Chloé, au nom des femmes.

10h30. Nous sommes au local de l’association Trans-inter-action à Nantes, le « nid de poule », comme le surnomment affectueusement ses membres. Chloé arrive avec quelques minutes de retard. « Je discutais avec un ado en souffrance, c’est l’infirmière du lycée qui m’a appelée. » Longs cheveux bruns et yeux marrons, Chloé est très naturelle. Aucune trace de maquillage sur ses yeux ou ses lèvres. Le local est quant à lui plus chargé. Des posters et des dessins bariolés ornent les murs inclinés des combles où l’association a élu domicile depuis 2015. Choletaise d’origine, Chloé est arrivée sur Nantes il y a déjà quelques années. Ancienne animatrice pour enfants, elle est aujourd’hui au chômage. « Avec les enfants ça se passait super bien, mais avec les institutions beaucoup moins. » Lorsqu’elle parle, la jeune femme remet souvent quelques mèches de cheveux derrière ses oreilles. « Depuis 2013, je n’ai plus de salaire. » Il y a encore quelques mois, lorsqu’elle se rendait au cinéma, Chloé n’osait pas demander les tarifs réduits, ceux réservés aux demandeurs d’emplois, catégorie dont elle fait pourtant partie. Son chéquier était quant à lui tombé aux oubliettes. « Je ne payais plus par chèque depuis des années. » Que ce soit pour retirer un colis à La Poste ou pour aller chez le dentiste, Chloé se retrouvait souvent mal à l’aise dans les moments les plus anodins de la vie quotidienne. « Comme je ne rentrais pas dans les cases, je me suis fait radier de Pôle Emploi. » Pôle Emploi, la jeune femme en garde un goût amer. « J’ai été obligée d’être méchante avec eux. » Cette fois là, Chloé avait laissé la prestataire de services chercher son prénom dans la base de données pendant près de dix minutes. Sans succès, puisque Chloé n’est pas le nom qui figure sur l’acte de naissance de la jeune femme.

Les croisades quotidiennes

Chloé est une femme qui se bat. « Les films où je me reconnais c’est ceux où il y a de l’injustice et des combats militants. » Elle cite Pride, Loving ou encore Harvey Milk. « Je me reconnais bien dans Tomboy. » Tomboy, c’est l’histoire de Laure, enfant de dix ans, qui ne se reconnaît pas dans le genre avec lequel elle est née. À son arrivée sur Nantes, Chloé a milité un peu à droite et à gauche. D’abord dans une des plus grosses associations LGBT* de Nantes, puis avec sa propre association, qu’elle fait vivre depuis plus d’un an. « Je n’ai pas de travail à proprement parler, mais mon investissement dans l’association c’est comme un travail. » Les combats sont quotidiens pour Chloé depuis qu’elle a choisi d’entamer une transition. « J’ai subi de la transphobie* quand j’étais étudiante, il y avait des amalgames, comme par exemple qu’être trans c’est être une prostituée. » La jeune femme se considérait déjà comme petite fille à la maternelle. Le choix semblait limpide. « J’ai eu de la chance, parce que c’était les débuts d’internet. Au collège, j’ai pu commencer à regarder un peu, à me renseigner sur le sujet. » Malgré les certitudes, le parcours de transition est souvent rempli de culpabilité et de doutes. « Parfois on se met des œillères, on se dit « je suis un garçon, ça va me passer », on essaye de se convaincre. » Mais essayer de se convaincre c’est « Comme essayer de faire rentrer un triangle dans un carré, ça ne fonctionne pas. » Le choix était vital. « À un moment donné on doit faire un choix : soit on se fout en l’air parce qu’on arrive plus à se supporter, soit on fait une transition. » Si les parents de Chloé ne l’avaient pas soutenue, elle ne serait peut-être plus là aujourd’hui.

Au début de sa transition, Chloé se trouvait souvent questionnée sur les robes ou le maquillage qu’elle ne portait pas. « Le plus dur dans la transition, c’est le fait qu’on nous assigne souvent des stéréotypes. Vouloir entamer une transition, ce n’est pas forcément vouloir se travestir. » Explique-t-elle. En plus des attaques sur son physique, Chloé doit également faire face aux problèmes administratifs. Vivre avec des papiers qui ne concordent pas avec son apparence physique est une véritable lutte quotidienne. La jeune femme vit une grande histoire de haine avec les services publics, qui refusent de changer son nom sur les dossiers. Une procédure pourtant simple. « Quand on me demandait mes justificatifs de demandeur d’emploi, je préférais payer plein tarif plutôt que de donner des justificatifs à mon ancien nom. » Elle rajoute « La DRJSCS* a refusée de m’enregistrer en tant que Chloé lorsque je travaillais dans un accueil de loisirs, par exemple. » La plupart du temps, Chloé repoussait ses rendez-vous médicaux. Malgré des problèmes aux pieds, elle préférait ne pas affronter le regard du podologue sur sa carte vitale, qui portait à l’époque le chiffre « 1 ». La peur d’être mégenré* fait partie intégrante du quotidien des personnes trans, et la solitude est parfois pesante pour celles et ceux qui ont fait le choix de renaître. « Il y a beaucoup de personnes trans qui vivent recluses chez elles, qui vivent de droits sociaux, parce qu’elles ont peur du regard des autres et de celui des institutions. »

Le parcours du combattant

Depuis septembre, Chloé est Chloé. Que ce soit sur sa carte d’identité, son permis de conduire ou sa carte vitale. Mais son parcours n’a rien d’un conte de fée. Pour en arriver là, deux ans de bataille acharnée se sont écoulés. Les procédures pour changer d’état civil sont souvent longues et moralement éprouvantes. Après plusieurs-rendez vous avec son avocat, Chloé est passée devant le Tribunal de Grande Instance, qui lui a imposé « une preuve d'irréversibilité », autrement dit, une stérilisation. « C’est un eugénisme d’état assumé. » Dit-elle. La joie d’être reconnue en tant que femme s’exprime en demi-teinte face à la violence des conditions pour y arriver. Pourtant, la jeune femme s’estime heureuse, car le changement d’état civil pour les personnes trans tend à se complexifier depuis une loi votée en octobre 2016. Censée faciliter le processus, cette loi autorise un changement de prénom directement en mairie. Un changement cependant soumis au bon vouloir de l’officier d’état civil. Une décision arbitraire et « à la tête du client », qui ne réjouie pas la communauté trans. « Dans certaines mairies, ça se passera super bien, parce qu’elles auront étés sensibilisées, par contre, dans d’autres… » Explique Chloé, lasse. En France, seulement quatre députés défendent réellement les droits des personnes trans. « Cette loi évite simplement la condamnation de la France par la Cour Européenne des Droits de l’Homme. »

Après son changement de papiers effectué, Chloé doit faire face à de nouveaux problèmes. Si aujourd’hui, il est commun de pratiquer une vaginoplastie, il n’est pas encore possible de réaliser une greffe d’utérus. Pourtant, il y a peu, Chloé a reçu un courrier de sensibilisation au dépistage du cancer du col de l’utérus. À contrario, elle ne reçoit plus les courriers de prévention contre le cancer de la prostate. Organe qu’elle gardera toujours en elle. C’est ici que le « 2 » flambant neuf de sa carte vitale lui pose un problème. « En termes de santé, on devrait centrer sur la personne, plutôt que sur la binarité homme/femme. » La voix de Chloé est légèrement nouée. « C’est aussi pour ça qu’on se bat, pour supprimer cette mention du sexe sur les papiers. »

Lutte féminine

Un des nombreux autres combats de Chloé est celui du féminisme. Se faire accepter parmi les femmes cisgenres* quand on est une femme trans, c’est souvent la croix et la bannière. « Nous les femmes trans, on est souvent perçues par beaucoup d’associations féministes comme un cheval de Troie. » Les femmes trans seraient le fruit d’un complot, où l’on aurait demandé à un garçon cisgenre de transitionner pour infiltrer le réseau féminin. Malgré l’agacement perceptible dans sa voix, Chloé préfère en rire. Lorsqu’elle se change dans le vestiaire des filles, la jeune femme est souvent mal à l’aise. « La personne la plus gênée dans les vestiaires, c’est souvent moi. J’ai peur de me faire insulter, voir de me faire agresser physiquement. » Pour les toilettes, lieux où trônent les genres, c’est la même chose. Aux États-unis, certains États obligent les personnes trans à se rendre dans les cabinets correspondant à leur genre d'assignation. Ces obligations en disent long sur la manière dont les personnes trans sont traitées et perçues, encore en 2017. « Le fait de ne pas vouloir nous reconnaitre dans ce que nous sommes, c’est de la transphobie, et c’est épuisant. » Ironie du sort, les femmes trans subissent également beaucoup de sexisme de la part des hommes cisgenres. Chloé cite la série Orange Is The New Black : « Vouloir passer de « homme » à « femme » c’est un peu comme vouloir jeter son ticket gagnant du loto à la poubelle. » La transition d’une femme trans, pour un homme cisgenre (et misogyne), est souvent perçue comme une volonté de descendre tout en bas de l’échelle sociale.

Malgré toutes les difficultés, Chloé est plus battante que résignée. « De nos jours on voit très peu d'héroïnes trans. » Et si l'héroïne, c'était elle ?

Glossaire :

* LGBT signifie Lesbiennes, Gays, Bisexuels et Trans.

* La transphobie désigne les marques de rejet, de discrimination et de violence à l'encontre des personnes trans.

* La DRJRCS est la Direction Régionale de la Jeunesse, des Sports et de la Cohésion Sociale.

* Mégenré est le fait d’utiliser un pronom ou un autre terme d’un mauvais genre à propos d’une personne.

* Cisgenre définit une personne dont le genre correspond à celui qui lui a été assigné.

Illustrations : Sarah Hurel.

Created By
Mélanie Vitry
Appreciate

Report Abuse

If you feel that this video content violates the Adobe Terms of Use, you may report this content by filling out this quick form.

To report a Copyright Violation, please follow Section 17 in the Terms of Use.