Les filières jihadistes dans le Nord - Pas-de-Calais Depuis le début du conflit syrien, les experts estiment qu'une centaine de Nordistes sont partis combattre en Syrie. Pendant plusieurs semaines, une dizaine de journalistes de « La Voix » ont enquêté, questionné la justice, rencontré des familles, pour comprendre leurs parcours.

Lunel, Nice, Sevran, les Buttes-Chaumont, Saint-Denis, Roanne, Thonon-les-Bains, Toulouse et bien sûr Molenbeek : ce sinistre inventaire le montre bien. Depuis le début de la guerre en Syrie en 2011 et les premiers départs de Français (et à l’exception notable du Tourquennois Medhi Nemmouche, l’auteur de l’attentat au Musée juif de Bruxelles le 24 mai 2014), le Nord – Pas-de-Calais est assez peu apparu au cœur de la galaxie jihadiste franco-belge. D’ailleurs, du côté du ministère de l’Intérieur, on le précise : le Nord ne fait pas partie des cinq départements français ayant « envoyé » le plus de ressortissants combattre. C’est pourtant le département le plus peuplé de France.

Pour autant, des Nordistes sont bien allés combattre dans la zone irako-syrienne. Certains y combattent toujours. Et y commettent ou y ont commis des atrocités.

Soixante-dix individus recensés

Pendant plusieurs semaines, une dizaine de journalistes de « La Voix » ont enquêté, questionné la justice, rencontré des familles, parfois hostiles, souvent désespérées. Ils ont dressé un drôle d’inventaire, d’environ 70 individus. Ce chiffre est-il « fiable » ? Il n’est certainement pas exhaustif, mais se rapproche des estimations des spécialistes : une centaine de Nordistes sur les 1 100 Français estimés.

Mehdi K. , Aziz S., Christophe Ouerad, Sofiane D, Selim C. et son copain Ala Eddine… Ce qui est frappant dans les parcours que nous avons pu reconstituer, c’est la masse de départs entre mai 2013 et mars 2014, autrement dit au début du conflit, à une époque où Daech était encore un sigle inconnu. Certains, comme Fodil Tahar-Aoudiate, ont même fait plusieurs fois l’aller-retour. Ce Roubaisien de 30 ans est même interpellé à Tourcoing en octobre 2013 pour s’expliquer. Il est entendu. Puis relâché au terme de la garde à vue. Quelques jours plus tard, il y repart, cette fois définitivement. Il aurait été tué en novembre.

Pour beaucoup, le départ s’est fait en groupe. Mehdi K., un Roubaisien jugé en décembre devant le TGI de Paris, prend la route avec trois copains le 31 mai 2013 via l’aéroport de Bruxelles. Le 1er septembre, Amar, Nassim, Marouane et Yassine, quatre copains de Villeneuve-d’Ascq, font de même, via l’aéroport d’Amsterdam. Le 25 novembre, ce sont quatre autres Roubaisiens, Mohamed, Oussama et les deux Naïm, qui s’en vont, « recrutés » par un copain de Tourcoing déjà sur place, Selim C. Deux autres copains, Sofiane et Seyfeddine, les rejoignent le 28 mars 2014.

Une interpellation, à Roubaix, en 2012.

Dans les aéroports, à Bruxelles, Genève, Cologne ou Amsterdam, certains se rasent la barbe. D’autres achètent une bouteille d’alcool et des cigarettes. Tous cachent leurs sacs à dos de futurs soldats de Daech dans des valises plus « touristiques »…

Notre enquête le montre aussi : des femmes, nombreuses, ont répondu aux sirènes de Daech. Une quinzaine au moins sont encore là-bas, avec leurs enfants. Parmi elles, une maman d’Avion, Amélie A., et ses deux filles, adolescentes, partis précipitamment, fin mai 2015, sans avoir rien laissé paraître à leur entourage… Beaucoup sont très radicalisées, comme cette Tourquennoise, qui raconte à sa sœur avoir passé un bon moment à assister à la lapidation d’un homosexuel dans Raqqa… Et qui s’endort régulièrement équipée d'une ceinture d’explosifs… Et des familles ? Nous n’en avons repéré qu’une seule : une famille de Louvroil partie au complet en mai 2016. Interpol a délivré deux avis de recherche au nom des deux enfants de la famille A. : le petit garçon a 6 ans, sa sœur, 4.

La vie là-bas

Aujourd'hui revenue en Belgique, Laura Passoni, 30 ans, a passé neuf mois en 2014 à Raqqa, au coeur de l'Etat islamique avec son fils de 4 ans et son époux, Oussama, rencontré sur Facebook. Après avoir passé dix jours dans une madafa, une maison pour femmes au quotidien insupportable entre prières, enfermement, et pouvoir total des hommes, elle a emménagé dans un appartement avec pour voisins de paliers une famille issue de la métropole lilloise qui regroupait une trentaine de personnes. Elle raconte leur fanatisme, l'endoctrinement des enfants-soldats et un quotidien bien loin du rêve qu'on lui avait vendu. Nous l'avons rencontrée dans un café à Bruxelles. A son retour, Laura Passoni, qui a été condamnée à une interdiction de quitter le territoire de 5 ans et à trois ans de prison avec sursis, a écrit "Au Cœur de Daesh avec mon fils" et fait de la prévention dans tout le pays. Musulmane, elle prépare actuellement un second livre avec un professeur de religion islamique. S. F.-P.

« Mes voisines, qui venaient de la métropole lilloise, se disaient toutes prêtes à se faire exploser lorsque leurs maris partaient au combat. Elles avaient des explosifs dans les apparts et étaient prêtes à sacrifier n’importe lequels de leurs enfants. »

« Je veux juste qu'elle revienne »

Enseignante dans un lycée professionnel, Lydie, qui habite Libercourt, est la seule maman de la région à témoigner à visage découvert, ce qu'elle a fait pour la première fois dans « La Voix du Nord » en novembre 2014. Son cas est très particulier : la fille de Lydie était une étudiante brillante en prépa littéraire à Lille. Elle s'est convertie, a changé de comportement et s'est radicalisée après un départ pour l'Allemagne où elle devait suivre un double cursus. Elle s'est mariée cultuellement à Leipzig avec un jeune Allemand radicalisé lui aussi. Lorsque ses parents la retrouvent, elle porte un niqab : « On a eu une relation très conflictuelle, on ne comprenait pas, témoigne Lydie. On a déjà fait 1 600 km pour les voir une heure. Elle voulait qu’on rejoigne ses idées… L’emprise vient du groupe de Leipzig. Ma fille et son mari disaient qu’ils connaissaient du monde à la mosquée. Il y avait chez eux une salle prévue uniquement pour les femmes. En novembre 2014, on a appris qu’ils étaient partis en Syrie. » Sa fille est toujours à Raqqa avec deux enfants de 3 ans et dix mois. Vu le contexte actuel en Syrie et le repli de l'Etat islamique, Lydie espère aujourd'hui un retour de sa fille et de ses deux petits-enfants. Une étape qui, si elle est franchie, sera compliquée. S. F.-P.

« Je me dis que si ça se passait aujourd’hui, on aurait mieux compris et jamais on n’aurait financé des études en Allemagne. On l’aurait gardée près de nous. Mais c’était avant les attentats. »

Les combattants

Bien sûr, il y a ceux qui prennent peur et reviennent vite. Celui qui téléphone à ses parents, effrayé par la violence des combats ; celui qui fait demi-tour au deuxième jour, après avoir assisté au discours d’un certain Abdelmoutakabir qui leur indique clairement qu’il leur faudrait « couper des têtes », probablement de soldats syriens. Mais il y a aussi ceux qui combattent. Qui ne rentrent qu’au bout de quelques mois, blessés parfois très sérieusement, ou... ne rentrent pas. L’un des Villeneuvois est défiguré. Mâchoire cassée, il a perdu l’usage d’un œil et d’un nerf facial. Un autre a été inscrit sur la liste des martyrs, volontaire pour commettre une action kamikaze. Un autre serait mort dans l’explosion d’une bombe, ou visé par un char. L’un de ses amis de quartier, parti en même temps que lui, fait le récit de cette mort en martyr, « qui lui permettra d’accéder au paradis », et se souhaite la même chose. Enfin, il y a ceux qui reviennent avec des intentions meurtrières. Mehdi Nemmouche, évidemment. Mais d’autres aussi, qui auraient été interceptés juste à temps. Voici ci-dessous cinq exemples de ces combattants.

Aziz, l’électricien d’Hautmont

Le 22 mai 2015, Daech annonce la mort de deux de ses combattants dans des attentats suicides perpétrés contre des casernes de militaires en Irak. Aziz S. est l’un d’eux. Ce Hautmontois de 38 ans se faisait appeler Abou Abdel Aziz. Sur la photo diffusée par l’organisation terroriste, le quartier populaire du Bois-du-Quesnoy reconnaît l’un des siens, sous la barbe fournie qu’Aziz n’avait pas l’habitude de porter avant sa radicalisation.

Décrit comme bon élève, il obtient un BEP en électricité. En 2010, il monte son entreprise à Maubeuge avec un associé. Une expérience qui tournera court puisque suite à des impayés, il sera mis dehors par la propriétaire des lieux. A Hautmont, il est connu pour rendre service. Il aurait refait gratuitement l’installation électrique de la petite salle de prière du quartier.

Un sujet tabou au Bois-du-Quesnoy

Sa radicalisation serait passée inaperçue. Au Bois-du-Quesnoy, une mosquée salafiste verra le jour fin 2014. Ses instigateurs disent condamner fermement le jihad. Aucun lien n’a pu être établi entre eux et Aziz S., qui était probablement déjà parti en Syrie quand la mosquée accueillait ses premiers fidèles. Un an et demi après l’annonce de sa mort, le sujet est toujours très sensible au Bois-du-Quesnoy. Il reste mal vu de s’exprimer sur l’électricien du quartier, reconverti jihadiste.

Fodil de Tourcoing

Il a grandi à Tourcoing, dans une famille nombreuse dont les cinq sœurs ont elles aussi choisi la forme la plus radicale de l’islam. Seules deux d’entre elles, à ce jour, seraient en France.

Fodil T. a fait plusieurs allers-retours entre la France et la Syrie, où il a acquis une réputation de violence à compter de 2013. Les services secrets le soupçonnent, à cette année-là, d’avoir eu pour mission de récolter des fonds et d’acheter des armes. Il est également soupçonné d’avoir préparé un attentat dans la métropole lilloise, qui n’aurait été évité que par son interpellation et celle de son pourvoyeur d’armes. Selon l’un de ses beaux-frères, des armes détenues chez lui auraient même été jetées dans le canal de Roubaix.

Le successeur d'Abaaoud ?

En Syrie, sous le surnom d’Abou Mariam, il a organisé l’arrivée de beaucoup de jeunes recrues de l’EI. Et surtout, selon les services secrets, c’est lui qui aurait repris le rôle d’Abdelhamid Abaaoud, après la mort de celui-ci, quatre jours après les attentats de Paris. Lui aussi, qui aurait participé à une vidéo de revendication des mêmes attentats (notre photo).

Les dernières nouvelles le donnent pourtant mort depuis le mois de novembre 2016.

Christophe de Roubaix

Huit pages suffisamment rares pour être signalées. Huit pages de nécrologie toutes à la gloire d'un Roubaisien dans un magazine publié par l'Etat islamique, ça vous pose une stature. Dans l'édition de revendications des attentats du 13 novembre (publié sur internet en février 2016), on trouve, au détour d'odes aux terroristes du Bataclan, un reportage sur Abou Omar al-Faransi (le Français), identifié par les services de la DGSI comme pouvant être Christophe O., dit "Miloud", un Roubaisien né en septembre 1976, à Roubaix. L'homme est bien connu des services de police puisqu'il s'était félicité, dans une vidéo, des attentats sur le territoire français.

Qui est vraiment Christophe ? Difficile à dire. On sait juste, de source bien informée, que l'homme a terminé sa "carrière" de djihadiste comme émir après avoir officié comme tireur d'élite au sein de l'Etat islamique. Le portrait brossé dans le magazine de l'EI est celui d'un homme franco-algérien, « originaire d'un quartier populaire bien connu de Roubaix », issu d'une « grande famille très unie » et qui aurait découvert l'Islam « sur le tard ». Selon nos informations, Christophe se serait converti en 2007. Il fréquentait une mosquée de Roubaix.

Un retour en France pour se soigner

Lire sa biographie, c'est retracer les deux dernières décennies de jihâd mondialisé : avec AQMI dans les montagnes algériennes où il aurait été incarcéré, avec la MUJAO au Mali (six mois de combat) et en Mauritanie. Au hasard des écoutes téléphoniques de la DGSI, les enquêteurs comprennent que le 28 février 2013, Abu Omar al Faransi se remet doucement d’une blessure par balle. Un jeune Roubaisien tenté par un départ en Syrie lui conseille même, par téléphone, d’aller se faire soigner. Christophe avait bénéficié d’entraînements sportifs et militaires au Mali et c’est à l’occasion de combats qu’il avait été blessé par balle. Il serait revenu en France pour se soigner avant de repartir en Syrie en été 2013. Au sein du JAN, dans un premier temps puis au sein de l'Etat islamique. Tireur d'élite de précision, on le décrit comme un combattant hors pair.

Étonnamment, Daech n'a jamais évoqué les circonstances entourant le décès du Roubaisien. Est-il mort aux combats ? A-t-il été visé par une frappe de la coalition ? Mystère.

Selim, 19 ans, de Roubaix-Tourcoing

Une famille honorable, bien insérée et peu pratiquante. Un jeune garçon sans histoires ou presque. Selim C. ne s’intéresse à la religion musulmane qu’à l’âge de 17 ans et se radicalise en l’espace de quelques mois. Selon une enquête de la DGSI, il apparaît que le jeune Selim se rendait une fois par semaine dans une librairie de la rue des Postes, à Wazemmes (notre photo). Il assistait à des conférences en compagnie de plusieurs autres jeunes garçons de la métropole lilloise. Quel rôle le libraire (condamné entre temps pour apologie du terrorisme) ou ces conférences ont-ils joué dans la radicalisation du Roubaisien ? Mystère.

Mort en Irak

En juillet 2013, il profite du mariage d’une de ses sœurs, en Turquie, pour partir «avec des frères» en Syrie. La veille du départ, le jeune homme confiait à sa sœur qu’il partait en Syrie pour sauver l’Islam et mourir pour Allah. C’est ce qui est arrivé, un an plus tard. C’est sur twitter que des membres de sa katiba (brigade dont il était émir) l’ont annoncé. Le jeune Tourquennois serait mort après avoir combattu « comme un lion », lors de la bataille d’Al-Anbar en Irak. À la DGSI, on évoque une « mort en martyr ».

Saïd, le recruteur de Roubaix

Né en 1984 à Roubaix, Saïd A. se radicalise très tôt. Dès 2011, le jeune homme qui vit chez ses parents dans le quartier de la Fosse-aux-Chênes, et n’a jamais fait parler de lui, fréquente plusieurs mosquées du secteur. Adepte d’un islam radical, il tente de rejoindre l’Afghanistan en passant par la Turquie. Il n’y parviendra pas. Au printemps 2012, il est interpellé dans le cadre d’un coup de filet national visant les filières jihadistes. Il sera finalement remis en liberté (voir notre photo). Le jeune homme est depuis surveillé par les services de renseignements. A l’époque, ils nous avait livré sa conception de l’islam: «Je suis favorable à l'application de la charia (loi islamique). Elle doit se défendre par le jihad (guerre sainte).» Saïd A. expliquait à l’époque que cette guerre sainte ne pouvait se pratiquer qu’en terre musulmane d’où son objectif assumé de rejoindre l’Afghanistan.

Mis en examen en juin 2015

Dans les mois qui ont suivi, il tente à plusieurs reprises de rejoindre la Syrie. À l’été 2013, il est refoulé à l’aéroport d’Istambul, en Turquie alors qu’avec d’autres Roubaisiens, il est en chemin pour la Syrie. Ces derniers, qui n’étaient alors pas encore surveillés, ont poursuivi leur route jusqu’en Syrie. Saïd A., dit «Saïd de Roubaix» aurait fait office de recruteur pour plusieurs jeunes de la métropole lilloise . Il les aurait aidé à rejoindre l’Afghanistan et la Syrie. En juin 2015, il a été mis en examen pour association de malfaiteurs en vue d’une entreprise terroriste et placé en détention provisoire.

L’un de vos proches a changé de comportement et vous vous inquiétez ? Un numéro vert a été mis en place par le Gouvernement pour répondre à vos questions : 0 800 005 696

Created By
Brendan Troadec
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