Hollywood 1970, le printemps du cinéma américain

Illustrations : Julie Reynaud

Le cinéma se porte plutôt bien en France avec 212,71 millions d’entrées en 2017 selon le CNC. Les films américains sont de retour à leur plus haut niveau, 111,80 millions de billets vendus l’année passée dans les salles Française - le plus haut niveau depuis 1958 – avec une part de marché supérieur à 50%. Du coup, à l’occasion de la réunion des légendes d’Hollywood que sont Warren Beatty et Faye Dunaway, pour remettre l’Oscar du meilleur film cette année à Los Angeles. Retour sur une autre période d’apogée pour le cinéma américain, les années 70.

« Vous avez lu l’histoire de Jesse James, Comment il vécut, Comment il est mort, Ça vous a plus, hein ! Vous en demandez encore, Et bien, écoutez l’histoire de Bonnie and Clyde »

En 1968, Gainsbourg et Bardot chantent Clyde Barrow et Bonnie Parker. Un an avant, Arthur Penn signe - saigne - au cinéma l’épopée tragique des deux amants. Dans une période forte de manifestations anti-guerre, sortie en août aux États-Unis, la jeunesse américaine du Summer of Love embrasse Bonnie and Clyde et en fait son manifeste. À l’époque « la Warner détestait le film », Warren Betty qui incarne le personnage de Clyde Barrow aux côtés de Faye Dunaway sur la toile « s’est lui-même chargé de la distribution et de sa vente » confiera plus tard Arthur Penn. D’ailleurs, la Warner n’est pas la seule à détester le film, les critiques aussi. Mais le 21 octobre 1967, Pauline Kael, qui travaille pour le célèbre magazine américain The New Yorker, « écrivit une critique élogieuse et là, les choses ont commencé à changer ». Dans son article elle montre le film sous un autre jour : « Bonnie and Clyde nous oblige à regarder la violence en face, à nous faire payer nos rires », « (Le film) montre sur grand écran cet espace public terriblement révélateur des choses que les gens ressentent en ce moment, des choses dont ils parlent et sur lesquelles ont écrit beaucoup ». L’Amérique est alors en pleine guerre du Viêt Nam et une vague de sang, portée par des vents furieux s’apprête à déferler sur le cinéma Américain, à l’instar de la nouvelle vague européenne quelques années plus tôt.

Une déferlante sanglante

On choisira d’éviter d’enfermer cette période naissante que les critiques appelleront plus tard Nouvel Hollywood - entre guillemets, déjà - entre des dates surtout. C’est la tentation qui est faite chaque fois qu’on essaie d’évoquer une période, de la cloisonner dans le temps, là, faudrait-il encore que le Nouvel Hollywood soit définitivement mort, à moins qu’il coule éternellement dans les veines de chaque jeunes réalisateurs assoiffés de cinéma et de subversion, le vrai subversif, celui qui crache à la gueule. Si on devait filmer le mouvement brutal qui submergea l’ancien Hollywood et son classicisme chiant à mourir, voici comment on le représenterait - sur grand-écran bien sûr, et dans un drive-in bon marché de la côte californienne - un homme, afro-américain, blond aux yeux bleus, assis sur le banc d’une église, lâchement installé une jambe posée sur le genou, tiré à quatre épingles dans un uniforme SS parfaitement brillant, et arborant ostensiblement sur son bras gauche un brassard fleuri d’une tête de mort. Sifflotant, dégustant bruyamment un soda en fixant d’un air hébété l’autel sur lequel, un indien à la coiffe déplumée et une magnifique femme blanche font l’amour, tandis que l’enceinte se rempli lentement d’un sang bouillonnant. Coupé ! Ça, c’est pour l’aspect brutal. Mais le mouvement du Nouvel Hollywood c’est avant tout la liberté, les grands espaces américains, symbolisés magnifiquement par un autre film étendard. Easy Rider, réalisé par Dennis Hopper en 1969. Un genre de western inversé, ou la quête est désenchantée, les cowboys des bikers, ils ont laissé tomber les cigarillos pour les joints, fraternisent avec des hippies en guise d’indiens, mais continuent de se heurter à la violence qui consiste à essayer d’être plus libre. Rythmé par la bande son d’une génération, Dennis Hopper et Peter Fonda foncent vers le néant sans aucun espoir de retour. C’est un avertissement, à ce vers quoi l’on va, si l’on continue de laisser l’establishment nous détraquer. On en est qu’au début de la vague.

Et ça saigne encore plus. Le western est un genre classique du cinéma américain, mais Sam Peckinpah va lui donner une nouvelle esthétique. À l’été 69, les américains découvrent The Wild Bunch « La Horde sauvage » dans les salles obscures. Le final du film va devenir un classique du cinéma. La violence est partout, elle affecte tout le monde, les gentils et les méchants, les balles trouent, les hommes meurent pour de vrai. La mort n’est plus suggérée elle nous saute au visage. La violence n’est plus l’affaire d’individus qui l’utilisent dans un but précis, ce qu’on appelle le régime de l’image-action, Sam Peckinpah s’en sert comme une puissance indépendante de toute cause, c’est le régime de l’image-énergie. L’ombre de la guerre du Viêt Nam plane sur le film. Elle est là, vile, déshonorante, honteuse, susurrant à l’oreille du spectateur son horreur, avant de crier du sang dans un vacarme de mitrailleuse et d’explosion.

La conquête d’Hollywood

S’il en est un qui reflète le plus ce mélange d’espoir et de désillusion d’une génération, c’est Francis Ford Coppola. En 1969 il fonde avec George Lucas les studios American Zoetrope, il produit alors THX 1138 écrit par son ami. Très ambitieux, le film est un échec commercial et force alors Coppola à accepter l’offre de la Paramount de réaliser l’adaptation d’un roman de Mario Puzo, Le Parrain, film sur la mafia italo-américaine, qui sort le 15 mars 1972 sur grand écran. C’est un véritable succès critique et publique et lors de la 45ème cérémonie des Oscars, Coppola recevra celui du meilleur film. Récompense qu’il obtiendra également pour la seconde partie 2 ans plus tard. À ce jour, il est le seul à avoir obtenu la statuette majeure pour un film et sa suite. Il bénéficiera dès-lors de la reconnaissance et de l’admiration de ses pairs, et surtout, d’une carte blanche auprès des studios. À l’inverse de la nouvelle vague européenne qui a cherché à se construire indépendamment, Coppola s’empare d’Hollywood.

« Ces films issus de cette période du cinéma américain sont mes premiers films cultes »

Sous l’impulsion de jeunes réalisateurs désireux de brûler les barrières, et d’une nouvelle génération d’acteurs prometteurs, le cinéma américain va alors rentrer dans une romantique période de faste. Une sorte de « new golden age ». Une douce brise de vent parfumée, déposant doucement des pétales de fleurs de cerisiers sur les eaux déchainées d’un torrent d’espoir se jetant dans le vide. Des films qui vont influencer des générations de cinéphile. Pour Emmanuel Gibouleau, responsable de la programmation du Cinématographe à Nantes « Le Nouvel Hollywood m’évoque d’abord une image, celle d’un réalisateur un peu replet et barbu, Coppola, DePalma, le Scorsese de l’époque, Lucas, finalement seul Cimino n’était pas barbu ! Mais ça m’évoque surtout ma naissance à la cinéphilie. Ces films issus de cette période du cinéma américain sont mes premiers films cultes. Je suis né en 1979, j’ai passé mon enfance à voir des images de ces cinéastes à la télé, avant de les voir, et revoir, et revoir à partir de l’adolescence ! »

En 1971, Peter Bogdanovich nous ramène au noir et blanc d’un Texas inerte au milieu des années 50, filmant deux adolescents, Sonny et Duane, respectivement interprétés par les jeunes Timothy Bottoms et Jeff Bridges, découvrant la vie sur une bande son d’époque, avec ce qui reste comme son chef d’œuvre, The last picture show « La dernière séance ».

La même année, Robert Altman transgresse les codes du Western en réalisant John Mccabe. Warren Betty est encore de la partie, mais il incarne cette fois-ci un héro non pas solitaire, mais qui finit seul, délaissé du regard avide de sang des habitants de la ville. Un an avant, Altman réalise M.A.S.H, description burlesque du quotidien d’un hôpital de campagne en pleine guerre de Corée. Irrespect total des valeurs américaines, alors en pleine guerre du Viet Nam, un autre film référence du Nouvel Hollywood. À la même époque, Bob Rafelson dépeint ou peint, comme vous voulez, les turpitudes de Bobby Dupea, incarné par Jack Nicholson. Bobby est fils d’une bonne famille de grand musicien, avec qui il a coupé les ponts. Il travaille dans une compagnie d’extraction pétrolière et partage sa vie avec une jeune serveuse, Rayette, incarnée par Karen Black. Tout au long de l’intrigue, Bobby n’est nulle part à sa place, et Rafelson se moque de tous les milieux homogènes.

Si tu meurs, je te tue

Des films magnifiques fleurissent çà et là, la liberté plein gaz sur une route sans fin, de la bonne musique, sûrement de la bonne marijuana, et peut être un peu plus. Alors comment aborder la mort, la dépression et le cafard dans une période d’espoir aussi intense ? C’est simple, avec dérision. La mort ? « Rien à foutre ». Je veux bien me suicider cent fois mais pas une seule sans toi. C’est le genre de phrase que pourraient se dire Harold et Maude. En 1971, Ashby filme Harold, joué par Bud Cort. Le jeune homme ne pense qu’à mettre en scène son suicide, pour que sa mère, parfaite femme de l’Amérique nixonienne, s’intéresse à lui. Il se sent seul, déprime, jusqu’au jour où il va croiser la route de Maude, sexagénaire pleine de fantaisie et de l’esprit libertaire des sixties, incarnée par Ruth Gordon. Une « mamie » qui va redonner l’envie de vivre au jeune homme. Ashby signe une œuvre superbe, empreinte d’énergie, d’amour, de sens, il se moque de la mort, comme si après-tout, ce n’était que ça. Quelques années plus tard, en 1975, ce sera au tour de Milos Forman de faire se rencontrer le désespoir et l’énergie de la liberté. Dans Vol au-dessus d’un nid de coucou, Jack Nicholson incarne un Randle McMurphy qui se retrouve volontairement interné en hôpital psychiatrique, afin d’éviter la prison alors qu’il est accusé de viol sur mineur. Il tient tête et cœur à la cruelle et autoritaire infirmière en chef, Mlle Ratched jouée par Louise Fletcher. Genre de Margaret Tatcher des hôpitaux psychiatriques aussi rigide que désagréable, qui n’a sûrement jamais connu la chaleur d’un homme - ou d’une femme, l’amour n’a pas de sexe - dans son lit pour avoir si peu de cœur. C’est une véritable société que décrit Forman dans son film, ou comment l’institution prive l’individu de sa liberté. Puissant symbole, le chef indien, fidèle ami de McMurphy, un grand taiseux qui en dit beaucoup sur la blessure profonde de la société américaine et son passé.

Hollywood is black !

Vous vous rappelez qu’on a essayé d’imaginer comment filmer une séquence qui représenterait l’aspect « brutal » du Nouvel Hollywood ? Nous avions choisi de cadrer sur un afro-américain blond aux yeux bleus spectateur d’un beau spectacle pour certains, un peu moins pour d’autres. Sweetback est afro-américain lui aussi, mais il a des cheveux noir, crépus, des yeux profondément noirs, et il en est fier, et même plus que ça ! Boosté économiquement par le succès de son premier film à Hollywood, Watermelon man, sortie en 1970. Melvin Van Peebles écrit, réalise et produit, Sweet Sweetback Baadasssss Song en 1971. C’est lui-même qui incarne le personnage principal dans le film. Guerre du Viêt Nam, assassinat de Martin Luther King, multiplication des bavures policières raciales, au début des années 70, le racisme est exacerbé aux États-Unis. L’histoire se déroule à Los Angeles, Sweetback, gigolo dans un bordel de la ville, va se retrouver pourchassé pour un crime qu’il n’a pas commis. Pour tourner son film, Melvin Van Peebles dispose de 100 000 dollars - assez maigre pour une production hollywoodienne dans les années 70, trop pour le faire aujourd’hui. Pour le choix des acteurs, il enrôle des amateurs issus de la communauté noire de L.A, et pour ce qui est des techniciens il les fait venir depuis l’industrie du porno. Ce qui donnera lieu à des cadrages terriblement subversifs pour l’époque et à un montage très psychédélique. Grand coup de génie, pour réaliser la bande originale du film, Van Peebles choisit un groupe alors inconnu, Earth Wind and Fire. À sa sortie, le film fait l’effet d’une explosion, l’Amérique puritaine se cache les yeux. Le « Citizen’s Council » - souvent référencé « White Citizen’s Council » puisqu’il a été formé dans les années 50 par des suprématistes blancs - classe le film X. Ce qui réduit bien-sûr fortement l’accès au public. Mais Van Peebles utilisera intelligemment et comme un label d’authenticité ce classement, en l’apposant directement en bas de l’affiche du film. « Rated by an all-white jury ». Le film va être un véritable succès commercial avec 45 millions de dollars de recette - belle culbute Sweetback ! Même s’il s’en est toujours éloigné, le film, qui deviendra un objet culte du cinéma noir américain, fait partie des premiers battements de ce qu’on appellera la blaxploitation.

L’espoir meurt en dernier

Avec cette liberté de créer et d’envisager, tout devient possible dans le cinéma américain des années 70. Le Nouvel Hollywood, pendant l’instant d’un magnifique cauchemar pour les grands studios, s’est emparé de tout un processus de production. Les réalisateurs ont pu laisser libre court à leurs envies, se réapproprier le 7ème art et lui rendre toute sa substance. Hymne rebelle accouché des riffs d’Hendrix à Woodstock, nourri de l’essence de la contreculture et de la beauté des filles seins nues, tous ces mecs, parce-que c’est juste de ça qu’il s’agit, amoureux du cinéma et défoncés à la liberté pure, ont déchiré la toile, l’ont cramée comme Mélanie Laurent l’a fait pour Tarentino. Peut-être même qu’ils se sont roulés des joints avec. Mais ce qu’ils ont accompli est bien plus délicat que ça. Ils l’ont fait avec virtuosité. Avec passion, comme des fous, ils ont donné à la jeunesse du monde entier une autre vision du monde. Leurs œuvres n’ont pas vieilli, elles sont intemporelles, éternellement nouvelles, en fait, ces films, on en a trop oublié pour vous les laisser découvrir, sont comme la jeunesse, ils arrivent de nulle part, donnent tout, puis meurent. Désolé, pas de happy end. Mais ils brûlent encore, ils se projettent encore, ils sont même de plus en plus subversifs. Quelle droiture dans notre époque, quel ennui. Le cinéma doit nous faire rêver. Où est passé ce rêve ? Revoir Warren Beatty et Fay Dunaway remettre l’Oscar du meilleur film lors de la 89ème cérémonie des récompenses a peut-être réveillé la nostalgie de certain, mais ça ne sera pas assez. Le cinéma a besoin d’être emporté par une nouvelle vague. La jeunesse est pleine d’espoir, même si au bout il n’y a rien, peu importe, ce que l’espoir crée sera plus beau.

Louis Delatronchette - Julie Reynaud

Quelques suggestions :

Le cinématographe de Nantes dans le cadre de sa programmation « Road Movie, USA » rediffuse certains films du Nouvel Hollywood et ce jusqu’à la fin du mois de mars.

Plus d’info sur www.lecinematographe.com

Bibliographie :

Le Nouvel Hollywood, Jean-Baptiste Thoret, Brüno, collection La petite bédéthèque des savoirs, Le Lombard, 2016

Le petit livre d’Apocalypse Now, Peter Crowie, Cinéditions, 2001

Le secret du star-system américain. Le dressage à l’œil, Paul Warren, Édition de l’Hexagone, 2005

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