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Le fantôme du chirurgien pédophile Stoppé par le confinement au printemps, le premier procès de Joël Le Scouarnec, qui aurait fait des centaines de victimes, se tient à partir de lundi en Charente-Maritime. Reportage Aurélien Poivret

La petite ville de Jonzac a-t-elle hébergé le plus grand pédocriminel de France? Celui qui fut pendant dix ans l’un de ses chirurgiens, Joël Le Scouarnec, 69 ans, est jugé à partir de lundi pour viols et agressions sexuelles sur quatre petites filles, dont deux nièces. Le premier volet, ténu, d’une immense affaire de de pédophilie. Pour les quelque 312 victimes présumées qui ont été identifiées dans les carnets intimes du médecin, l’instruction est encore en cours, à Lorient.

C’est à Saintes, en Charente-Maritime, que le médecin sera confronté pour la première fois à la justice, au cours d’un procès devant la cour d'assises qui a de fortes chances de se tenir à huis-clos. A quarante kilomètres de là, Jonzac semble ne pas s’en préoccuper outre mesure. Dans cette bourgade de 3500 habitants engourdie par les vacances scolaires, le nom de Le Scouarnec ne résonnait pas vraiment ces derniers jours. Beaucoup semblent ne même plus se souvenir de ce nom qui a brutalement mis Jonzac sous les projecteurs lorsque l’affaire a éclaté en 2017. « Peut-être parce qu’il n’est pas d’ici… », avance un commerçant.

"On ne le voyait jamais, il ne sortait pas." Une ancienne voisine de Joël Le Scouarnec

« Quand l’affaire est sortie, tout le monde en a parlé pendant deux mois, se souvient toutefois Marion, derrière le comptoir du café où elle officie. Il y en avait qui n’y croyaient pas. Tout le monde voulait le tuer. A l’ancienne. » La jeune femme de 28 ans avait vu une fois le Dr Le Scouarnec, au centre hospitalier. Il avait retiré un bouton de chemise qui s’était glissé dans l’oreille de sa fille. « Heureusement que j’étais là », répète-t-elle.

Le centre hospitalier de Jonzac, où Joël Le Scouarnec a occupé son dernier poste, de 2008 à 2017.

Né à Paris en 1950, Joël Le Scouarnec a débarqué à Jonzac en 2008, au terme d’une carrière durant laquelle il a écumé les hôpitaux de l’ouest de la France. Séparé de son épouse, sombrant dans le whisky, il vivait seul et reclus dans une petite maison du centre de Jonzac dans laquelle plus personne ne semble vouloir habiter désormais. Le quartier est quasi désert. « On ne le voyait jamais, il ne sortait pas, confirme la seule voisine directe à ouvrir sa porte. A l’hôpital, les infirmières le trouvaient normal. Elles ont été très surprises… »

"Quand l'affaire a éclaté, tout le monde a cherché pour voir s'il s'était fait soigner par lui quand il était petit, ou les enfants..." Une habitante de Jonzac

Dans le logement du chirurgien, les gendarmes ont découvert en 2017 les carnets, mais aussi des contenus pédopornographiques, des sex-toys et des poupées mises en scène dans des positions sadomasochistes. Aujourd’hui, personne ne semble avoir bien connu le Dr Le Scouarnec, et sa face nauséabonde, à Jonzac. Ses anciens voisins, parents de la fillette qui l’a dénoncé, sont les seuls à s’exprimer ouvertement, dénonçant une « omerta » dans cette ville thermale qui veut faire passer le nombre de curistes annuels de 17000 à 25000. Quand l’affaire a éclaté, « on nous avait dit de ne pas en parler », explique la mère de famille (lire ci-dessous).

Le centre hospitalier se mure dans le silence et le maire ne veut pas s’exprimer sur le sujet. A Jonzac, Joël Le Scouarnec doit devenir un fantôme.

La maison d'arrêt de Saintes où est incarcéré Joël Le Scouarnec en attendant son procès.
C'est dans cette salle des assises du palais de justice de Saintes que Joël Le Scouarnec sera jugé à partir de lundi.

"Personne n'a fait son travail"

La mère de la fillette qui a dénoncé les agissements de Joël Le Scouarnec, veut comprendre comment le chirurgien, qui avait été condamné pour pédopornographie, a pu opérer des enfants sans aucune surveillance.

Elle dit de sa fille que « c’est un héros » Laura Temperault est la mère de la fillette qui, en 2017, a lancé l’affaire Le Scouarnec. Le chirurgien de Jonzac était alors le voisin de la famille. « C’était au retour d’une balade, elle n’était pas comme d’habitude », raconte la jeune femme. L’enfant s’est d’abord confiée à son père. « Il voulait le tuer, confie-t-elle. Il a appelé mon père, qui l’a raisonné. » La fillette de 6 ans explique d’abord que le voisin a « montré son zizi ». Puis, à la gendarmerie, elle décrit, avec une poupée, une pénétration digitale que le médecin légiste confirmera. « Elle a dénoncé ce que personne n’osait dénoncer, résume Laura Temperault. Elle a fait le boulot de tout le monde. »

La mère de famille ne veut pas d’un procès à huis clos qui pourrait être demandé par les nièces de Joël Le Scouarnec, elles aussi parties civiles : « Il a été protégé pendant 30 ans, mantenant il faut arrêter. »

Laura Temperault exige « des réponses » de tous ceux qui auraient pu savoir quelque chose durant toutes les années durant lesquelles le médecin a exercé la chirurgie viscérale sans surveillance. De son épouse, citée à témoigner, à l’ordre des médecins en passant par « la justice ». En 2005, Joël Le Scouarnec était condamné pour détention d’images pédopornographiques à quatre mois de prison avec sursis et 20 000 euros d’amende. « C’est ce qu’on prend pour une infraction au volant », grince la mère de famille. « Personne n’a fait son travail », fustige-t-elle.

"En France, c'est comme si la pédophilie était normale. Rien n'est fait. A la télé, il y a plein de reportages sur les enquêtes des stups. Mais jamais sur la pédophilie."

De Joël Le Scouarnec, aujourd’hui incarcéré à la maison d’arrêt de Saintes, elle se souvient d’un voisin « bizarre » qui était « tout le temps dans son jardin », avec « des tapis de plage qui sentaient l’urine. Une fois, je l’ai vu avec une robe de moine, je me suis demandé s’il était habillé en dessous. » Un homme « toujours tout seul, ne parlant à personne » qui « marchait la tête baissée ». « Il n’avait pas l’allure d’un chirurgien, mais chacun fait ce qu’il veut », conclut-elle.

Pour l’avocate de la famille, la petite voisine était pour lui « une tentation ». « En déperdition, professionnelle, il buvait de plus en plus et réalisait moins d’opérations, note Me Francesca Satta. Son terrain de chasse se réduisait. »

La petite fille voulait assister au procès «pour lui dire qu’il est méchant ». Mais ses parents la laisseront loin du prétoire, « pour la protéger ». « Pour elle ce qui compte c’est qu’il est en prison. Et il ne faut pas qu’il en ressorte », rapporte sa mère.

A Jonzac, séparé de son épouse, Joël Le Scouarnec habitait dans cette maison de ville blanche qui a été entièrement refaite par les nouveaux propriétaires. Et qui reste vide.

Les carnets noirs du chirurgien

Me Francesca Satta, le conseil de Laura Temperault et de son époux, évoque des écrits «sordides». L’avocate, qui assiste une vingtaine de victimes présumées du Dr Le Scouarnec, a eu accès, dans le dossier pénal, aux carnets intimes du chirurgien. Elle y a vu un « véritable manipulateur » qui «considère les enfants comme des objets sexuels, un moyen d’assouvir ses besoins. Il n’a aucun recul là-dessus.»

Joël Le Scouarnec y relate les carasses, attouchements et pénétrations digitales qu’il fait subir aux enfants, répartis dans ses écrits en « quéquettes » et « vulvettes » selon le sexe.

Il écrit par exemple, en 2000 : « Au bloc, profitant de son sommeil, j’ai tripoté […] un grand garçon de 14 ans […]. Je me suis même fait surprendre par A.B… et j’ai alors palpé ses testicules pour donner le change. Dommage car je l’aurais bien tripoté plus longtemps. »

Au début, il semble s’adresser à ses victimes, qu’il appelle « ma chère petite », « mon petit ». Il leur dit aussi « je t’aime ». Puis, il écrit des noms de famille, des adresses, tout en continuant à raconter ses épisodes masturbatoires, chez lui ou à l’hôpital. Les enfants qu’il agresse sont seuls avec lui, endormis ou anesthésiés pour une opération. « Il faut savoir être patient et compter sur sa chance », écrit Joël Le Scouarnec dans ses carnets, bien conscient de ce qu’il fait.

"L'image de notable a joué à plein." Un journaliste charentais, pour expliquer l'absence de surveillance du Dr Le Scouarnec, condamné pour pédopornographie en 2005

"Il va exprimer des regrets"

Me Thibaut Kurzawa est l'avocat de Joël Le Scouarnec. Il espère un procès serein.

Dans quel état d’esprit votre client aborde-t-il ce procès ?

"Il est très anxieux, et il sait qu’il va très probablement être condamné. Mais il est aussi impatient de tenter d’expliquer comment il a pu agir ainsi, et apporter des réponses."

Que compte-t-il dire ?

"Il va exprimer des regrets. Il est conscient du mal qu’il a pu commettre aux victimes, directes ou indirectes, comme sa famille. Il entend assumer ses actes, sans rejeter la faute sur qui que ce soit. Ma première volonté, c’est qu’il soir jugé comme un homme dans le respect du droit, et non sur des carnets ou pour d’autres faits."

Quelle est votre position au sujet d’un éventuel huis clos ?

"Ce que je peux vous dire, c’est que ces derniers mois, tout a été fait pour faire de ce dossier un spectacle national, avec une violation quotidienne de la présomption d’innocence et un déferlement de haine sur M. Le Scouarnec. Tous ces éléments me laissent perplexes quant à la sérénité des débats."

Credits:

Capture d'écran Sept à Huit / TF1