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Isolées, démunies : le difficile parcours des victimes de violences conjugales en milieu rural Féminin PluriElles - Dossier spécial sur les violences conjugales

Dossier paru le 1er mai 2021

Temps de lecture : 8 minutes

Pour ce 5ème épisode de Féminin PluriElles, nous vous proposons un dossier spécial consacré aux violences conjugales. Pendant plusieurs mois, nous avons rencontré des femmes de la communauté acadienne et francophone qui ont toutes connu la violence d’un mari ou d’un conjoint. Elles ont accepté de partager avec nous leurs histoires, leurs blessures et surtout leur résilience pour se reconstruire après le traumatisme. Dans les dernières parties de cet épisode, nous offrons la parole aux expertes et spécialistes de cette question, pour mieux comprendre les mécanismes de la violence fondée sur le genre.

Partie 7 : Analyse - Les violences conjugales en milieu rural

Certains témoignages de femmes acadiennes et francophones de l’Île-du-Prince-Édouard (Î.-P.-É.) que nous avons recueillis illustrent la difficulté à briser le silence qui entoure les violences conjugales en milieu rural. En raison de l’isolement et de la faiblesse du tissu associatif, la prise en charge des survivantes y est également plus difficile qu’en ville.

«Dire que l’on vit de la violence est toujours difficile. Mais ça l’est encore plus à la campagne où tout le monde se connaît», souligne Rina Arseneault, l’ancienne directrice adjointe du Centre Muriel McQueen Fergusson pour la recherche sur les violences familiales, rattaché à l’Université du Nouveau-Brunswick. «Tous les problèmes sont pires en zone rurale, les couples n’ont pas de vie privée, c’est impossible de quitter son partenaire sans que tout le monde soit au courant», abonde Danya O’Malley, directrice de PEI Family Violence Prevention Services, association d’aide aux victimes, créée en 1981.

En plus d’une certaine omerta et la peur du qu’en-dira-t-on, les survivantes pointent la difficulté à se faire entendre face à un conjoint souvent respecté par la communauté. «La communauté rurale appartient à l’homme, c’est une espèce de club privé, l’avocat ou le médecin de famille peut être ami avec l’époux violent», rapporte Rina Arseneault, co-auteure de plusieurs recherches sur le sujet à l’Î.-P.-É.

Rina Arseneault, ancienne directrice adjointe du Centre Muriel McQueen Fergusson pour la recherche sur les violences familiales.

Soeur Marie-Norma Gallant, coordonnatrice du Groupe consultatif communautaire Évangéline pour la prévention de la criminalité, qui offre un appui aux victimes francophones et les oriente vers les organismes appropriés, confirme : «Ça change avec les nouvelles générations mais, en région Évangéline, les hommes sont élevés à penser qu’ils ont le pouvoir et les femmes doivent endurer».

Des hébergements d’urgence éloignés

La ruralité, qui complique la libération de la parole, pèse aussi sur l’accompagnement des survivantes, en raison de services d’aide moins développés ou moins accessibles qu’en ville. Face à ce constat, en plus de la ligne d’écoute d’urgence qui fonctionne en continu, PEI Family Violence Prevention Services a mis en place un dispositif d’accompagnement à domicile pour celles qui habitent à la campagne. «On espère ainsi enlever la barrière du transport», explique Danya O’Malley.

Les seize travailleurs sociaux de l’organisme, répartis dans les quatre bureaux de la province, offrent du soutien individuel et connectent les victimes à tous les services existants «pour rendre leur situation plus vivable», que ce soit en termes d’aides financière, légale, de logement, de sécurité alimentaire ou de santé mentale. Ce dispositif a fait ses preuves avec près de 400 femmes suivies annuellement.

Danya O’Malley, directrice de PEI Family Violence Prevention Services.

Les femmes habitant à la campagne sont également confrontées à des difficultés très concrètes, conséquences de l’isolement géographique. Si elles veulent se réfugier dans un hébergement d’urgence, elles sont obligées de se rendre jusqu’à Lennox Island ou Charlottetown. Dans la capitale provinciale, PEI Family Violence Prevention Services gère le refuge Anderson House, qui accueille chaque année 80 survivantes avec leurs enfants.

Pauvreté accrue en milieu rural

De même, quand elles décident de se tourner vers le système judiciaire, elles se heurtent à l’éloignement de la GRC ou du tribunal. «Si elles n’ont pas d’auto, c’est pire, il n’existe pas de réseau de transport public et elles n’ont pas forcément d’argent pour se payer un taxi», ajoute Rina Arseneault. Pour faciliter la mobilité, PEI Family Violence Prevention Services propose aux survivantes de les conduire gratuitement à Anderson House.

Car la question financière se pose pour les femmes sous emprise, souvent dépendantes de leur conjoint, ce qui rend d’autant plus difficile leur sortie du foyer. Selon Rina Arseneault, le quotidien des femmes francophones à la campagne est encore marqué par une grande pauvreté.

«Ce sont fréquemment elles qui restent à la maison à s’occuper des enfants, certaines n’ont même pas de compte en banque à leur nom, assure Rina Arseneault. Elles n’osent pas porter plainte contre leur époux de peur de perdre son salaire.»

Un avis partagé par Danya O’Malley qui rappelle les forts taux de chômage en zone rurale et le manque d’opportunités professionnelles, limitées à des emplois précaires ou à temps partiel. «Et si elles quittent leur mari sans avoir de voiture, elles ne peuvent pas décrocher facilement un job», complète-t-elle. Aux yeux des deux expertes, la pénurie de logement abordable est un frein supplémentaire, à même de dissuader les femmes de quitter leur conjoint violent.

Manque de services en français

Une autre barrière se dresse en travers des femmes francophones aux prises avec des violences: l’accès à de l’aide dans leur langue maternelle. «Ça manque mais c’est difficile de savoir comment améliorer les choses car on a le sentiment que la demande n’est pas là», réagit Danya O’Malley. «Les femmes osent rarement demander de l’aide en français, elles ont peur de parler leur langue, elles sont invisibles, c’est un combat pour se faire entendre», avance Rina Arseneault. Soeur Marie-Norma Gallant se félicite quand à elle des progrès effectués et évoque notamment les brochures d’informations désormais bilingues.

Soeur Marie-Norma Gallant, coordonnatrice du Groupe consultatif communautaire Évangéline pour la prévention de la criminalité.

À ces obstacles s’ajoute enfin le poids de la religion très prégnant en région rurale, en particulier dans la communauté acadienne. Les leaders religieux sont généralement les premiers confidents des victimes croyantes.

«La sensibilisation des prêtres et des pasteurs n’a pas toujours été évidente car leur objectif est de garder la famille ensemble», regrette Rina Arseneault. «L’église n’a pas aidé», renchérit Soeur Marie-Norma Gallant.

«Dans aucune église on accepte que quelqu’un soit victime d'abus, les gens savent que c’est mal», tempère Danya O’Malley.

Créer un réseau de détection des violences

Les trois spécialistes s’accordent sur la nécessité de créer des ponts avec les leaders religieux et d’en faire des alliés. «Il doivent parler de violences conjugales dans leurs sermons, ça passe aussi par les regroupements féminins dans les centres religieux», affirme Rina Arseneault. Danya O’Malley met elle l’accent sur la formation des hommes d’églises pour qu’ils soient en mesure d’orienter correctement leurs paroissiennes.

Au-delà des responsables religieux, Rina Arseneault plaide pour la création de relais ruraux, composés entre autres de médecins, d’enseignants, d’épiciers, de postiers ou de coiffeuses, avec l’objectif de les former à la détection et à la prise en charge des violences.

«Il ne peut pas y avoir des services dans tous les coins mais il peut y avoir des champions et des championnes partout, cela doit être l’affaire de tous, les hommes en particulier doivent marcher avec nous, ils sont l’unes de nos plus grandes forces», insiste-t-elle. Et de poursuivre : «En tant qu’ami, voisin, on doit ouvrir les yeux, écouter, il ne faut pas avoir peur d’engager la conversation et savoir dire ‘tu peux compter sur moi en tout temps’.»

Interventions dans les écoles

De son côté, Danya O’Malley constate que le grand public n’est pas encore suffisamment sensibilisé. Elle reconnaît une amélioration de la situation ces dix dernières années, mais se dit «surprise» que beaucoup de monde ne connaisse pas le travail de PEI Family Violence Prevention Services. «Encore trop de personnes témoins de violences se savent pas quoi faire», observe-t-elle. Afin de susciter une prise de conscience, l’association mène régulièrement des campagnes d’informations à la radio, à la télévision, dans les journaux, sur Internet.

«On essaye de diversifier au maximum nos canaux de communication pour joindre le plus de monde possible», souligne la responsable qui mise par ailleurs sur un système de prévention le plus en amont possible, avec des interventions dans les écoles. «Grâce à la petite taille de la province, on peut facilement mettre en oeuvre des stratégies progressistes à grande échelle», conclut-elle avec optimisme.

Les policiers sont-ils formés à la prise en charge des violences conjugales ?

Texte, photos et vidéos/sons : Marine Ernoult / Photo Rina Arseneault - courtoisie

Les autres parties de ce dossier spécial sur les violences conjugales :

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Féminins PluriElles est un projet d’Actions Femmes, l’organisme qui représente les femmes acadiennes et francophones de l’Île-du-Prince-Édouard. Ce projet de sensibilisation vise à montrer toute la diversité des femmes qui composent notre communauté et à partager leurs réalités et leurs défis. Pour cet épisode spécial, Actions Femmes ÎPÉ a bénéficié du soutien financier du gouvernement de l’Île-du-Prince-Édouard.

Plus d’info : afipe.ca

Created By
Marine Ernoult
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