Observations

On peut tout observer. Une minute de silence, ou une société. J'ai choisi d'observer un lieu. Enfin, c'est ce que je pensais au départ. Car, au fur et à mesure de mes immersions régulières au cinéma Gaumont à Amiens, j'ai réalisé que je n'observais pas qu'un lieu, mais aussi des gens, une organisation, des moments particuliers et peut-être un reflet de notre société. Mon objectif initial était de transcrire sur mon carnet ce que je voyais, d'une manière distanciée, afin d'analyser ce que je voyais comme une succession d'observations sans réel lien les unes avec les autres et d'en tirer des conclusions sur la typologie des publics qui fréquentent ce lieu. Ainsi, armée de mon stylo et d'un carnet, je pensais que j'allais pouvoir tranquillement porter un regard dégagé sur mes congénères, et en studieuse sociologue que je me persuadais d'être, dessiner le profil de ces gens, avec l'a-priori un peu froid que je dresserai le portrait d'un public cerné entre le consommateur de culture de masse lambda et le cinéphile averti à l'affût du dernier film de type « art et essai » du moment. Mais j'avais tort. Un « multiplexe » comme le Gaumont offre un terrain d'observation d'une richesse que je ne soupçonnais pas, car, comme la plupart d'entre nous, 98% de mon temps dans ce type de lieu est habituellement passé à être assise dans le noir, assourdie et éblouie par la magie du cinéma. J'allais donc observer les deux pour-cent restants. Du reste, le Gaumont n'est pas un cinéma labellisé « Art et Essai », comme le Ciné St Leu ou la Maison de la Culture à Amiens. Le terrain est bien celui d'une culture pour le plus grand nombre, populaire et divertissante. C'est peut-être cet aspect qui fait du hall central de ce cinéma un lieu si riche. J'ai alors transformé ces deux pour-cent en cent pour-cent. À partir de ce moment, j'ai réalisé que j'étais en train de me créer mon propre cinéma, en temps réel. J'avais l'impression de contempler un film de Jacques Tati, quelque part entre Les vacances de M. Hulot et Playtime.

Mercredi, autour de 18h00, je décide pour la première fois de tirer une des lourdes portes d'entrée et de m'immiscer le plus discrètement possible dans le multiplexe avec pour mission de commencer mon observation. Après avoir passé quelques temps à l'intérieur, près de l'entrée, immobile, comme pour m’imprégner de l'ambiance, je jette sur mon carnet mes premières impressions et décide de décrire les lieux.

« Dans certaines salles de cinéma, il existe des diffuseurs d'odeur artificielle de popcorn, pour en accroître la consommation... »

Tout d'abord, il fait assez chaud, le hall est spacieux, plutôt agréable, avec une dominante de rouge, qui rappellerait presque le prestigieux « tapis rouge » des grands festivals de cinéma. Une forte odeur de pop-corn règne dans l'air, ce n'est pas désagréable. Je m’apercevrai plus tard que cette subtile odeur de popcorn, toujours identique, de même intensité, semble trop belle pour être vraie. Je me demande si, à l'instar des tapis rouges, cette odeur ne serait pas une supercherie olfactive destinée à créer l'ambiance du lieu, à pousser à consommer... Un espèce d'odeur subliminale, en quelque sorte. En cherchant, par la suite, je découvrirai dans un livre sur les neurosciences cognitives de Gérard Brand L'olfaction. De la molécule au comportement – (Solal, 1 mars 2003) que mes soupçons pourraient bien être fondés : « Dans certaines salles de cinéma, il existe des diffuseurs d'odeur artificielle de popcorn, pour en accroître la consommation... »

Le haut plafond, les couleurs vives, les miroirs, les nombreuses affiches de film et les écrans animés attirent tout de suite l’œil et notre regard ne peut s'empêcher de se poser quelque part. Le cinéma a horreur du vide ! Ce flot continu d'images, le bruit de fond incessant, la boutique à popcorn juste devant l'accès aux salles, et même les odeurs habilement distillées participent à l'ambiance générale, qui se veut chaleureuse et feutrée malgré le volume assez important de cet espace.

Quelques canapés sont mis à disposition et des gens y sont assis. La moquette autour de ces sofas est aussi de couleur rouge, mais à y regarder de plus près, elle n'est pas très propre. Je n'y avais jamais vraiment prêté attention avant mon observation. Maculé de nombreuse tâches, le mauvais état du sol vient un peu briser cette première impression de « tapis rouge » qui conférait aux lieux une dimension vraiment prestigieuse. D'autres détails, comme la matière rêche des canapés, un néon vieillissant qui s'allume par intermittence, les poignées grasses des portes d'entrée, ou le bruit du tiroir-caisse de la boutique nous rappellent qu'ici, l'apparence et le factice nous jouent une comédie subtilement mise en scène par le marketing.

Deux séries d'entrées donnent accès au cinéma, de part et d'autre du bâtiment, ce sont de grandes et lourdes portes vitrées à deux battants. Une fois franchies, on se retrouve rapidement dirigés vers les guichets, si toutefois on n'aura pas acheté ses billets aux distributeurs automatiques à cartes de crédits, plus rapides, plus sûrs, plus rentables. À bien y réfléchir, le parcours du visiteur est bien balisé, et tout confère à le faire consommer, mais dans le luxe, le calme et la magique volupté du Cinéma. J'ai le sentiment, à l'issue de cette première observation, que le multiplexe, par certains égards, gère les flux de visiteurs un peu comme le ferait une grande surface...

Je suis revenue au cinéma le jeudi suivant, dans la soirée, avec cette fois l'intention de surtout décrire les personnes qui s'y trouvent ainsi que leurs attitudes.

Une fois dans le hall du cinéma, je repère un groupe de trois jeunes garçons d'une vingtaine d'années très affairés autour d'un distributeur automatique de places de cinéma. Ils semblent bien se connaître, ce sont des amis. Comme ça n'est pas le premier groupe de jeunes constitué que je peux voir, j'en déduis que la sortie au cinéma est une activité de groupe, amicale. Tous trois sont vêtus de manière similaire : ils portent des baskets de marque identique, et des sweats à capuche de même ton. Je devine que ce sont des skateurs, ils portent tous trois un skate à la main. Ce sont de jeunes urbains, visiblement dans un environnement qui leur est familier. Prétextant d'acheter une place au distributeur d'à coté, j'écoute discrètement leur conversation. Il semblerait qu'ils aient du mal à obtenir un billet et se demandent si la machine fonctionne bien. Ils finissent par obtenir leurs places et partent sur la parvis, dehors, pour fumer une cigarette. Malgré l'habile discrétion dont j'ai fait preuve pour les observer et les écouter, je pense qu'ils ont vu dans mon comportement singulier une attitude inhabituelle. leurs coups d’œil furtifs mais significatifs m'indiquent que je devrais passer à autre chose. Bref, ma couverture est dévoilée. Je décide de ne pas poursuivre.

Devant ce semi-echec, je décide d'une autre stratégie. Je vais me poster dans un coin du hall cinéma pour pouvoir observer mon environnement de manière plus globale. Il n'y a pas énormément de monde. Une femme d'une cinquantaine d'années attire rapidement mon attention. Elle n'achète pas de billet, ne regarde pas les annonces et les horaires, mais surtout, elle est seule. Soudain, il m’apparaît comme une évidence que venir au cinéma est rarement une activité solitaire. Un peu comme le restaurant, ou une autre sortie culturelle. Aller au cinéma semble bien être une activité spécifiquement sociale, de groupe, ou de couple. Donc, cette femme élégante, aux cheveux gris clairs en carré long, vêtue d'un bel imperméable noir cintré, traverse de part et d'autre le cinéma d'un air agacé. Dans le faible brouhaha du hall, à part quelques bribes de dialogues épars, je distingue clairement le claquement sec de ses talons accompagner ses allées et venues, un peu à la manière d'une bande son de Jacques Tati. Cette femme est seule et personne ne semble y prêter attention. En l'observant ainsi, je ne peux m'empêcher d'imaginer des scénarios : que fait cette femme élégante, agacée, visiblement pas intéressée par le cinéma, dans le hall du Gaumont à 18h30 un jeudi ? Attend-elle quelqu'un ? Peut-être un rendez-vous ? On lui aurait posé un lapin, d'où son désarroi... Ou attend-elle juste un taxi ou un bus à la station toute proche ?

Je réserve mon avis pour plus tard et décide de m’intéresser aux groupes de gens installés sur les canapés. Visiblement, le public ici est familial. Une grand-mère aux cheveux gris et bouclés, aux lunettes cerclées, semble passive, entourée de deux jeunes enfants agités et rieurs. De temps en temps, elle les appelle et leur dit gentiment de se calmer. Visiblement ravis, les enfants semblent émerveillés par ce qui les entoure, ils ont chacun un gobelet de pop-corn, qu'ils renversent parfois dans leurs jeux, comme les sodas qu'ils ont déjà fini... Je comprends les tâches maintenant. Mais cette scène familiale, simple et heureuse, est incomplète. Il manque un personnage. Je parierais sur cet homme d'un certain âge, au guichet, de l'autre coté du cinéma, en train d'acheter des places. Je décide de l'étudier plus avant. Oui, ça colle. À peu près le même âge que la grand-mère assise, il affiche le même sourire bienveillant et porte les même lunettes cerclées un peu vieillottes. en pantalon de velours côtelé et pardessus gris clair, je l'imagine très bien en grand-père. Son achat effectué, il se détourne du guichet , semble un peu perdu dans le chemin de la file d'attente balisé par des cordons, et rejoins... la petite famille avec la grand-mère, comme je l'avais deviné !

Fière de mon sens inné de l'observation, j'ai à peine le temps de savourer cette victoire qu'un flot ininterrompu de visiteurs pénètrent dans le hall. Il est 18h45, dans une demi-heure commence la séance d'un film à succès. Un public familial nombreux emplit rapidement l'espace. Un majorité d'adultes entre 25 et 40 ans, accompagnés parfois d'enfants, occupent les principaux point névralgiques du hall : guichets automatiques, boutique du snack. Une file d'attente se forme dans les chemins d'accès aux guichets. Quel monde soudain ! La tension monte, on sent une petite électricité dans l'air, et le cinéma, presque vide il y a à peine une demi-heure, ressemble désormais à un hall de gare aux heures de pointe. Les gens vont et viennent, ils restent emmitouflés dans leurs manteaux malgré la douce chaleur savamment calculée du hall du Gaumont. Le bruit de fond est lui aussi monté d'un cran. Tout ce monde parle fort, les enfants chahutent, on entend des cris et de rodomontades, les portes d'accès claquent sans cesse en se refermant. J'entends aussi des rires, des manifestations de joie. La sortie au cinéma est avant tout un moment joyeux, presque festif. Même si la « magie » du cinéma n'est pas toujours au rendez-vous, c'est certainement un moment particulier, et mon observation montre que des personnes de tous âges fréquentent les salles de cinéma.

Ma petite famille rejoint une file d'attente au pied des escalators, devant lesquels les ouvreurs et les ouvreuses, en ordre de marche, les attendent calmement. C'est bien ça, les grand-parents. Ils anticipent. Ils viennent un peu plus tôt, avant le rush, pour être sûr d'être bien placés, pour avoir le temps de se perdre un peu, aussi. Ils ne sont pas les seuls à rejoindre l'accès aux salles.

L'espace central se vide un peu, tandis que simultanément la file au pied des escalators s'agrandit. J'ai l'impression de voir le cinéma respirer. Ces flux de visiteurs, qui suivent un parcours savamment préparé, me font penser à l'air que respirerait le Gaumont s'il était vivant.

Voilà, les employés du cinéma, dans leur uniforme rouge et blanc un peu cheap, déchirent les premiers billets avec un sourire policé et indiquent les salles aux spectateurs qui franchise la ligne. « Salle n°4, premier étage... ». Rapidement, la file qui s'était créée s'estompe, l'espace se vide, le silence retombe peu à peu dans l'immense hall aux couleurs du cinéma.

Le joyeux brouhaha, après avoir culminé à l'arrivée du public, nombreux, est à présent revenu au niveau où il en était à mon arrivée.

Les salles obscures ont avalé sans ciller les quelques centaines de visiteurs venus voir la dernière super-production de l'industrie du cinéma américain. Des héros sans peur et sans reproches, tous plus beaux les uns que les autres, vont affronter des super-méchants très dangereux, et sauver l'humanité au péril de leurs vies. Parfois aussi, au péril de la logique ou de la simple vraisemblance. Mais c'est un peu ça le cinéma, au Gaumont. L'évasion, l'amour, la haine, le bien, le mal...

Soudain, perdu dans ces réflexions, je repense à cette femme élégante et mystérieuse. Je la cherche un peu, mais le hall est presque vide. D'ailleurs, je n'entend plus le pas de ses allées et venues. Elle a disparu, et je ne saurai sans doute jamais le fin mot de l'histoire. Je quitte le Gaumont pour aujourd'hui. J'ai le sentiment d'avoir vu un cycle complet de la vie de ce cinéma.

Vendredi 15h00. Je pousse à nouveau la porte du Gaumont. Je connais parfaitement les lieux désormais. Toujours cette douce mais suspecte odeur de pop-corn et cette agréable chaleur. Ça tombe bien, dehors on peut dire que l'hiver a décidé de s'installer. J'évalue rapidement la situation. Le hall est à nouveau presque vide. Je retrouve, sur les banquettes, les habituels collégiens avec leur cartables, posés là en petits groupes. Certains, les plus chanceux, attendent une séance, leur gobelet de popcorn à la main ; d'autres sont là juste parce que c'est sur le chemin de la gare, pour accompagner les premiers et puis bien sûr, c'est aussi le lieu des premières sorties amoureuses. Quand je voit ces deux adolescents immobiles, assis un peu à part sur les grands canapés rouges, main dans la main, le regard un peu vague, je sais qu'ils ne retiendront pas grand chose du film de 15h15. Cette scène me rappelle que le cinéma, où il est si souvent question d'amour, est une des sorties les plus liées au premiers flirts, comme une espèce de rite, ou un code que les adolescents reproduisent depuis que le cinéma existe. Même le vigile, avec son costume un peu trop serré, semblait les regarder avec la bienveillance. Je me dirige vers mon poste d'observation habituel comme une habituée des lieux et décide de porter mon attention sur l'équipe des salariés du cinéma. La mécanique est bien rodée, les ouvreuse et les ouvreurs portent un uniforme rouge et blanc, et en période creuse comme en ce moment, s'affairent à différentes tâches, comme cette jeune femme occupée à nettoyer les contours du canapé, immanquablement maculé de relief de pop-corn, ou les vendeuses de la boutique profitant de l’accalmie pour regarnir les rayons de bonbons et d’inévitables sucreries.

Un peu déçue du peu d'activité que je n'aurai déjà observée, j’aperçois un père et son fils d'environ 12 ans entrer d'un pas décidé. Je décide de les suivre, avec la discrétion que j'ai apprise à développer au cours de mes expériences de terrain. Leur attitude est inhabituelle. Au lieu de se diriger vers un distributeur automatique ou le guichet, ils vont tout droit sur ce qui semble être un responsable du cinéma. Je l’identifie comme tel, car il ne porte ni l'uniforme des ouvreurs, ni le costume étriqué des agents de sécurité.

- « Bonjour monsieur, je voudrais savoir si vous n'auriez pas retrouvé un clé comme celle-ci » dit le père, un brin fataliste, en montrant à l'employé un objet identique. L'employé se fend d'un sourire tout professionnel et sort de son holster un talkie-walkie, comme Harrison Ford sortirait un pistolet de sa poche et dit :

- « Je me renseigne, monsieur, c'est tout à fait possible » « allo... allo... salle n°4... on recherche une clé... je répète... ».

À deux mètres à coté, un ouvreur qui pourrait très bien répondre de vive voix, empoigne son propre talkie-walkie et répond « ok, rodger... tango... Je vérifie ».

Ce qui, en terme courant, s'appelle « faire du cinéma ». Mais la scène est comique, je décide d'en attendre la chute. Cinq minutes plus tard, la clé est retrouvée, le père et son fils soulagés. Les employés du Gaumont sont des pros. Générique. Ça, c'est du cinéma !

Mon observation au Gaumont m'a permis de voir qu'une salle de cinéma, ou un multiplexe en l’occurrence, est bien plus qu'un simple lieu où l'on consomme de la culture. Même si, par bien des aspects, il s'agit d'une entreprise commerciale où tout pousse à la consommation, qui diffuse un produit, c'est aussi un espace fréquenté par toute sortes de gens très différents qui s'y rendent en famille ou entre amis, la plupart du temps. La sortie au cinéma n'est pas seulement destinée à regarder un film, mais c'est aussi et surtout, je crois, un moment privilégié destiné à être partagé. C'est parfois un but en soi que de vouloir voir un film, mais c'est aussi parfois un simple prétexte, pour avoir quelque chose à partager, comme on partagerait un bon repas ou une bonne soirée en famille, entre amis, ou même en amoureux. Les cinémas font partie intégrante de la vie moderne, en tant qu'institution culturelle et il n'est pas étonnant que la société leur ait donné cette place importante dans notre quotidien. Ainsi, dans l'aménagement urbain, comme à Amiens, on voit bien que le Gaumont occupe une place stratégique dans la ville : entre la gare et les quartiers de résidence, près des écoles et des lycées, le cinéma est un pôle d’attraction, un repère que chacun peut identifier.

Credits:

Created with images by Leo Hidalgo (@yompyz) - "Cinema"

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