Loading

La Fausse couche : une douleur mal reconnue Julie Jeunemaître

« Ce n’est rien, ça arrive à n'importe qui »

« Ce n’est pas grave, vous en aurez d’autres »

« Ce n’est qu’une cellule ».

Les femmes ayant subi une fausse couche sont nombreuses à avoir entendu ces mots lors de leur passage à l’hôpital. Des mots tenus par des médecins, sages-femmes ou infirmières, lancés comme un « bonjour » et reçus comme une gifle.

Dans le monde médical, une fausse couche est un événement fréquent. Selon un document de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), daté de 2013, « 15% des grossesses déclarées terminent par une fausse couche ».

Le Pr Alexandre Vivanti, chef en clinique de gynécologie-obstétrique à la maternité Antoine Béclère à Paris, en témoigne : « Il ne se passe pas une journée sans annoncer une fausse couche. Imaginons que sur trente passages aux urgences, il y a en peut-être une, deux voire trois. »

Il confirme une « tendance à banaliser » la fausse couche.

Qu'est-ce qu'une fausse couche ?

L'OMS définit la fausse couche comme « la perte prématurée d’un fœtus, avant la 23e semaine de grossesse et pesant jusqu’à 500g ».

Elle est dite « précoce » lorsqu’elle survient avant la 12e semaine.

« Je pensais que c’était un cauchemar, que j’allais me réveiller. J’avais besoin que quelqu'un me comprenne, pas qu’on me dise que je tomberais à nouveau enceinte. Je me sentais agressée, je me demandais si j’étais au bon service », se souvient Zohra Haddad*, dont la fausse couche a eu lieu en décembre dernier. Pour elle, comme pour beaucoup de femmes, faire une fausse couche n’a rien de banal. C’est l’arrêt d’un projet, le début d'un deuil.

« Les médecins me répétaient que j’étais jeune, que j’avais encore le temps d’avoir d’autres grossesses. Ils pensent que ça aide, ce genre de phrases toutes faites, mais au contraire ça enfonce beaucoup, raconte Laëtitia Rimpault. On me disait que ce n’était qu’une cellule, mais pour moi c’était déjà un bébé. »

La jeune femme de maintenant 34 ans a connu treize fausses couches entre 2014 et 2017. Elle reste stupéfaite par l’indifférence affichée, voire le manque d’empathie des équipes médicales qu’elle a rencontrées.

« Rien que le terme de fausse couche est blessant. Ça fait écho à un échec, quelque chose de raté. C’est toute la promesse d’une nouvelle vie qui attendait les futurs parents. Ils ont besoin d’une enveloppe rassurante, pas qu’on leur dise que ce n’est rien », souligne Marie-José Soubieux, pédopsychiatre et psychanalyste, qui a travaillé pendant douze ans au centre périnatal Sainte-Anne, à Paris.

« Ce sont des personnes qui sont en grande souffrance et qui considèrent que cette souffrance n’est pas reconnue. […] Pour elles, c’est vraiment un bébé qu’elles ont perdu, c’est un projet qui s’arrête brutalement », observe Marie Dupont, présidente de l’association AGAPA qui vient en aide aux personnes touchées par une grossesse interrompue.

AGAPA propose d'ailleurs des journées de sensibilisation au deuil périnatal auprès des professionnels de la santé, en hôpital. « C'est un événement qui n'est pas toujours bien vécu par les personnels de santé, parce qu’ils sont là pour aider à donner la vie, pas pour vivre la mort. Donc quelque fois quand on dit que les personnes ne sont pas toujours très bien accueillies, c’est parce que le personnel n’est pas non plus à l’aise avec la mort, ne sait pas mettre des mots, ne sait pas entourer », défend Marie Dupont.

Le Pr Vivanti assure de son côté prendre le temps d’échanger avec ses patientes.

« Il faut au moins trente minutes pour verbaliser et expliquer. Je pose mes mots. C’est d’une telle brutalité que si vous ne le faites pas, vous marquez au fer rouge les patientes. » - Alexandre vivanti

Après un diagnostic posé par une échographiste « très froide et sans émotion », Nawelle Matout* a trouvé un peu de réconfort auprès d'une des médecins rencontrés qui, à sa grande surprise, l'a prise dans ses bras avant de l'ausculter. « Ça m'a mis du baume au coeur. Je ne sais pas si faire un câlin c’est la solution mais faire preuve d’empathie et avoir un contact physique, ne serait-ce que par la main, sur le bras ou l’épaule permet de se sentir plus apaisée. On se sent compris surtout. »

Ce qui a le plus frappé la jeune femme dans ce processus, c'est la rapidité à laquelle la prise en charge thérapeutique est imposée, tout de suite après l'annonce. Il y a trois options possibles, selon Alexandre Vivanti : attendre que l’embryon soit évacué de manière naturelle par le corps, ou bien déclencher l’expulsion par des médicaments, provoquant des contractions. Une aspiration endo-utérine est également évoquée, soit une intervention médicale.

« On a à peine le temps de réaliser ce qui nous arrive, d’accepter la situation… Ça va beaucoup trop vite, estime Nawelle Matout, encore émue en évoquant sa fausse couche, survenue il y a sept mois. Il y a une obsession de vidanger l’utérus, de trouver une solution le plus vite possible. Je ne mets pas en cause le corps médical mais je pense qu’il y a des améliorations à apporter. On ne devrait pas avoir l’impression d’être un cas dont les médecins s’occupent et résolvent comme un rhume, une grippe, ou une maladie purement physique mais comme une personne qui vit une perte, un deuil, quelque chose qui est en lien avec son identité de femme ou de mère. »

Les femmes sont généralement renvoyées chez elles, en attendant l’intervention ou que la nature agisse. À la maison, au travail, dans la rue… elles perdent leur bébé sans savoir comment réagir. On ne les prévient pas non plus des douleurs que les médicaments peuvent éventuellement engendrer.

« On ne m’a pas parlé des effets secondaires. C’est dur de devoir faire un choix médical sans explication », rapporte Laëtitia Rimpault. La première fois qu’elle a pris des médicaments, cela a provoqué chez elle des vomissements, des vertiges, ainsi que des hémorragies importantes.

« J’avais des douleurs plus qu’atroces. Je suis allée aux urgences seule, mon conjoint était au travail. Arrivée sur place, j’ai attendu dans un couloir pendant cinq heures avec le sang qui coulait. J’avais des contractions toutes les une minute trente. Les gens me regardaient. C’était traumatisant. »
CREDIT : NOEMIE JAVEY

Les trois jeunes femmes déplorent l’absence d’un espace plus intime pour traverser ces moments difficiles. Laëtitia Rimpault précise : « être aux urgences gynécologiques, avec toutes les mamans prêtes à accoucher, c’est hyper dur. »

Elles dénoncent surtout un manque de soutien moral. « On ne m’avait jamais parlé de ce qui aller se passer psychologiquement parlant. Je me suis renfermée sur moi-même », confie Zohra Haddad.

« Jamais on ne m’a proposé d’aide psychologique, en 3 ans », regrette Laëtitia Rimpault.

« Dans les hôpitaux, il n’y a rien pour écouter les mamans. Et cela existe encore moins pour les papas », ajoute Nawelle Matout.

La fausse couche paraît parfois si banale, que les femmes ne se sentent pas légitimes dans leur mal-être. Elles évoquent ce sujet qualifié « tabou » sur des forums sur internet, ou dans des associations comme AGAPA, mais assez peu connues. Après quelques séances, Nawelle Matout a choisi d’écrire un livre, « Tu devais nous rejoindre », pour partager son histoire. Laëtitia quant à elle, a lancé son blog, « Mes étoiles et mon futur » il y a trois ans pour relater son parcours et « donner un peu d'espoir ».

Toujours selon l’OMS, « des études suggèrent qu’entre 30 et 50% des femmes éprouvent de l’anxiété, et 10 à 15% connaissent des symptômes dépressifs, qui persistent souvent pendant des mois [...] La fausse couche est aussi vue comme un événement traumatique, bouleversant toutes les femmes concernées de manière plus ou moins forte. Malheureusement, le personnel hospitalier n'est pas souvent sensibilisé à apporter un soutien face à la détresse émotionnelle ».

*les noms ont été modifiés

Credits:

Inclut une image créée par milli_lu - "pregnant girl stomach"

Report Abuse

If you feel that this video content violates the Adobe Terms of Use, you may report this content by filling out this quick form.

To report a copyright violation, please follow the DMCA section in the Terms of Use.