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Procès Heaulme: Le dernier acte du double Meurtre de montigny Alors que débute, ce mardi 4 décembre 2018, le nouveau procès de Francis Heaulme , Chantal Beining, mère de Cyril tué en 1986 à Montigny-les-Metz, raconte le grand combat de sa vie.

L'affaire est tellement ancrée dans nos mémoires qu’il y a quelque chose d’étourdissant à imaginer qu’un point final sera bientôt posé sur le double meurtre de Montigny-lès-Metz.

Oui, après trente-deux ans de turpitudes et d’errance, après tant de temps de souffrance autour de la mort de deux enfants de 8 ans, la justice s’apprête à signer le dernier acte de cette dramaturgie mosellane. Condamné à la perpétuité en 2017, Francis Heaulme est rejugé, cette semaine, en appel à Versailles. Un sixième procès pour un effroyable dossier.

Alexandre Beckrich (à g.) et Cyril Beining, tous deux âgés de huit ans sont les deux victimes du meurtrier de Montigny-les-Metz.

On est pris de vertige en pensant à Chantal Beining et ce qu’elle a subi durant sa quête de vérité. Devenue, un peu malgré elle, la figure des parties civiles, elle a dû affronter une justice sourde, des non-lieux, des investigations en rade. Elle a porté ce dossier à bout de bras et fini par obtenir un procès. Parce qu’elle a vu une ombre se détacher au-dessus de son Cyril. Elle est terrifiante, parce que familière. Elle est angoissante parce que marquée par le sang et la mort. Entendu pour d’autres affaires, Francis Heaulme a lâché des informations sur le crime des enfants. « A droite, il y avait un talus et une voie de chemin de fer. Deux gamins m’ont jeté des pierres… » Le routard du crime était présent ce dimanche de septembre. Les gendarmes voient dans les éléments la « quasi signature criminelle » du tueur.

A l’issue du procès de Metz, en 2017, Chantal Beining s’est tournée vers celle qui la soutient depuis le début de son combat. A Dominique Boh-Petit, son avocate, elle a confié : « Maintenant, je sais…» Francis Heaulme est rejugé cette semaine dans les Yvelines. Il aura face à lui, les éléments du dossier, et la certitude d’une mère.

"Mon Cyril"

Cyril, un garçon qui n'avait peur de rien

Cyril Beining aurait eu 40 ans en 2018 alors qu'a débuté mardi 4 octobre, à Versailles, le procès en appel de Francis Heaulme pour le double meurtre de Montigny-lès-Metz. Chantal Beining, la maman de Cyril se bat depuis trente-deux ans pour connaître la vérité.

Elle nous a exceptionnellement reçus chez elle et raconte « son Cyril », qui aura toujours huit ans. L’âge qui était le sien quand il a été assassiné – avec Alexandre Beckrich - sur le talus SNCF de Montigny-lès-Metz, le 28 septembre 1986.

« Il était entouré d’un grand frère et d’une grande sœur, il n’était jamais en retard. Je me souviens que sa maîtresse ne voulait pas le prendre à la piscine. Il devait apprendre à nager mais il plongeait tout de suite dans le grand bain… Il était comme ça. » Son garçon aurait dû aller ce jour-là chez sa grand-mère. Comme tous les dimanches. « Mais il a raté deux fois son bus. Alors on l’a laissé partir jouer. » Il se dirigera vers un ilot de verdure attirant.

Photographies de Cyril, tirées de l'album de famille Chantal Beining.
Dans ce quartier de Montigny-lès-Metz, le « talus » est depuis plusieurs décennies un repaire initiatique. Un endroit où les gamins du coin ont l’habitude de se retrouver, à l’abri des regards des adultes.

Le « talus », c’est un maquis de verdure, un tertre feuillu. Un mot magique pour les enfants, synonyme de liberté. Un lieu qui recèle mille cachettes ou aventures au milieu de la végétation et des voies de manœuvres de la SNCF qui y entrepose des wagons. Le « talus » se prête aux jeux. A tous les jeux. Tous les petits Tom Sawyer du coin s’y égaient chaque jour après l’école. Certains devenus grands racontent qu’ils s’amusaient à placer sur les rails des pièces de 5 francs en attendant le passage d’un train pour récupérer une galette large comme une balle de tennis. D’autres se souviennent avoir appris ici à fabriquer des arcs avec des branches de noisetier. Celle de sureau servaient à confectionner les flèches des indiens en herbe.

Cet après-midi de septembre, Alexandre Beckrich et Cyril Beining, huit ans tous les deux, s’y retrouvent par hasard, un peu après 17h. C’est leur première rencontre. Ils vivent à une centaine de mètres l’un de l’autre mais ne se connaissent pas. Cyril fréquente les bancs de l’école Cressot. Alexandre est scolarisé à Pougin.

Les deux enfants se sont retrouvés au pied du talus par l’intermédiaire d’un copain en commun. Celui-ci est rentré chez lui plus tôt. Cyril et Alexandre ont laissé leurs vélos de cross au milieu de la rue Vénizelos et ont grimpé les quelques mètres les menant jusqu’au théâtre de leurs rêves. Le duo a passé une heure ensemble, peut-être moins, dans cet espace accueillant. Avant de croiser son bourreau…

Le 28 septembre 1986

L’heure tourne.

Cyril et Alexandre ont quitté leur domicile vers 17 h. Il est maintenant 19 h. Les garçons ne sont toujours pas là. En ce 28 septembre 1986, à Montigny-lès-Metz, l’étonnement laisse la place à l’inquiétude dans les familles.

Les enfants sont retrouvés vers 19h50. Les policiers essayent de faire barrage au grand-père Beckrich mais ils ne peuvent un stopper cet homme paniqué qui a tout de suite compris. « Je veux voir mon petit-fils ! »

Il découvre les garçons allongés au sol, les corps affreusement martyrisés. Vouée à aucune postérité, la rue Vénizelos passe à ce moment dans une autre dimension. L’horreur de ce double crime d’enfant y a désormais gravé son empreinte.

Médecins légistes et forces de l'ordre s'affairent sur ces premières images de la scène de crime. En haut à droite, Serge Beckrich, le père d'Alexandre, attend en bas du talus. Il ignore encore ce qui est arrivé à son fils.

« J’ai vu les enfants, leurs têtes énormes, le désordre dans les vêtements. Sous cette lumière artificielle, cela me semblait irréel. Les enfants étaient là au milieu de leur terrain de jeu. C’était un terrible décalage… », décrit le journaliste du Républicain Lorrain présent sur les lieux.

Les corps sont allongés de part et d’autre d’une traverse entre le talus et un wagon de marchandises. Ils gisent sur le dos, bras étendus, jambes recroquevillées. » Le reporter et son photographe enregistrent tous les détails. De la trace d’une main ensanglantée essuyée sur un wagon jusqu’aux pierres, ces armes qui ont servi à écraser la tête des enfants.

Les enquêteurs relèvent les indices, notent, mesurent, photographient, prélèvent. Toute l’antenne de la police judiciaire de Metz est sur le terrain. Claude, un inspecteur appelé en renfort, assure que « toutes les scènes de meurtre se ressemblent, tout en ayant quelque chose de différent. Mais celle-là… Lors d’un meurtre d’enfant, il y a quelque chose en plus. Chacun se sent concerné. On se dit que ça aurait pu être le nôtre. » Lui non plus ne s’est pas appesanti sur les corps suppliciés. « Dans ces cas-là, on espère juste avoir une mission et se lancer dans le travail. »

Le rédacteur du Républicain Lorrain a quitté les lieux avec une question en tête : « Quelle est la bête qui a pu faire ça ? » Dans un des premiers articles de presse, certaines confidences prouvent que les enquêteurs ont déjà une idée devant ce crime de « sadique ». Notamment celle-ci : « On ne tue pas deux enfants sans raison. »

Dans la douleur, les familles accompagnent les cercueils de leurs enfants depuis l'église Saint-Joseph jusqu'à l'ancien cimetière de Montigny-les-Metz.
L’odyssée judiciaire

Le dossier de Montigny-lès-Metz n’est que rebondissements. Ce n’est jamais bon signe pour ceux qui les vivent.

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Durant quinze ans, les familles des petites victimes ont cru à la culpabilité de Patrick Dils. Depuis 2013, l’horreur a pris une autre silhouette que celle d’un garçon de 16 ans. Celle d’un tueur en série, condamné sept fois pour neuf meurtres. En 2014, le procès du routard du crime a imposé aux parents d’Alexandre Beckrich et de Cyril Beining d’imaginer leurs garçons de 8 ans entre les mains de Francis Heaulme et d’un autre homme, ce triste 28 septembre 1986. Henri Leclaire sera finalement mis hors de cause, laissant le routard du crime seul dans le costume de l'accusé.

« Montigny, ce n’est pas moi », a assuré Francis Heaulme au président Gabriel Steffanus, le 1er avril 2014. Un interrogatoire au cours duquel il a « chargé » Henri Leclaire et l’a désigné comme auteur du double meurtre.

Le timing de la journée du 28 septembre 1986 est pourtant très défavorable à Francis Heaulme. Mais il y a d’abord une évidence : Heaulme connaît très bien les lieux ; du 8 septembre 1986 au 8 octobre de la même année, il travaille comme manœuvre pour l’entreprise CTBE, installée à 400 m des lieux fatals à Alexandre et Cyril. Il réalise également deux croquis ultra-précis du talus et de la scène de crime.

Témoignages et recoupements concordent pour démontrer que Francis Heaulme est présent rue Vénizelos vers 13 h 30, puis vers 17h 40. Il a potentiellement tué les enfants entre 17 h 15 (dernier signe de vie) et 17 h 52, sachant que les deux pêcheurs qui le recueillent à quatre kilomètres de là, au lieu-dit « les Cailloux jaunes », le prennent en charge à 18 h 52, heure où la nuit commence à tomber ce jour-là.

A plusieurs reprises, Francis Heaulme a évoqué son implication dans l’affaire de Montigny-lès-Metz auprès de compagnons de détention. Pascal Michel, qui s’était rapproché de Heaulme à la demande de son avocat avec l'espoir de le récupérer comme client, a ainsi transmis au juge d’instruction Thierry Montfort une lettre de F. Heaulme (2005) dans laquelle il explique : « J’ai pas d’affaire. Je suis tranquille pour Montigny-lès-Metz, il peve pas dire que sais moi pasque persone m’a vu faire ça ».

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LES ACTEURS DU PROCès

  • Me Liliane Glock (à gauche) : Volontiers provocatrice, jamais à côté de la plaque, l’avocate de Francis Heaulme a le chic pour soulever des arguments embarrassants qui rendent dingues ses adversaires. Haïe par certains, adulée par d’autres, redoutée par tous, Me Glock est l’une des pénalistes les plus cotés de la région. Parmi ses titres de gloire figure la défense de Simone Wéber, l’acquittement de Jacques Maire, ou encore le fait d’être l’avocate du Hamas en France. À Versailles, elle sera épaulée par Alex Bouthier et Xavier Gil Madec.
  • Me Dominique Rondu (au centre) : Avocat pénaliste parmi ceux qui comptent à Metz, Me Dominique Rondu chemine dans l’affaire de Montigny-lès-Metz aux côtés de Ginette Beckrich, la grand-mère d’Alexandre, depuis… le mois d’octobre 1986. Un compagnonnage judiciaire aux allures de montagnes russes tant les familles des victimes ont été soumises à rude épreuve en trente ans, mais qui fait de l’avocat une des mémoires du dossier. Pour ce dernier chapitre, l'avocat représentera l'ensemble de la famille Beckrich, qui ne croit pas à la thèse Heaulme. Son fils, Me Olivier Rondu, l'épaulera sur le banc des parties civiles comme lors des procès de 2014 et 2017. Il avait un an quand le double meurtre s’est produit et a assisté au procès de Lyon, en 2002, lorsque Patrick Dils a été innocenté.
  • Me Dominique Boh-Petit (à droite) : Pénaliste réputée, Me Dominique Boh-Petit est l'une de celles sans qui le dossier du double meurtre de Cyril et Alexandre serait refermé depuis longtemps. Conseil de Chantal Beining, la mère de Cyril, elle défendra également à Versailles Jean-Claude Beining, le père de l'enfant, qui a été convaincu de la culpabilité du tueur multirécidiviste lors du procès de Metz. Responsable de l’Observatoire international des prisons à Metz, Me Boh-Petit est également auteur depuis début 2016 (Quartier-femmes écrou 10970).
  • Henri Leclaire : Ses aveux de décembre 1986 ont fait son malheur, comme d’autres avant lui. Henri Leclaire a reconnu les meurtres des enfants dans les bureaux de la police judiciaire, avant de démentir. Mais pour l'ancien magasinier qui bossait à l’époque rue Vénizelos, le mal était fait. Mis hors de cause, l’ombre de l’affaire n’a cessé de le tourmenter. Son existence n’a plus jamais été la même. En 2014, son nom est même revenu sur le devant de la scène, sur la foi de différents témoignages. Henri Leclaire, complice de Francis Heaulme ? Des doutes sérieux ont provoqué le renvoi du procès de 2014. Sa culpabilité a été écartée depuis, mais il reste un témoin important. A Versailles, il sera entendu par visioconférence.
  • Bernard Varlet (à gauche) : Il est un personnage central de l’affaire. Inspecteur à la police judiciaire de Metz, Bernard Varlet a conduit les premières investigations sur le double meurtre, qui ont mené à la mise en cause et aux aveux de Patrick Dils. Après son acquittement, ce dernier a écrit un ouvrage « Je voulais juste rentrer chez moi », dans lequel il évoque les conditions de son arrestation et de sa garde à vue en 1987. Il y décrit l’inspecteur comme quelqu’un de « manipulateur » usant de « méthodes sournoises et humiliantes » pour le faire « craquer ». Poursuivi pour diffamation, Patrick Dils avait été relaxé. Retrouvez l'interview de Bernard Varlet en cliquant ici
  • Joël Guitton (au centre) : Il était le procureur de la République de Metz lorsque Patrick Dils a été acquitté en 2002. Tout le monde attendait que Joël Guitton ouvre dans la foulée une information judiciaire pour creuser alors les éléments s’accumulant autour de Francis Heaulme. Il n’en fait rien. Pendant deux ans, le procureur garde le dossier sous le coude.
  • Thierry Monfort (à droite) : Il récupère la volumineuse procédure en 2004, deux ans après l’acquittement de Patrick Dils, et le doyen des juges d’instruction de Metz donne alors l’impression de n'être guère enchanté… Au lieu de s’investir dans ce dossier historique, il renvoie aux parties civiles en quête de vérité l’image d’un magistrat désintéressé par cette « vieille histoire », selon ses mots. Il clôt le dossier sur un non-lieu en faveur de Heaulme en 2007.
  • Jean-François Abgrall (à gauche) : Il est le gendarme qui invente le serial killer Francis Heaulme. Adjudant à la Section de recherches de Rennes, il enquête en 1989 sur le meurtre d’une aide-soignante près de Brest. Il est le premier à comprendre les méandres de la psychologie du tueur en série. Il est aujourd’hui enquêteur dans le privé. Retrouvez l'interview de Jean-François Abgrall en cliquant ici
  • Les pêcheurs : Les témoins qui retrouvent la mémoire au bout de plusieurs d’années sont une fâcheuse spécificité du dossier. Emile David et Joachim Cadette font partie du lot. Ils ont brisé le silence au début des années 2000 pour raconter que le jour du meurtre, le 28 septembre 1986, alors qu’ils pêchaient le sur les berges de la Moselle à Ars-sur-Moselle, ils ont vu arriver Francis Heaulme. Cet homme, qu’ils connaissaient un peu, marchait le long de la voie ferrée, à la nuit tombée. Il était blessé au front. Ils l’ont raccompagné en 4L à Vaux. Leur témoignage a participé à ramener Heaulme au premier plan.
  • Les codétenus de Francis Heaulme : A l’un d’entre eux, le serial killer a confié : « Je suis tranquille pour Montignylès-Metz, il peve pas dire que sais moi pasque persone m’a vu faire ça. »
Un procès, ses espoirs

A la grande peine de Chantal Beining, la mère de Cyril qui a porté le dossier à bout de bras, le tueur multirécidiviste a fait appel. Ce nouveau procès, le sixième de l’histoire – probablement le dernier – débute donc cette semaine à Versailles.

Un procès pour faire quoi ?

Peut-être pour entendre Francis Heaulme aller jusqu’au bout de son récit. On se souvient de ce moment, à Metz, où il s’est retrouvé face à Chantal Beining et à Dominique Boh-Petit. Il y a eu des silences lourds. Mais rien n’est sorti. La mère de Cyril espérait en apprendre plus sur les circonstances du double meurtre.

Elle espérait savoir pourquoi son fils, si vif, n’avait pu échapper à son bourreau. Elle voulait savoir s’il était mort le premier, s’il avait souffert. Est-ce que cet énième rendez-vous judiciaire lui apportera un peu d’apaisement ? À bien y réfléchir, trente-deux ans après les faits, c’est presque le seul enjeu du procès.

Pour aller plus loin
  • Textes : Kevin GRETHEN et Alain MORVAN
  • Vidéos : Alain MORVAN
  • Réalisation : Guillaume OBLET

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