Le monde associatif au rebond Dans le sport ou la culture, les associations ont dû relever le difficile défi de la raréfaction de l’argent public.

Par Pascal Mureau

C’était le quarantième engagement pour la France du candidat Hollande: «Je garantirai pour tous les jeunes la possibilité de pratiquer le sport.» Cinq ans plus tard, où en est-on? Un petit tour à Talmas, briques et plaine aux portes d’Amiens, en donne une idée. Dans quelques jours, les passionnés de ballon au poing, chés basses-volées et chés cordiers, reprendront l’entraînement sur le bitume devant l’église. Chocs du poing sur le ballon, expressions en picard, émaillent le jeu. Une variante de la longue paume, uniquement pratiquée dans la Somme, dont l’origine se perd dans l’histoire lointaine.

Samuel Prévot.

Sport et culture, une idée de gauche à trois points? «Dans la France d’aujourd’hui, plus t’es petit, plus tu ne représentes rien, moins on t’aide», se plaint Samuel Prévot, cheville ouvrière de ce jeu régional réunissant 700 licenciés. Dans l’euphorie anti-Sarkozy de 2012, cet enfant de Talmas avait voté Hollande. Cette fois, il fera une passe à Hamon.

Ici aussi, il a fallu apprendre «à faire autant avec moins», selon l’expression désormais consacrée dans le milieu associatif. Le président avait en quelque sorte sifflé la fin de la partie lors de ses vœux de 2014, reconnaissant «des impôts devenus trop lourds» et demandant «des économies partout où elles sont possibles.» Conséquence, le ballon au poing a perdu d’un coup un tiers de sa subvention (10 000 euros). Pour être honnête, l’aide du ministère des Sports avait commencé à chuter en 2007 sous Sarkozy. Mais 2014 marque une aggravation incontestable.

Sous le titre «À vous de répondre Monsieur le Président», la revue mensuelle de la fédération prend alors ses lecteurs à témoin, réclamant le «maintien des aides publiques» pour une discipline «aussi rare qu’atypique dans le paysage français.» Les échanges de courriers pleuvent avec le ministre des Sports. Ses réponses découragent les ballonnistes: «Les crédits sont globalement maintenus. Cependant la répartition a été revue en majorant le soutien aux fédérations engagées dans un projet olympique.» «Je suis déçu, aujourd’hui il faut faire le buzz…», regrette Samuel Prévot.

Lors de la finale du championnat de France de ballon au poing, le 15 août 2016 à Amiens.
«On a été obligés de faire des économies partout. D’abord en rendant notre photocopieur. Puis en nous séparant de notre agent administratif. Tout d’un coup, je m’étais mis dans la peau d’un employeur…» S.PRÉvot

La pratique a-t-elle disparu? «Non, mais Hollande a loupé l’occasion d’un coup de barre à gauche», estime Samuel Prévot. «Heureusement, on a appris à se débrouiller tout seul» La fédération a notamment signé une convention avec quatre municipalités pour le sport en périscolaire. Elle a pu rééquilibrer ses comptes. Mieux, avec l’excèdent elle envisage de réembaucher un salarié à mi-temps. Épuisé, Samuel Prévot a toutefois cessé d’être président. Et si l’ex-patron du ballon au poing qualifie de «bonne mesure du quinquennat» le fait de proposer aux enfants un sport hors temps scolaire, de nombreuses mairies ont donc renoncé à la gratuité, rendant mitigé le bilan.

2014, c’est aussi l’année où la baisse des subventions a fait croche-pied à la Corrida d’Eu, cette course en nocturne avec déguisements, qui réunissait 600 participants dans les belles rues de la cité. «On en a parlé partout…», confesse le maire (DVD) Yves Derrien, très critiqué pour avoir ôté 100 000 euros aux associations. «La baisse n’a eu lieu qu’une fois en 2014, après on est resté au même niveau», temporise l’édile. «Les associations sont un tissu important pour la solidarité qui mérite d’être gardé. Mais l’impact de 2014 les a obligées à regarder leur fonctionnement et à s’adapter.»

La corrida d'Eu

Trois ans après, Jacky Wattebled, le président du club d’athlétisme, n’en veut plus à la mairie. «On retravaille ensemble autour d’un nouveau projet», explique-t-il. Et si la fusion des régions pousserait plutôt les coureurs vers les grands clubs, cette importante réforme du quinquennat a conforté l’association dans l’idée de «davantage de proximité.» Pour Jacky Wattebled, «viser l’excellence c’est bien. Mais attention à ne pas laisser des jeunes sur le bord du chemin, alors que notre vocation c’est l’éducation. Pour remplir ce rôle, il faut faire de l’animation en étant plus imaginatif qu’autrefois.»

Et les muscles de la tête alors? À l’autre bout de la région, le plateau picard (Oise) est resté un désert culturel. Loin des lumières de la ville, c’est malgré tout ici, à son domicile campagnard de Catillon-Fuméchon, que Robert Benoit tient le siège de Pic’Art Théâtre. Ambiance boiseries et bibliothèque, portrait de l’abbé Pierre, Libération sur un coin du bureau. Robert, 76 ans, belle gueule d’acteur, monte des pièces (dernièrement des adaptations de romans de Simenon) qui rapportent des sous.

De jeunes apprentis comédiens de Clermont (Oise), accompagnés par Pic'Art Théâtre.

«L’association ne perçoit aucune subvention de fonctionnement», explique-t-il. Tandis que son fils Renaud, statut d’intermittent du spectacle, assiste des jeunes déscolarisés. Mais cette activité «n’est pas soutenue par le Département, et l’État a baissé son aide à 7 000 euros au lieu de 10 000.»

Robert Benoît, de Pic'Art Théâtre.

Un peu contre toute attente, Robert, Hollandiste en 2012, annonce qu’il votera Macron. Culture et libéralisme, même pas peur? «A un certain moment il y a eu beaucoup de gabegies qu’on ne fait que payer maintenant», lance l’acteur. «La situation oblige à trouver d’autres systèmes.» Comme aller taper le fonds de dotation InPact. Dédiée à la «reconnaissance de la culture comme facteur de cohésion sociale», l’initiative est financée par de grandes entreprises, dont le groupe du député Dassault. «Croyez-vous mieux d’aller faire des courbettes aux élus?», dit Robert Benoit.

1590 - Paradoxalement, l’année 2013-2014 a marqué une nette reprise des créations d’associations en Picardie. Leur nombre s’élevait à 1590, principalement dans le sport et la culture.

Des dons pour les violoncelles de Beauvais

Le manque d’argent public a aussi poussé les festivals à innover. Celui du Violoncelle de Beauvais, 25 ans le 12 mai, en appelle pour la troisième fois aux dons. «L’objectif est de récupérer 8 000 euros», explique la direction. Une trentaine de mécènes ont déjà donné de 10 à 250 euros, mais le cabinet d’architectes Archétude de Beauvais est monté à plus de 2 000 euros. Depuis 2014, ce beau festival de musique classique a vu fondre comme neige au soleil les aides de la commune (-37% puis -15%), du département et de la région. Seul l’État a maintenu sa subvention… de 3 000 euros. «Une somme symbolique alors même que le festival soutient la création contemporaine avec chaque année une commande à un grand compositeur», regrette la direction.

LEs attentats ont changÉ la vie des bénévoles
Christian de Caffarelli, du festival Le Souffle de la Terre à Ailly-sur-Noye

Comment les bénévoles ont-ils vécu la sécurité après les attentats ? Nous savions qu’il faudrait des mesures de filtrage pour les spectateurs. Mais ce qui a interpellé l’équipe du festival, c’est que tous ses membres ont dû se soumettre au même type de règles. Pour la première fois, nos 850 bénévoles ont dû remplir des fiches de sécurité. Certes la sous-préfecture a accepté que l’association prenne elle-même en charge ces mesures pour ses bénévoles. Depuis plusieurs années, chacun avait un badge et devait pointer. Mais être fiché pour travailler au festival, jamais personne ne l’aurait imaginé. Et du fait que le site était entièrement clôturé, il était hors de question de sortir et re-rentrer comme auparavant. L’esprit de la fête est vite revenu, mais avec ces contraintes les premiers jours ont été très durs.

Les attentats ont-ils eu un coût pour vous? Nous arrivions derrière Nice avec le camion fou dans la foule. Le gros point noir c’est que nous avions dix soirs de spectacle. Donc nous étions exposés dix fois. Il a fallu clôturer entièrement le site. La consigne était zéro voiture. Les forces de l’ordre étaient là visuellement ; nous avons su après qu’elles l’étaient aussi de manière plus discrète. Mais pour les palpations et la fouille des sacs, il nous a été demandé d’avoir recours à une société de sécurité bénéficiant d’un agrément. Cela nous a coûté 8 000 euros, qu’il a fallu puiser dans nos fonds propres. De toute façon, il était trop tard pour augmenter les prix d’entrée. Nous avons également rajouté 1 500 euros pour notre assureur, tout en devant faire face à une baisse de 15% de la fréquentation. Le Département et la Région n’ont rien rajouté à leur subvention, les dossiers ayant été déposés bien avant les événements. De son côté, la mairie a réagi avec un effort de 3000 euros.

Avez-vous été assez aidé? Avec le recul, on se dit que l’État ne peut pas tout faire et que nous avons eu la chance de pouvoir continuer. Pendant longtemps, on a fait «comme si» en se disant qu’on ne pourrait peut-être pas jouer. Finalement, le feu vert est venu deux jours avant la première. Je touche du bois, tous les ans nous sommes davantage de bénévoles avec une moyenne d’âge qui baisse. J’analyse ça par l’esprit de famille. Le souci, ce sont les financements. Les aides des pouvoirs publics vont continuer à baisser. Il faut être à l’affût pour la recherche de nouveaux partenariats.

Toujours debout!

Et si le monde associatif était plus souple que le reste de la société pour se réformer? Certes, la pilule a été dure à avaler. Aucun président, aucun bénévole n’a apprécié de voir son club amputer d’une partie de ses recettes. Pratiquer dans une chaussure trop petite pour soi n’est jamais agréable. Environ une association sur dix se plaint de difficultés. Mais au bout du compte, peu d’entre elles ont disparu. «Il a fallu s’adapter», est le sentiment général et finalement assez bien accepté. «La raréfaction de l’argent public nous a obligés à revenir aux fondamentaux de notre mission», insiste même ce dirigeant. Ayant bien compris qu’il n’y aurait pas de retour en arrière, nombreux sont les bénévoles qui ont changé de tactique et se sont tournés vers le privé à la recherche de nouveaux mécènes. En ce sens, le message gouvernemental a été bien entendu. Mais attention à ne pas aller trop loin, au risque de voir des associations disqualifiées par la loi du marché.

Credits:

Courrier picard

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