Voix sans issue

Déçus, en colère ou résignés, des citoyens se détournent aujourd’hui de la politique. Les discours des candidats ne les atteignent plus. Qui sont ces Français qui ont décidé de ne plus voter ?

« C’est fini. Tu peux me mettre Le Pen, je m’en fous. » Rachid Maoui, 41 ans, travaille à la SNCF, gare de l’Est. Il se désintéresse complètement de l’élection présidentielle à venir et ne veut plus voter. « Quand je le dis à ma femme, elle pète un plomb. Mais, sans révolution, je ne voterai plus jamais. C’est fini. Droite ou gauche, ils ont le même patron. » Père de deux enfants, de 12 ans et 6 ans, il ne compte pas sur les politiques pour leur assurer un avenir meilleur : « Je peux pas voter pour des gens qui vont flinguer la vie de mes enfants. » Alexandre Costa, 34 ans, n’accorde lui non plus aucun crédit aux candidats : « J’ai pas confiance, plus aucune attente. Je sais qu’ils ne répondront pas aux besoins du peuple. » L’ancien agent immobilier devenu salarié de son église évangélique ne votera pas. « On te donne l’illusion d’un choix, mais au bout du compte tu ne choisis rien », dit-il. Marié et père d’un enfant de 2 ans, il hésite à parler de son abstention autour de lui : « Je ne veux pas être pris pour un partisan de la théorie du complot. Mais je sais que, sans le soutien des banques, des médias, des réseaux, tu ne peux même pas avoir les 500 signatures pour te présenter. »

Rachid Maoui dans le local du syndicat Sud Rail, Porte de Clichy à Paris.

Fini le choix par dépit

Militant du syndicat cheminot Sud Rail, Rachid a longtemps cru que son vote changerait les choses. En particulier dans le quartier où il a grandi, à Ozoir-la-Ferrière, en Seine-et-Marne. « Quand j’étais gamin, on ne parlait pas de Blancs, de Noirs, d’Arabes. Certains n’avaient que du beurre dans leur sandwich et tout le monde s’en foutait. On était juste contents d’être ensemble. » Avec ses amis du quartier, ils ont voté contre la droite et l’extrême droite, qui menaçaient à leurs yeux le vivre-ensemble. « Ça fait trois élections que je vote par dépit. En 2002, j’ai voté contre Le Pen, donc pour Chirac… pour ce type qui parlait “du bruit et de l’odeur” pendant que mon père se faisait traiter de bicot. » En 2012, Rachid vote François Hollande, pour barrer la route à Nicolas Sarkozy. Comme beaucoup d’électeurs de gauche, il est déçu de la politique menée par le gouvernement socialiste. « Hollande, il est pire que Sarkozy. Tout a empiré avec lui et Valls. On monte les gens les uns contre les autres. » Alexandre, lui, n’a voté qu’une fois : en 2002, pour Jacques Chirac. Depuis, il n’en voit plus l’intérêt : « Quel que soit le président, il sera dépassé par les enjeux. La mondialisation et le pouvoir de la finance ont pris trop d’ampleur. »

« Le droit de vote, tu dois l’utiliser »

Au local de Sud Rail, porte de Clichy, Rachid explique à ses collègues qu’il ne veut même plus de carte d’électeur, pour éviter toute tentation d’aller voter. « En 2012, je n’ai pas voté au premier tour, mais j’ai cédé au second. Cette fois, je suis tranquille », dit-il.

Candy, 33 ans, en poste dans une gare du RER C, estime que Rachid devrait avoir recours au vote blanc. « T’es trop extrême, lui dit-elle. Le droit de vote, tu dois l’utiliser. En tant que femme, je sais que d’autres se sont battus pour que je puisse voter. Si les gens votaient tous blanc, les hommes politiques seraient obligés de se remettre en question. » À côté d’elle, Mehdi est partagé. Père de famille de 31 ans, il ne fait plus vraiment confiance aux hommes et aux femmes politiques : « Taubira, c’est la seule que je respecte. Et encore. » Quand Rachid lui rappelle qu’elle était dans le gouvernement PS, Mehdi concède qu’elle n’est pas fiable non plus. Mais au mois d’avril, il se rendra au bureau de vote malgré tout. « Je ne veux pas influencer ma fille de 10 ans, qui pourra voter dans quelques années. Je lui dis que je vais voter. Je sais que ce sera sans doute blanc ou nul », dit-il.

De gauche à droite : Rachid, Candy et Medhi, dans le local de Sud Rail, Porte de Clichy à Paris. Le syndicat cheminot met à leur disposition des rangements pour leur assocation, Exclus-solidaires.

S’engager autrement

Avec Candy et Mehdi, Rachid a fondé une association d’aide aux sans-abri. Cet engagement a pour lui plus de sens que le vote : « Quand je regarde le monde, j’ai envie de pleurer. Qu’est-ce que je fais pour le rendre meilleur ? J’ai l’association. Ça vaut mieux que tous les investissements politiques. »

Selon Brice Teinturier, directeur général délégué de l’institut Ipsos, environ un tiers des Français seraient dégoûtés de la politique. Son livre « Plus rien à faire, plus rien à foutre - La vraie crise de la démocratie » (sorti en février 2017), décrit des Français déçus par les mandats successifs de Nicolas Sarkozy et François Hollande. Ces citoyens regardent la scène de loin, déplorent la langue de bois des élus et les ficelles du jeu politique. Comme Rachid, qui « ne regarde la télé que pour les matchs de foot », ils n’écoutent plus les discours. Ce qui ne veut pas dire qu’ils n’ont pas d’idées. Alexandre Costa espère l’arrivée d’un homme providentiel, « un bon traître qui romprait avec les financiers qui l’ont fait élire pour rétablir la justice ». Pour Rachid et Mehdi, « on a les politiques qu’on mérite ». En dernier recours, ils se posent la question de la révolution : « Le souci, c’est pas les hommes politiques, c’est nous. Tant qu’on ne fera pas la révolution, ils bougeront pas, ils sont trop bien installés. »

Texte : Hugo Albandea

Photo : Séverine Carreau

Infographie : Catherine Lafagne

Édition : Gwenn Rambaud, Sandrine Piquel, Brigitte Jamois

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