sommes aussi entourés d’un réseau rapproché d’associés opérationnels spécialisés dans des domaines comme la logistique, le merchandising, les relations presse.... mais aussi des hommes de l’art qui ont une autorité réelle dans des industries pertinentes pour nos thèmes d’investissement et qui nous permettent de faire des due diligence solides. Deuxième règle : je n’investis que dans les sujets où j’ai moi-même une accointance, c’est-à-dire sur trois segments. Le smart hardware, le e-commerce et le digital media. Les thèmes transversaux de ces segments, ce sont notamment l’intelligence artificielle ou les nouvelles générations de capteurs et processeurs, car ces trois activités créent de la data et ont un besoin exponentiel de traitement d’opérations arithmétiques et logiques.

http://c4v.com

Qu’est-ce que vous recherchez chez un entrepreneur?

La stubbornness, c’est-à-dire l’entêtement. J’ai beaucoup de respect pour les entrepreneurs qui attrapent un os et ne le lâchent plus. Je crois beaucoup aussi à la formule de Bergson: “Agir en homme de pensée et penser en homme d’action.” Un entrepreneur pourrait la prendre pour devise. J’aime aussi le “We try harder”, d’Avis, une marque d’humilité et de pugnacité. Je crois que les deux formules pourraient très bien figurer en épitaphe sur ma tombe (rires).

Vous-même avez un formidable parcours d’intrapreneur

Oui j’ai vraiment ça dans la peau. Si le destin m’a conduit à toujours être dans des entreprises existantes j’ai toujours essayé d‘agir en entrepreneur et ne jamais devenir un apparatchik. À 29 ans, j’ai fondé la filiale française de Software Publishing. Puis j’ai rejoint Packard Bell à 33 ans pour créer une usine en Anjou et près de 3 000 emplois. J’ai commencé chez Apple avec un business d’un milliard de dollars, et j’ai contribué à le faire monter à 40 milliards en le développant sur plus de 120 pays. C’était un pari fou de me lancer avec Steve Jobs au lieu d’accepter l’offre que me faisait Michael Dell à l’époque, et que tout le monde me conseillait d’accepter. Mais j’étais marqué par les cinq années de bataille contre Microsoft que j’avais dû mener pour mettre en place une interface en forme de maison virtuelle, plus intuitive, chez Packard Bell. Or, quand j’ai vu Steve, il m’a présenté l’interface “Aqua” de l’OS X qu’on connaît tous aujourd’hui et cela m’a convaincu qu’il avait tout compris. Il avait un temps d’avance sur ses contemporains. Durant ces 13 années, j’ai appris l’importance de savoir surinvestir à contre-temps. Au début des années 2000, Apple plaçait 7 ou 8% de son chiffre d’affaires en R&D, à contre-courant de ses concurrents qui coupaient toutes leurs dépenses discrétionnaires après l’explosion de la bulle internet. C’est parce que Steve avait la confiance pleine et entière de son board qu’il a pu imposer un EBITDA plus faible. C’est comme ça qu’on a créé l’iMac, l’iPod, iTunes... La suite est connue et fait l’histoire ! Aujourd’hui en France, je me sens un peu comme chez Apple à cette époque : l’énergie, le talent, le leadership, les opportunités, la créativité sont incroyables ! Faisons l’histoire ensemble !

http://businessfrance.fr
BUSINESS FRANCE EN BREF

Née en 2015 de la fusion d’Ubifrance et de l’Agence française pour les investissements internationaux, Business France, agence nationale au service de l’internationalisation de l’économie française, est chargée du développement international des entreprises et de leurs exportations, ainsi que de la prospection et de l’accueil des investissements internationaux en France. Elle promeut l’attractivité et l’image économique de la France, de ses entreprises et de ses territoires.Business France dispose de près de 1 500 collaborateurs présents en France comme à l’étranger dans 70 pays. L’agence s’appuie également sur un réseau solide de partenaires publics et privés.

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