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Brexit Blues à Manchester, le monde musical reste uni

Au Royaume-Uni, l'industrie musicale rapporte 4,4 milliards de livres soit 5 milliards d'euros par an. Ce secteur clé de l'économie anglaise pourrait être menacé par le Brexit. A Manchester, les artistes en devenir sont en première ligne.

Il est 20 heures, le premier groupe s’installe sur la scène du bar le Whiskey Jar. « Shut the f*** up and listen to the music » ! C’est le mot d’ordre de cette scène ouverte qui a lieu tous les mardis. « C’est l’open mic le plus prisé de la ville. On a une liste d’attente de plusieurs mois pour passer sur cette scène. Certains artistes ont été repérés ici, au Whiskey Jar et ils ont signé des contrats », explique James qui sert au bar tous les soirs depuis plus d’un an.

Pour tous ces artistes locaux ou étrangers, les dizaines de scènes ouvertes que proposent les bars de la ville de Manchester, tous les jours de la semaine, permettent de se faire connaître et de se faire repérer. C'est d'ailleurs la musique qui participe au rayonnement de cette ancienne ville industrielle. Plusieurs labels y sont installés ainsi que des écoles de musiques. Dans le quartier nord de la ville, de nombreux disquaires se rassemblent à quelques mètres des bars musicaux qui prennent vie la nuit.

Quand la musique débute au Whisky Jar, on ne parle plus, sous peine de subir les « Chhhhuuuut » des habitués. Dans ce microcosme, il y a à peu près une chance sur deux de parler à un artiste venu jouer ou écouter des collègues (ou concurrents).

I - L'artiste

Chris Tavener (photo ci-contre) fait partie des heureux élus. Il a pu faire une tournée européenne il y a quelques mois de Paris à Berlin. Ce soir, il revient sur la scène où il s’est fait connaitre. Il enchaîne trois chansons humoristiques, certaines ont déjà fait des milliers de vues sur Youtube. Les autres artistes parlent de lui avec admiration ; son public est déjà conquis et la salle s’esclaffe.

Sa tournée en Europe lui a inspiré plusieurs chansons. Il s’est produit sur des petites scènes comme ici au Whisky Jar mais devant un public étranger. Pas de visa à payer, juste le transport et l’hébergement. L’ occasion de se faire connaitre outre-manche et à moindre frais.

Concrètement, le Brexit pourrait mettre fin à ses tournées. De nombreuses incertitudes subsistent, mais pour Chris Tavener, les artistes seront particulièrement touchés si le Royaume-Uni quitte l’Union Européenne. En particuliers ceux qui débutent juste leur carrière et qui n’ont pas beaucoup de revenus. Pour se produire en Europe, ils devront payer des visas de travail qui pourraient coûter plusieurs milliers d’euros.

Chris le déplore : « Nous les jeunes artistes, nous aurons moins de chances de faire carrière à l'étranger ». Il a voté contre le Brexit comme 64 % des moins de 25 ans.

« Je pense que le Brexit va avoir lieu malheureusement. C’est vraiment dommage de ne pas faire partie de l’Union Européenne, mais on va essayer d’en tirer le meilleur », conclut avec optimisme Chris Tavener.

  • VIDÉO : Chris Tavener raconte ses regrets à l'approche du Brexit

Le milieu artistique de Manchester a aussi accueilli des Européens qui ne savent pas encore combien de temps ils pourront rester après le Brexit.

II - Le producteur

Originaire de Corse, Mathieu Garcia, est venu s’installer ici il y a deux ans et demi, juste avant le referendum. Au Whisky Jar, il a découvert plusieurs talents et collabore avec eux pour réaliser des disques. Tout ce qu'il sait du Brexit : « Je peux rester encore 5 ans au Royaume-Uni. Le reste est flou. »

Mathieu Garcia est venu s’installer ici il y a deux ans et demi. Il produit la musique d'artistes.

Côté travail, l’impact sera selon lui assez réduit : « Je reste très relax, je viens ici pour voir si des artistes valent la peine. Qu’ils soient Européens ou Anglais, ça me fait pas une grande différence. » Le seul risque pour lui, passer à côté de quelques perles venues d'outre-Manche : « Je me rappelle il y a quelques mois, une artiste qui venait d’Amsterdam était là depuis quelques semaines, elle s’est produit dans ce bar et elle a retourné la salle. Standing ovation à la fin. Après, c’est pas les artistes qui manquent ici. »

L'histoire musicale de Manchester est partout, comme sur les murs de cette ancienne boite de nuit où sont inscrits les noms des groupes qui y ont joué

III - Le manager

Kerstan Mackness (photo ci-contre) est manager de plusieurs groupes de jazz notamment, qu'il est chargé de promouvoir en Angleterre comme à l'étranger. Il fait partie du Label Gondwana basé à Manchester. Pour le moment, trop d’incertitudes pèsent sur les conséquences du Brexit. Son label ne prévoit rien. Il attend qu’un accord définitif soit voté. Mais il pense déjà à ce qui pourrait changer pour son travail : « Notre grande peur c’est que les pays de l’Union Européenne deviennent des mini-versions de ce qui se passe avec les Etats-Unis. S’il n’a pas un soutien financier du gouvernement, aucun groupe ne peut jouer aux USA car sans compter le logement et l’avion, il faut débourser environ 6 000 euros.»

"La grande préoccupation sera aussi pour les artistes européens qui ne pourront pas venir faire des tournées ici. Pour le moment, le document que le gouvernement regarde concerne les biens mais pas les services. A mon avis, la musique fait partie des services. »

Un autre secteur touché serait l’industrie des disques. Le label de Kerstan les produits dans 3 pays différents : « Nous travaillons avec l’Allemagne et la France, car c’est là bas que nous avons la meilleure qualité pour les CD’s. Au Royaume-Uni nous faisons l’impression du papier. Mais avec le Brexit nous allons peut-être devoir tout faire au Royaume-Uni. Ce seront des changements pénibles. Nous devrons payer des taxes pour importer d’un pays étranger si nous quittons l’UE. »

  • VIDÉO : Kerstan Mackness explique les conséquences du Brexit pour les artistes

IV - Les disquaires

« Le Brexit va faire augmenter les prix en général, explique Rae Donaldson (photo ci-contre), vendeur de disques à Manchester. Les gens vont donc avoir moins de pouvoir d’achat et se priveront au niveau des divertissements comme acheter les CD's ou aller dans des concerts »

Dans le magasin de Martin Evans, les classiques côtoient des artistes plus récents.

Quelques mètres plus loin, Martin Evans échange avec des clients de son magasin, Piccadilly Records. « Le Brexit peut impacter notre magasin. Beaucoup de vinyles viennent de France. Leurs prix va peut-être augmenter avec les taxes, mais on est dans le doute total... », observe le disquaire.

Dans le quartier nord de la ville, les disquaires sont nombreux

V - Le professeur

C'est dans ce bâtiment de briques qu'une jeune génération de musiciens se forme à Manchester. La BIMM est une école de musique européenne pour jeunes artistes. Des groupes qui ont vu le jour dans l'école se rassemblent dans le hall. Quelques étudiants accordent leurs guitares avant leur cours de musique.

Jeff Thompson (photo ci-contre) déambule dans l'accueil du grand bâtiment. Son rôle ? Promouvoir et former les groupes de la BIMM.

Parmi les anciens de la BIMM, les noms de James Bay, George Ezra, ou Tom Odell font figure d'exemple.

Jeff Thompson veut créer une coopération artistique forte avec l'Europe. En mars prochain à Manchester, il va organiser une conventions avec des artistes Britanniques et Européens. Elle a lieu tous les ans dans des villes différentes. Mais cette année, ce sera l'occasion de discuter de l'avenir de l'industrie de la musique après le Brexit. « Nous devons garder un lien avec les artistes européens. Je pense que nous devons redoubler d'efforts pour maintenir un lien culturel entre tous les pays », estime-t-il.

  • VIDÉO : Jeff Thompson reste positif face au Brexit
« Je ne connais personne, dans le milieu de la musique à Manchester, qui ait voté pour le Brexit. Le milieu artistique est sensible et ouvert », résume Mathieu Garcia, producteur de musique à Manchester.

Il y a quelques mois, Bob Geldof, musicien irlandais, a envoyé une lettre ouverte à Theresa May pour qu'elle arrête le Brexit : « Le Royaume-uni est culturellement influent. Nous sommes à deux doigts de faire une grosse erreur en ce qui concerne notre industrie et tous les génies encore inconnus qui vivent sur notre petite île. » Cette lettre a été signée par de nombreux artistes britanniques comme Ed Sheeran ou Sting.

Quitte ou double / Inès Lombarteix - Quentin Trigodet

Credits:

Quentin Trigodet

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