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Un quartier délaissé fabrique son emploi Depuis plus d’un an, dans un quartier enclavé de la métropole lilloise, une entreprise tente l’expérience d’enrayer le chômage de longue durée. Née du programme Territoire zéro chômeur de longue durée (TZCLD), la Fabrique de l’Emploi vient de signer le 120ème contrat. Reportage parmi ces cents anciens chômeurs de longue durée qui veulent donner une autre image du chômage, au-delà des clichés.

Nichés entre les immeubles du quartier des Oliveaux, les locaux de la Fabrique de l’emploi, presque cachés, se fondent dans le décor. Seul l’écriteau au-dessus d’une porte permet de savoir que nous sommes à la bonne adresse, et rien ne laisse à penser que se cache peut-être, derrière celle-ci, une des solutions au chômage de longue durée. Une fois poussée cette lourde porte en métal, on comprend le long chemin parcouru par ces salariés. Loués à peu de frais par un bailleur social de la région, ces locaux plutôt ternes marquent le réveil d’une solidarité retrouvée. De simple ébauche, faite de mur sans peinture, de fenêtres sans lumière et de salle sans chaise, la Fabrique de l’Emploi a pris la forme d’une vraie PME. Dans ce quartier enclavé du sud de Lille, les habitants ont décidé de prendre leur destin en main.

A 23 ans, Hamza a toujours habité le quartier. Le projet est un tremplin, pour lui qui ambitionne de travailler dans le social, et pour son quartier qu’il compare à “une tombe”. Terre de l’industrie textile, le Nord a perdu de son éclat industriel et la ville de Loos n’a pas été épargnée. A l’aube des années 2000, le quartier qui bénéficiait de la réussite des filatures, sombre sans jamais se relever. « Avant, il y avait des choses mais aujourd’hui… il n’y a plus rien », se désole Nicolas Devaux, responsable de la communication à la Fabrique de l’Emploi. C’est ce grand timide à la silhouette élancée qui se charge de nous faire visiter son quartier. Il nous emmène, presque désolé du spectacle, devant l’ancienne petite zone commerciale qui animait autrefois le quartier. Aujourd’hui, il ne reste que des cellules vides et des rideaux baissés. Les échoppes ont fermé les unes après les autres, les entreprises ont fui, les initiatives associatives aussi. « Même le 14 juillet est parti. Avant, le feu d’artifice était tiré dans le quartier. Maintenant, il a lieu à Haubourdin, la commune voisine.»

Les enseignes ont quitté une à une les Oliveaux

Désormais, le quartier n’est plus qu’un vaste dortoir de logements sociaux, où des gens se croisent sans se connaître. Alors pour Nicolas et pour les 7 500 habitants, la Fabrique de l’Emploi fait sens. De retour dans les bureaux, devant ses collègues, Nicolas s’amuse: « La flamme s’est éteinte, à nous de la rallumer». Avant de devenir flamme, il a fallu apprivoiser l’étincelle, un long combat auprès des différentes institutions. Pendant neuf mois, le comité local de Loos composé des différentes collectivités territoriales (MEL, Mairie, Département du Nord) et des associations en lien avec les demandeurs d’emploi (AREFEP, ATD) a construit ce projet à partir de réunions collectives.

La Fabrique de l’Emploi : de bénévoles à salariés

Séverine, Nicolas, Dominique ou Hamza, tous ont vécu de longues périodes sans emploi. Leurs parcours et leurs histoires sont différents, mais en arrivant à la Fabrique de l’Emploi, tous ont partagé le même sentiment de pouvoir s’épanouir dans un projet. A partir d’octobre 2016, les volontaires ont été sélectionnés par le comité local. Deux critères permettent d’établir un classement : la durée de leur chômage et l’activité qu’ils souhaitent réaliser. S’ouvre alors une période de six mois, où les futurs salariés travaillent bénévolement à la création, pièce par pièce, de leur entreprise jusqu’à la signature des premiers contrats en CDI en juin 2017, il y a un an.

Nicolas Devaux en charge de la communication à la Fabrique de l'Emploi

Parmi ces salariés des premières heures, Séverine, responsable des achats. Elle était caissière dans la grande distribution avant d’être licenciée pour inaptitude suite à des problèmes de santé. Ce nouvel emploi, c’est pour elle un nouveau départ où désormais chacun pourra porter des projets et les voir grandir. « On crée notre bébé, on réfléchit tous ensemble, on est un groupe. » Son bébé à elle se trouve à quelques minutes à pieds des bureaux, c’est un maraîchage. Elle y a cru dès le départ, mené des études de marché auprès des habitants puis a cherché un espace et de nouveaux salariés. Quelques mois plus tard, le champ est prêt à voir ses premiers légumes bio sortir de terre pour être vendus. Sous la serre, râteau à la main, Didier, 49 ans, nous raconte sa vie d’avant, comme un lointain souvenir un peu amer. Chef pâtissier dans la restauration, pendant 25 ans, il a « traversé toute la France pour des petits boulots », puis plus rien. « Cela faisait un bout de temps que je n’avais plus de travail et plus de revenu, seulement les 750 euros de pension d’invalidité de ma femme. Une fois le loyer et les factures payés, il n’y a plus rien.» Désormais, sur ce terrain de 4 500m2 prêté gratuitement par la mairie, dix salariés s’affairent pour transformer cet ancien champ d’herbes sauvages en un terrain agricole.

Un jardin partagé

Une pause déjeuner dans les locaux. Ambiance festive. Des rires résonnent. Une dizaine d’employés sont attablés devant d’immenses pizzas, ils célèbrent l’anniversaire de l’un d’entre eux. Ce brouhaha met en lumière l’aspect social du chômage de longue durée, celui qu’on ne peut mesurer par des chiffres et des courbes. Exclusion, isolement et dépression font partie du quotidien des personnes sans emploi. Retrouver un travail, c’est donc aussi retrouver une vie sociale, des collègues. Nicolas s’en amuse presque, « vous vous rendez compte, j’ai rencontré des personnes qui étaient mes voisins depuis presque vingt ans !» Des voisins comme Elisabeth.

Un an seulement après la signature des premiers contrats, le centième CDI va être signer dans l’entreprise et les projets continuent de fleurir, un à un. En mars, l’épicerie solidaire a ouvert ses portes et les salariés ont pu investir les lieux. Là encore, la décision du nom de l’épicerie s’est prise en concertation avec l’ensemble des salariés. “Les 4 saisons” comme pour annoncer les beaux jours qui arrivent sur le quartier. D’autres projets commencent à germer. La Ressourcerie, un atelier qui construit des meubles à partir de palettes récupérées, doit bientôt commencer à vendre ses meubles. Au pôle sport, jeunesse et loisir, Hamza s’est donné pour objectif de faire sortir les jeunes de son quartier de leur ennui par des activités sportives et culturelles. Et puis il y a encore tous ces projets où la graine n’a pas encore été plantée, et qui ne sont qu’une idée dans l’esprit des salariés. Comme la création d’un espace citoyen, lieu de vie qui ambitionne de rompre l’isolement des habitants, ou un futur espace de restauration où l’on attend une vingtaine d’emplois supplémentaires.

Désormais, c’est tout un quartier qui entre en ébullition autour de la Fabrique de l’emploi où plus de 130 personnes se trouvent encore sur liste d’attente pour intégrer l’entreprise. Séverine, comme tous les autres, est aujourd’hui fière de son quartier et de ce projet: « Avant je n’y croyais pas. Zéro chômeur ça n’existe pas. Mais maintenant que je suis là, j’y crois.»

Charline Madini et Paul Montels

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