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Deux cents ans d’histoire aux Verreries Créée en 1818 par un négociant cambrésien, l’entreprise est devenue au fil des années un fleuron de l’économie locale. Qui a parfois plié, secoué par les guerres, les délocalisations et les grèves, sans jamais rompre. Sa vie n’a pas toujours été un long fleuve tranquille, mais les verriers – 335 aujourd’hui – ont toujours tenu bon. On ouvre avec vous le livre de son histoire.

La création dans un contexte difficile

1818. La situation économique du Cambrésis est à l’image de l’état de la France : catastrophique. Le pays se remet à peine de ses querelles intestines avec les Prussiens, les Russes, les Autrichiens et les Anglais. Certes, notre arrondissement jouit, historiquement, d’une grande notoriété grâce au tissage, mais c’est une nouvelle activité – le verre – qui va l’aider à se relever. Cette année-là, un négociant en vins, François Boulanger, décide de créer une verrerie dans le parc du château des anciens seigneurs de Masnières, en bordure du canal de Saint-Quentin. Il existe alors sept verreries dans le Nord, selon Victor Bretzner, auteur du livre "Histoire de Masnières" : Dunkerque, Lille, Douai, Anor, Fresnes (deux) et Fourmies. Boulanger a les reins solides : grâce au vin qu’il vend principalement aux Anglais, il s’est forgé un beau patrimoine (estimé à 500 000 livres). Conseillé par un ingénieur, il fait construire deux fours à ciel ouvert, d’où s’échappent de hautes flammes et une chaleur accablante. Lors des débuts, les conditions de travail sont difficiles.

Des atermoiements et les débuts de la modernisation

1830. Boulanger, qui a mis toute sa fortune, cède l’entreprise. Différents actionnaires se succèdent, sans grand succès. Il faudra attendre 1840 et le rachat par Waranghien de Villepin pour que l’usine se modernise. L’effet est immédiat : quatre fours tournent à plein régime pour produire des bouteilles et des cloches à jardin en verre destinées à l’export.

1850. Un dénommé Leroy-Soyez, qui a fait fortune dans le commerce oléagineux, rachète la verrerie pour 76 000 francs. Lorsqu’il décède un an plus tard, son fils prend le relais. Il imprime sa patte en créant de nouveaux moules, ensuite brevetés, mais doit rapidement faire face à la concurrence anglaise à bas prix qui provoquera finalement sa chute. « Il s’enfuit à Busigny et disparaît pour toujours », rappelle Victor Bretzner dans son ouvrage. Sa mère prend la suite et redresse la barre. L’entreprise emploie alors 150 personnes.

Très tôt la verrerie a dû faire face à la concurrence anglaise.

L’ère Millet-Bricout et l’arrivée d’une deuxième verrerie

1861. Mme Leroy cède ses parts à la famille Millet-Bricout, de gros exploitants agricoles de Saint-Vaast. L’un des trois enfants, Jules, rachète la verrerie pour 172 000 francs. On y fabrique des articles en verre blanc pour la pharmacie, des flûtes en verre rouge pour le vin et des bouteilles en verre noir.

1865. Une deuxième verrerie est créée à Masnières ! L’œuvre d’un groupe d’ouvriers qui implante son usine et ses deux fours hors de la ville, au lieu-dit Sainte-Hélène. Un ingénieur, Jules Joly, fils d’un des ouvriers fondateurs, en devient le patron, avant que la famille Millet-Bricout ne lui mette le grappin dessus. La verrerie passe dans les mains de l’un des fils, Jules Millet-Boivin.

1881. La société passe un nouveau cap avec les premiers fours à bassin qui permettent le travail continu et le roulement d’équipes de 8 heures. Autre avancée, sociale celle-là : Jules Millet-Boivin fait construire sur l’ancien site Sainte-Hélène des maisons pour loger ses salariés. Masnières compte alors 2392 habitants, soit deux fois plus qu’en 1820.

De nouveaux fours permettent un travail en continu des équipes. C'est la naissance du travail dit en "3X8".

L’insurrection des habitants

1893. Révolte de la population locale qui s’émeut de l’arrivée massive de la main-d’œuvre étrangère à des postes à responsabilités. Des manifs éclatent, conduites par un certain Bonnardel. La grève, qui fait de nombreux blessés, dure six mois. Elle n’est pas sans conséquences sur le commerce local. L’histoire indique qu’une participation financière est demandée à chaque ouvrier pour la reprise.

1906. Nouveau tournant. Jules Millet-Boivin et son frère Albert Millet-Bernard s’associent pour créer la société Jules et Albert Millet et compagnie. L’entreprise fabrique à l’époque des bouteilles, des cloches à jardin, des bocaux, des dames-jeannes, des bonbonnes et se spécialise dans les champenoises. Les Millet ont le contrôle de trois des plus grosses sociétés locales : la verrerie, la brasserie, le tissage.

Les ravages des guerres

Masnières n'a pas été épargnée par les guerres. En 1917, sa verrerie est complètement détruite.

1914-1918. Le Nord est envahi, la verrerie arrêtée. L’usine paie un lourd tribut des combats. Elle est complètement détruite en 1917. Tenace, M. Millet veut maintenir à tout prix le site sur le marché du verre.

1920. La commune renaît de ses cendres. La verrerie également. Sous un nouveau nom : la société anonyme des Verreries de Masnières. René Millet, fils de Jules Millet-Boivin, est nommé à la direction. Un an plus tard à peine, le four IV est mis en route pour produire des isolateurs (pour le compte d’une société appartenant aux Millet) et des bouteilles.

1924. 350 personnes travaillent dans cette usine. Le travail s’effectue en trois équipes avec une demi-heure de pause pour le casse-croûte. Les enfants sont embauchés dès l’âge de 13-14 ans. Dans ses écrits, une ancienne employée précise cette anecdote : « Lorsque l’inspecteur du travail vient le soir, les enfants sont cachés derrière les tas de sable, à la cave ou dans les placards. Le travail de nuit n’est pas autorisé à cet âge ».

« Lorsque l’inspecteur du travail vient le soir, les enfants sont cachés derrière les tas de sable, à la cave ou dans les placards. Le travail de nuit n’est pas autorisé à cet âge. »

1929. Le capital de la société anonyme passe à 8 000 000 francs. L’usine, qui emploie 400 personnes, se lance dans de nouvelles productions : des boules en verre pour les filets de pêche, des bobines en verre pour les soieries lyonnaises et des bonbonnes.

1930. Un nouveau four, capable de produire 40 tonnes de verre blanc par jour, est en marche. On y fabrique des articles pour la parfumerie et la pharmacie, des bouteilles de lait et d’huile. Effectif, 500 personnes. Deux ans plus tard, une quatrième équipe est mise en place.

1936. En France, c’est le début d’un vaste mouvement de grève générale dans tous les secteurs d’activités. Les verriers se rendent en nombre à la bourse du travail de Cambrai pour se syndiquer. Mais aucun ne fera grève.

En 1986, Nord Matin publie un supplément spécial consacré aux 50 ans du Front populaire dans la région.

1938-1940. C’est la mobilisation. Une partie du personnel de l’usine est transférée vers d’autres sites. Masnières est occupée par les Allemands. Les entreprises s’arrêtent.

1945. Cette fois, la commune a été épargnée par les bombardements. Les six usines locales reprennent leur activité. Un an plus tard, le four I redémarre après sept ans d’arrêt.

1951. René Millet décide de créer un atelier de décoration, installé à la place de l’ancien four IV arrêté en 1924. On y décore bouteilles à bière et carafes. Quatre ans plus tard, le PDG démissionne et laisse la place à son neveu François Millet.

Le développement du flaconnage

1960. Alors que le tissage Millet-Boivin (203 salariés) ferme, l’industrie du verre et du flaconnage se développe. Nord Verre, qui regroupe depuis 1957 les usines de Charbonneaux (près de Reims), Masnières et Fourmies, rachète les anciens bâtiments du tissage Millet-Boivin situés près de la verrerie, qui double ainsi sa surface d’exploitation. Deux ans plus tard, des magasins de stockage y seront construits.

1961. L’activité bat son plein. Le four III démarre. L’effectif de l’usine (629 personnes) est en constante augmentation. Seule ombre au tableau : l’incendie qui, au cours de l’année, ravage les magasins de stockage situés près du four II.

1968. Les grèves secouent la France. Les usines sont paralysées pendant quinze jours mais les fours sont maintenus en veille. L’outil de production ne connaîtra aucun préjudice. Cette même année, un four pour la parfumerie – le four V – est lancé. Il démarrera son activité un an plus tard. L’effectif pointe à 1 250 personnes, puis à 1 347 en 1970.

Une activité florissante, plus de 1 500 employés

"Dans certains secteurs, le travail est ininterrompu et le touriste qui traverse de nuit Masnières se demande quels sont ces lumières et ces feux dans une campagne paisible."

1972. La concurrence est rude sur le marché du flaconnage, trusté par le plastique et le métal. Quatre fours fonctionnent, avec au total dix-huit lignes de production, mais le cinquième est en sous-activité. Malgré tout, dans ces années-là, l’activité est florissante : l’usine compte 1 560 employés. « Dans certains secteurs, le travail est ininterrompu et le touriste qui traverse de nuit Masnières se demande quels sont ces lumières et ces feux dans une campagne paisible », indique le magazine Caméra dans son édition de juin-juillet 1975.

1984. Le département flaconnage devient la société Verreries de Masnières SA, filiale du groupe BSN (Boussois Souchon Neuvesel), née en 1966 de la fusion entre les Glaces de Boussois et Souchon-Neuvesel. Progressivement, la fabrication de bouteilles, qui représente un quart de la production, est arrêtée. Les Verreries de Masnières se spécialisent dans les marchés de la pharmacie et de la parfumerie.

1993. Le groupe BSN, qui a fusionné en 1973 avec Gervais-Danone, décide de céder les Verreries, rachetées un peu plus tard par le groupe italien Bormioli-Rocco, troisième flaconnier mondial de la parfumerie implanté à Parme. L’effectif est tombé à 800 salariés mais la société, qui veut conquérir le marché américain, construit une nouvelle usine dans la Cité des 22 pour valoriser le flaconnage.

Les verriers ont entamé une grève de la faim.

1997. Les verriers sont en grève pour dénoncer un plan de départs à la retraite (non remplacés) mis en place par la direction. La colère gronde.

Les licenciements et le combat de « Maire Courage »

Colette Dessaint, maire de Masnières, hospitalisée lors de sa grève de la faim.

2000. C’est l’un des moments forts de l’histoire de la verrerie, qui a fait à l’époque les grands titres des journaux nationaux. Au printemps, la suppression de 223 emplois est à l’origine d’un conflit social majeur. Colette Dessaint, alors maire de Masnières, entame une grève de la faim de 16 jours pour tenter de sauver les emplois. On la surnomme « Maire Courage ».

La Voix du Nord suit le conflit au quotidien.
Toute une ville derrière ses verriers.

2006. Dans le cadre d’un plan de modernisation annoncé en 2005 par le groupe italien, Bormioli-Rocco annonce 11 millions d’euros d’investissements pour réorganiser les Verreries. Sur place, un filtre à poussières est installé pour réduire de 20 % les gaz à effet de serre. L’effectif est passé à 446 postes.

L’entrée dans l’ère moderne

Etienne Gruyez, l'actuel PDG des Verreries.

2014. Le groupe autrichien Stoelzle (6e verrier mondial, 300 millions d’euros de chiffre d’affaires et six sites de production en Europe) reprend la vieille maison avec une promesse d’investissements à 30 millions d’euros. Mais très vite, l’annulation de la réfection d’un four et le gel des investissements mettent le feu aux poudres. C’est le début d’un nouveau conflit social majeur portant sur la réorganisation du temps de travail. Quelques mois plus tard, au printemps 2015, le tribunal de commerce liquide les Verreries. Un repreneur se manifeste… il se nomme Stoelzle ! De nouveaux investissements sont programmés mais 148 licenciements sont à déplorer.

"Des plans et des manifestations comme celle-là, j’en ai déjà vu beaucoup, mais là c’est vraiment plus préoccupant que d’habitude. Là je suis inquiet."

Jean-Pierre, aux Verreries depuis 40 ans.

"On est là pour manifester notre solidarité pour l’emploi, mais comment voulez-vous qu’on signe un accord comme ça ? Qui prévoit le licenciement de 120 personnes !"

Frédéric Valez, délégué syndical CGT, à la tête du mouvement de grève.

2018. Trois millions seront investis aux Verreries, le prix de l’excellence pour le nouveau PDG Etienne Gruyez, qui annonce, à plus long terme, un projet industriel prévoyant 200 embauches. Cela porte à 14 millions d’euros l’enveloppe investie par le propriétaire [Docteur Cornelius Grupp] depuis 2015. Le début d’une nouvelle ère : ce fleuron de l’économie locale se relève après des années de disgrâce. Pour de bon cette fois, on l’espère.

Lors de portes ouvertes exceptionnelles.
Des flacons pour des grandes marques de cosmétiques.
  • Rédaction Samuel Petit
  • Photos La Voix du Nord - Didier Crasnault, Bruno Fava, Pascal Gérard
  • Archiviste Thierry Deltour
  • Conception graphique Gaëlle Caron
  • Sources : « Histoire de Masnières », de Victor Bretzner. « Histoire de Masnières 1925-1995 », par Paul Dhennin, Charles Buchenet, Jean Beauchart et Louis Woisel. Fonds ancien de la Médiathèque d’agglomération de Cambrai. Mairie de Masnières. Service Ville d'art et d'histoire de Cambrai.
Created By
Gaëlle Caron
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Credits:

Photos archives La Voix du Nord - Didier Crasnault, Bruno Fava, Pascal Gérard.

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