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Confidences de confinés 2 LES GENEVOIS NOUS RACONTENT LEUR VIE À L'HEURE DU CORONAVIRUS

SEMAINE 2

À l'heure où le Covid-19 frappe le monde, la Suisse et le canton, les autorités ont demandé aux Genevois de limiter au maximum leurs interactions. Confinés à domicile pour certains, toujours sur le terrain pour d'autres, tous ont dû apprendre à repenser leur vie au quotidien. Leurs histoires sont parfois tristes, parfois émouvantes ou même pleine d'un optimisme bienvenu. La Tribune de Genève a décidé de les raconter, de les partager.

La solitude, l’autre danger du coronavirus

Sans personne à qui parler, Nadine s'enfonce dans l'isolement. Sur internet, son lien avec l'extérieur, les nouvelles ne sont pas bonnes.

Texte: Frédéric Thomasset

Pas de famille, pas de visites, pas d'appels. La soixantaine, confinée dans son appartement du quartier de l’hôpital, Nadine Mirande est seule. Lucide, elle raconte son histoire. Des sanglots dans la voix, elle explique comment le piège du coronavirus s'est refermé sur elle. Pas la maladie, non - même si elle la craint au quotidien - mais plutôt ses effets secondaires. L'isolement morbide et la déprime qui ne la quittent plus.

Dans la vie, Nadine est une personne qui aime s'informer. En cette période d'effervescence médiatique, elle lit - de la presse traditionnelle -, se documente - sur les réseaux sociaux -, et ne peut s'empêcher de paniquer. «Être rationnelle quand on est seule, il n'y a rien de plus compliqué, explique la sexagénère. Je n'ai personne pour me calmer, pour m'aider à faire la part des choses.»

Peur de la contamination, peur des complications pulmonaires, peur de la mort tout simplement, la liste est longue pour Nadine. «Et le ballet des ambulances dans le quartier n'est pas pour me rassurer, insiste-elle. L'atmosphère ambiante est tellement anxiogène.» Lui arrive-t-il de sortir? Seulement pour faire ses courses à la Coop. «Mais j'ai l'impression de faire tout faux, glisse-t-elle dans un soupir. On nous dit qu'il ne faut pas sortir, mais je n'ai pas le choix.»

Alors elle se désinfecte avant. Elle se désinfecte pendant. Elle se désinfecte après. Le masque vissé au visage, elle se réjouit d'avoir investi il y a un an. «À l'époque, j'avais seulement peur de la grippe», sourit Nadine.

Le confinement selon Nadine. Durant cette épreuve, elle peut compter sur la présence de sa chatte, Poopi, 11 ans. L'auteure de «Comprendre son chat» au aussi le temps d'écrire.

À l'aller, au retour, elle ne croise personne dans l'immeuble. Personne non plus ne vient taper à sa porte. Chez elle, il y a heureusement Poopi, sa chatte de 11 ans. «Les animaux, c'est ma bouffée d'oxygène, raconte Nadine. C'est aussi mon lien social.» Bénévole à la SPA, elle aide à placer les animaux abandonnés. «Je discute au téléphone avec les personnes intéressées. Je suis en contact avec le «GHI» quand il faut faire une annonce.» Mais voilà, l'activité est pour l'instant en suspens. Alors, il lui reste les réseaux sociaux. Constamment en ligne, elle commente, partage et lit. Sur le coronavirus, encore et toujours.

Sage comme un ado en confinement?

Si les jeunes n'ont pas toujours respecté les règles de l'isolement social, Théo a très vite joué le jeu. Et tant pis pour les sorties entre amis.

Texte: Frédéric Thomasset

Dans cette crise du coronavirus, les adolescents ont longtemps été pointés du doigt. Parce que jeunes, courant peu de risques, il n'était pas rare il y a encore une semaine de les croiser en bandes dans les rues. À plus de cinq parfois. À moins d'un mètre les uns des autres, souvent. Le fait d'une minorité, sans doute, à même de ternir l'image de toute une classe d'âge.

Théo Fedorovsky, lui, fait partie des autres. Des bons élèves. De ceux qui n'ont pas attendu les rondes des policiers - accentuées depuis une semaine - pour se confiner. «Au début, je sortais encore avec mes amis, raconte l'adolescent de 16 ans. On se retrouvait au bord de l'Arve, comme d'habitude. Mais il y a deux semaines, j'ai décidé de rester chez moi.» Une questions de sécurité personnelle? «Je dirais plutôt de responsabilité collective, répond Théo. Je suis surtout inquiet pour les autres.»

Il pense d'abord à sa mère, avec qui il vit dans le quartier de l'hôpital. Mais aussi au reste de sa famille et à tous ces inconnus qui prennent la direction des HUG en passant sous ses fenêtres. «Quand on voit ça, on se dit que les parents devraient plus surveiller leurs enfants qui essaient de sortir, insiste Théo. Même si je crois qu'il y a eu une prise de conscience ces derniers temps.»

À l'autre bout de la ligne, Laurence Notari, sa mère, s'empare à son tour du téléphone. Elle confirme qu'elle n'a jamais vu son fils «aussi sage». Son ado, «qui aime pourtant sortir», se contente aujourd’hui d'applaudir à la fenêtre le corps médical mobilisé. «Depuis chez nous, c'est sympa, se réjouit la maman. On se dit qu'ils nous entendent vraiment». Le reste du temps son fils le partage entre les devoirs - il suit un cursus dans une école professionnelle -, un rapide tour du quartier en matinée, une série de trente-cinq pompes en intérieur, et les échanges en ligne nécessaires avec ses amis.

La vie en confinement selon Théo. À gauche, la vue depuis son appartement donne sur les HUG. Au centre, des altères pour ses exercices quotidiens. À droite, l'ordinateur sur lequel il passe le plus clair de son temps en ce moment.

«Eux-aussi sont confinés, raconte Théo. Depuis le début comme moi. On vit un peu la même chose.» Sur Instagram ou Snapchat, ils restent en contact. Pour parler du coronavirus? «Pas trop, non, reconnaît le principal intéressé. À part quelques vidéos marrantes sur le sujet.» Pour le reste, ils parlent jeux vidéo, beaucoup. Et puis de la suite, un peu.

Car quand tout sera fini, Théo compte bien fêter ça autour de grillades dans le petit parc qui jouxte la piscine de Carouge. Pour reprendre les bonnes habitudes en quelque sorte. Dans un tout autre domaine, il faudra qu'il trouve un nouveau stage longue durée. Composante obligatoire de son cursus que la crise n'a fait que repousser. «J'avais trouvé quelque chose dans le bâtiment, précise l'adolescent. Je dois rappeler le patron après le retour à la normal.»

En attendant, les jeux vidéo offrent plus qu'une alternative. Avec ses amis, ils se connectent quasi quotidiennement en ligne pour jouer à «Overwatch» ou encore «Fortnite» - jeux de tir à la première personne. «On se retrouve pour jouer jusque tard dans la nuit, reconnaît l'adolescent. J'avoue, ce n'est peut-être pas ce qu'il y a de plus sain, mais c'est toujours mieux que de traîner dans les rues.»

Vivre l’isolement à l’espagnole, loin des siens

Ali a choisi de rester en Andalousie durant le confinement. Ses journées: cours en ligne et jeux vidéo.

Texte: Lorraine Fasler

La fête, les rencontres, les visites. En dehors des cours, partir en Erasmus est normalement l’assurance d’une vie sociale débordante et, surtout, de ne jamais s’ennuyer. Mais ça, c’était avant le coronavirus, et Ali en fait l’expérience en Espagne.

L’étudiant genevois est en troisième année à la Haute École de gestion (HEG), dans la filière Économie d’entreprise, et travaille en parallèle pour une assurance. Depuis février, le jeune homme de 25 ans a posé ses valise en Andalousie, à Huelva plus précisément, à 50 km de la frontière portugaise. Mais après un mois, son semestre à l’université de la ville a pris une tout autre tournure.

Désormais, terminés les apéros et les sorties à la plage, il passe ses journées avec Abbas, son colocataire, dans leur appartement du centre-ville. Lui aussi étudiant Genevois en Erasmus, les deux amis se connaissent de longue date. Et question contrôle, ça ne rigole pas.

«Le confinement est beaucoup plus strict en Espagne qu’en Suisse. Se promener en groupe est impensable! On ne sort vraiment que pour faire nos courses et aller à la pharmacie. L’autre jour, nous nous sommes fait contrôler par la police en allant au supermarché car nous marchions à deux, sans respecter de distance sociale. On a évité de peu l’amende en leur expliquant que nous étions colocataires, mais elle peut aller de 500 à 2000 euros!»

Rapatriement proposé

Beaucoup de leurs connaissances Erasmus sont parties. «Quarante pour cent sont rentrés, je dirai. Les premiers ont été les Tchèques, qui n’avaient pas le choix, ensuite les Italiens et les Marocains.» Pourquoi avoir choisi de rester, alors? «Je suis venu à Huelva en voiture, repartir aurait signifié devoir parcourir l’Espagne et la France, avec le risque d’être contaminé en chemin. Ici, nous sommes bien et la crise est plutôt correctement gérée. Contrairement à d’autres étudiants étrangers, libre à nous de choisir de rester ou de partir. La direction de la HEG a été très présente et nous a proposé à plusieurs reprises de nous aider à rentrer. L’ambassade de Suisse à Madrid nous a aussi envoyé un mail pour faciliter notre rapatriement, mais je préfère rester confiné ici.»

Le confinement selon Ali. À gauche comme à droite, les rues désertes de Huelva, en Andalousie, où l'étudiant est en plein échange Erasmus.

L’étudiant, qui suit actuellement ses cours en ligne, voulait aussi éviter de venir en Suisse et ne plus pouvoir, ensuite, regagner l’Espagne si ses examens - qui exigent d’être présent physiquement - ont lieu au mois de mai. Ali recommande par ailleurs à toute personne à l’étranger d’installer et de s’inscrire, comme lui, sur l’application du Département des affaires étrangères Travel Admin. C’est par ce biais que les autorités suisses ont pu connaître sa situation et le contacter.

«Ma mère s’inquiétait que je sois loin et se demandait si ce n’était pas le moment pour moi de rentrer, mais elle sait maintenant qu’on est confiné et en sécurité», explique Ali. Rien ne remplace de se voir, mais WhatsApp aide à atténuer la distance entre lui et sa famille et ses amis de Genève. L’application FaceTime (ndlr: qui permet les appels vidéo) est devenu essentielle pour continuer les nombreux travaux de groupes avec les autres étudiants de sa classe.

Le changement s’est aussi fait sentir en cuisine. Les colocataires avaient l’habitude de manger une fois par jour dehors, maintenant c’est presque du 100% fait maison. «On a commandé quelques fois des repas mais, humainement, c’est spécial. Le livreur pose la nourriture sur un papier par terre et n’accepte pas d’argent cash en pourboire, afin d’éviter tout contact, et on ramasse le plat une fois qu’il est parti.»

«Call of Duty» et «The Witcher»

Ali ne fera pas l’expérience de la Semana Santa, la semaine précédant Pâques et la dernière partie du carême, fêtée en grandes pompes dans les rues espagnoles. La traditionnelle et très suivie procession est annulée. Mais il reste à l’Espagne les Espagnols. Des musiciens improvisent des concerts sur leur balcon ou par la fenêtre pour que tout le monde en profite. «Il y a aussi des messages qui tournent donnant rendez-vous sur les balcons. Lundi, c’était de la danse, alors que mardi il y avait une session collective de sport à 20 heures. Et chaque soir, de 19 h 58 à 20 h 02, les gens applaudissent non-stop!»

Ali suit cela depuis sa fenêtre mais passe le plus clair de son temps libre à jouer aux jeux vidéo. Une recommandation? «Call of Duty Warzone» («Battle royale est gratuit en plus!» précise-t-il). Son colocataire joue d’avantage à «No Man's Sky». Sinon, il dévore tous les livres polonais «The Witcher». «Avant l’adaptation en série, je jouais au jeu vidéo, qui était déjà incroyable!»

En Espagne, l'encierro (le confinement), qui a commencé le 14 mars, devrait être prolongé au 11 avril, au-delà donc du 29 mars, date de fin initialement annoncée par le gouvernement. Heureusement, «La saga du sorceleur» est composée de sept tomes.

Positive, elle crée un carnet de bord sur Facebook

Laura travaille dans un cabinet médical dans le Canton. Malade, elle ne quitte plus le Pays de Gex où elle réside et raconte le coronavirus sur une page Facebook qu'elle lui a dédié.

Texte: Frédéric Thomasset

«Madame, vous êtes positive.» Jusqu'au coup de fil du médecin, Laura Mejias ne l'avait même pas envisagé. Il y a encore dix jours, au moment de recevoir l'appel, le coronavirus n'avait d'ailleurs pas la même réalité. Et puis la jeune femme de 25 ans «ne se sentait pas si mal». Une légère toux sèche, un peu de température. En temps normal, rien de vraiment alarmant. Mais Laura travaille en partie dans les soins aux personnes âgées et sa supérieure a exigé d'elle qu'elle se fasse dépister.

«Quand j'ai reçu le résultat, j'étais dans mon bain, sereine, se souvient Laura. À l'annonce, j'ai été particulièrement surprise. Puis très vite j'ai eu peur. Avec tout ce qu'on lit, tout ce qu'on entend, difficile de faire autrement.» Quelques consignes suivent, histoire de réorganiser la vie en famille: «N'utilisez pas les mêmes couverts. N'utilisez pas les mêmes toilettes. Ne dormez pas avec votre conjoint. Et enfin ne sortez pas de chez vous.» Voilà, c'est tout. Fin de l'appel et début des interrogations.

Confinée, Laura a besoin d'être rassurée. Son compagnon et ses deux enfants sont là pour elle, bien sûr, mais la jeune femme veut comprendre, cherche à discuter, à échanger. «Je suis comme ça dans mon quotidien, explique-t-elle. C'est ma manière de fonctionner.» Alors, le dès le lendemain du diagnostic, elle se lance. Sa soif d'informations passera par Facebook. Elle ouvre la page «Coronavirus: coronons ensemble», une sorte de journal de bord. Une communauté se crée, ils sont maintenant plus de cinq cents.

«Ma première intention était d'être rassurée par quelqu'un qui l'avait contracté, raconte Laura. Quelqu'un de guéri, quelqu'un qui puisse me dire que tout ira bien.» Mais très vite, les rôles se trouvent inversés. Les gens viennent sur sa page parce qu'ils veulent savoir. C'est elle qui fait l'expérience du coronavirus, c'est à elle de communiquer. Elle raconte volontiers l'évolution des symptômes, l'apparition d'une sensation de brûlure dans l'oesophage, les difficultés à respirer. Elle parle aussi de la stagnation de la maladie - survenue chez elle après quelques jours - accueillie presque comme une guérison.

Sur la page, en messages privés, les questions fusent. Où a-t-elle été contaminée? Dans l'aéroport au cours d'un voyage à Londres peut-être, cinq jours avant l'apparition des premiers symptômes. Comment se passe la vie de famille? La plus grande - 6 ans - fait attention à ne pas trop s'approcher de sa mère. Le petit ne comprend pas la situation. Pas de stress apparent. Est-elle une personne à risque? Sportive - quatre à six heures de sport par semaine - et en bonne santé, a priori non. Comment se déroule le dépistage? À Annecy, au terme d'un processus riche en rebondissements.

Le confinement en images selon Laura. À gauche, les voisins livrent le petit-déjeuner à domicile. À droite, une abonnée de sa page Facebook lui a fait parvenir des masques qu'elle a faits elle-même. En bas, des infusions à base de plantes qui aident à mieux respirer. En bas à droite, les enfants passent leur appel quotidien à leur grand-mère.

«Pour se faire tester, c'était un peu mission impossible, raconte Laura. Dans mon cas, j'ai appelé le 15, le numéro des urgences en France.» Après un premier refus de rigueur, la jeune femme insiste et est entendue. Son activité dans le médical joue en sa faveur. Le rendez-vous est pris à Annecy. La vieille, l’hôpital appelle. En plus de renseignements administratifs basiques, on lui demande le modèle de sa voiture, la marque et le numéro de la plaque.

Le lendemain, elle passe un contrôle de sécurité avant d'être priée de rester dans son véhicule. Un membre du personnel finit par venir la chercher. Elle se rend finalement dans la salle de test où ses interlocuteurs sont couverts de la tête aux pieds. «À ce moment-là, on comprend que c'est du sérieux», insiste la jeune femme.

Depuis, la maladie a fait son chemin. Si elle n'est pas encore officiellement guérie, elle se sent «nettement mieux» depuis deux jours. «L'aventure est faite de hauts et de bas, analyse Laura. Donc je ne crie pas victoire trop vite.» Une chose est sûre, l'inquiétude des premiers temps semble l'avoir définitivement quittée. Finalement, le coronavirus ne serait pas si méchant? «C'est toute la difficulté du message que je veux faire passer, conclut Laura. Mon expérience m'encourage à rassurer les personnes en bonne santé. Mais je sais aussi que c'est en prenant le virus au sérieux que nous en serons débarrassés.»

«On peut tous se brosser les dents en équilibre sur un linge»

Préparateur physique à la vie, Sébastien Grossini n’entend pas se ramollir durant le confinement. Par écrans interposés, ses clients approuvent et en redemandent.

Texte: Frédéric Thomasset

En confinement, tout est affaire d’imagination. Travailler son équilibre? Il suffit de se tenir sur une jambe, un linge de bain roulé sous le pied pendant qu’on se lave les dents. Un peu de cardio? Pourquoi ne pas sauter sur son escalier. Deux-trois marches suffisent. Exercice à répéter jusqu’à monter dans les tours. Et si malheureusement on n’a pas d’idées? Coachs et préparateurs physiques sont mobilisés, les Genevois n’ont qu’à bien se tenir.

Chez Sport Quest comme dans d’autres institutions du canton, on n’a d’ailleurs pas perdu de temps. Les salles de sport sont fermées depuis une semaine et déjà les initiatives fleurissent en ligne. Cours en direct sur Instagram, programme en PDF à réaliser chez soi ou encore coaching privé via l’application Zoom, les solutions ne manquent pas. «Avec les nouvelles réglementations en cours, nous avions deux possibilités: rentrer chez nous et attendre que ça passe, ou nous réinventer pour soutenir nos clients, analyse Sébastien Grossini, cofondateur de Sport Quest à Plainpalais. Nous avons opté pour la seconde. C’est nettement plus motivant.»

Les deux premiers cours ont d’ailleurs eu lieu lundi matin. Du «core training» - comprendre «exercices de gainage»- en direct sur le compte Instagram de l’entreprise. «On avait fait un sondage auprès de nos habitués, raconte Sébastien. La moitié d’entre eux voulaient une séance du soir, l’autre du matin. Résultat, on va en assurer deux par jour.» Les employés de la salle restent mobilisés et mobilisables, comme Jonas, apprenti de 21 ans, à la baguette ce lundi. Un état d’esprit loué par le cofondateur des lieux qui n’a actuellement que peu de temps à consacrer au sportif dans son entreprise.

Pour Sébastien, c’est la tête dans le guidon et dans la paperasse que la semaine vient de s’écouler dans son logement de Cartigny. Comme tous les patrons, il faut se mobiliser face aux pertes à venir. Trouver la bonne formule pour assurer la pérennité de sa société. Heureusement l’entrepreneur ne se démoralise pas. Les messages de soutien des clients affluent. «C’est du donnant-donnant, insiste Sébastien. On ne les lâche pas. Ils ne nous lâchent pas. Ça fait vraiment plaisir.»

À titre personnel, le préparateur physique de 45 ans a dû mettre en suspens ses passions. La montagne, le ski de randonnée lui manquent. Bon vivant, il doit aussi faire attention à la méforme rampante. Mais l’heure est à la responsabilité sociale. Et à la famille. Sébastien profite de sa femme et de ses deux fils, âgés respectivement de 3 ans et 6 mois. «Je vis un peu le congé paternité que je n’ai jamais eu», sourit le principal intéressé.

Le confinement selon Sébastien Grossini. À gauche un cheval d'arçons, plus pour la déco que pour l'exercice mais sur lequel les enfants (image centrale) adorent sauter. À droite, une Swiss Ball, un tapis de gym et un escalier: le combo idéal pour se maintenir en forme dans la maison de Cartigny.

S’il apprend à tirer le meilleur de la situation, Sébastien reconnaît que ce n’est pas aussi facile pour tous ses clients: «Certains ont du mal à accepter. Quand on fait du sport au quotidien, qu’on a pris l’habitude de se pousser, d’aller très loin, la descente peut être dure.» Alors il faut échanger, gérer les frustrations, dédramatiser.

Et puis, il y a aussi les cas des sportifs de haut niveau. Sport Quest a pris l’habitude de les accompagner dans leur préparation. Avec les JO de Tokyo en ligne de mire - au moment d'écrire ces lignes, ils n'étaient pas encore reportés - difficile d’accepter la situation. «L’étoile olympique fait tellement rêver, c’est intenable et frustrant pour eux», analyse Sébastien.

Parmi les clients, des marins aux options limitées. «Chez eux ils ont un jardin et un salon à disposition, mais dans deux mois, ils seront sur un bateau filant à plus de 30 noeuds, poursuit le préparateur. On ne va pas se mentir, sans lieu d’entraînement approprié, l’objectif est de garder le niveau au maximum. Mais ce sera compliqué de beaucoup progresser…» Et ce même avec un peu d’imagination? «Je ne perds pas espoir, sourit Sébastien. Pas sûr, en revanche, que le coup du linge et de la brosse à dent suffise.»

Hypocondriaque à l'heure du coronavirus

Simona n’a pas attendu les conférences de presse du conseil d’État genevois et du Conseil fédéral pour agir. Son autoconfinement a commencé il y a bien trois semaines.

Texte: Lorraine Fasler

Rude période pour les hypocondriaques. Quand le quotidien et l’actualité médiatique mondiale sont rythmés par un virus, difficile de ne pas angoisser et de ne pas craindre l’apparition de symptômes, surtout lorsque l’on est de nature angoissée. «Au début, je me prenais la température toutes les heures, maintenant, moins», raconte Simona, 54 ans. La Genevoise se souvient aussi avoir manqué de de tourner de l’œil lorsqu’un homme a éternué non loin d’elle à la pharmacie.

Depuis, plus question d’y mettre les pieds. «J’ai aussi arrêté de lire les journaux et de regarder sans cesse les réseaux sociaux, car ils ne parlent que du coronavirus et je commençais à ressentir, à force, des brûlures dans les poumons.» Son appartement à Champel lui sert de refuge et elle ne sort que pour promener dans le parc Bertrand «Luna» et «Pablo», ses deux Golden Retriever.

«Je n’ai pas embrassé mon fils ni mon mari depuis trois semaines.»

Mais Simona n’a pas peur sans raison. Elle fait partie de la population dite «à risque», puisqu’elle souffre d’asthme. Une maladie chronique qui la pousse à une vigilance stricte: distances sociales, stérilisation régulière des mains et plus de contact avec l’extérieur, à part pour les courses (et seulement à 8 h du matin, pour éviter le monde). Mais ce n’est pas tout. «Je n’ai pas embrassé mon fils ni mon mari depuis trois semaines. C’est dur, mais bon, comme ça…» Et au retour des balades, c’est désinfection minutieuse sur le pas-de-porte pour tout le monde, pattes de chien comprises.

Simona n’a pas attendu les conférences de presse du conseil d’État genevois et du Conseil fédéral pour agir. Un mot d’ordre chez elle: l’anticipation.«J’ai déjà organisé avec la SPA le placement de mes chiens, si je venais à être intubée», confie-t-elle Son autoconfinement a, en effet, commencé il y a bien trois semaines. «Quand j’ai vu ce qu’il se passait dans les autres pays, j’ai commencé à acheter plus de sucre, plus de pâtes, etc. Ma réserve est faite depuis longtemps, je ne cours pas comme tout le monde dans les magasins.»

La vie en confinement par Simona. À gauche, la lecture de chevet de son fils de 16 ans. Au milieu, «Luna» et «Pablo», les deux Golden Retriever de la famille que la femme promène dans le parc Bertrand. À droite, le kit de désinfection qui attend tous ceux qui voudraient passer le pas de la porte, animaux compris.

Cette nouvelle manière de vivre n’a pas été un réel choc. Si elle est aujourd’hui une écrivaine épanouie, également formée en nutrition, elle a vécu une première vie professionnelle comme enseignante au secondaire II dans une école privée. Mais tout a basculé il y a quatre ans quand elle a perdu son travail. «Je me suis recluse chez moi. Ma situation financière a forcément changé, je voyais moins de monde. Je vivais plus ou moins le même confinement, à la différence près que je buvais régulièrement le café avec une amie en terrasse.»

«J’oblige mon fils de 16 ans à lire «La Peste» de Camus»

Désormais, «c’est comme si tout le monde me rejoignait et vivait ma vie». La Genevoise passe ses journées à écrire, à méditer, à dévorer des livres. «J’oblige mon fils de 16 ans qui passe maintenant ses journées à la maison à lire «La Peste» de Camus. Et quand il aura terminé, il lira «La Chute», qui est beaucoup plus à propos en cette période.»

Elle s’inquiète forcément pour son foyer et elle, mais aussi pour son père, âgé de 82 ans, qui habite Bergame, «une ville très touchée où les crématoriums tournent 24 h/24.»

À Genève, une chose est sûre, aucun risque d’apercevoir Simona sur son balcon à 21 h, comme beaucoup, pour applaudir le personnel soignant. «Je désapprouve ce mouvement! lance-t-elle. Il a été lancé en Chine ou encore en Italie, où les foyers sont strictement confinés. À quoi cela sert-il d’applaudir chaque soir, si 20% de Genevois continuent à sortir en groupe toute la journée? Le personnel soignant n’a besoin que d’une chose: que l’on reste chez soi!»

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Tribune de Genève
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