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L'adversaire dans le cadre de l’exposition L’homme gris du 14.11.2020 au 31.01.2021

S’il est une figure qui demeure, malgré les siècles, indescriptible, c’est le Diable. Du serpent tentateur aux cornes lumineuses arborées par les fans d’AC/DC, le Mal s’est toujours dissimulé derrière de nombreux visages. Présente dans toutes les civilisations, religions ou époques, l’opposition (ou la cohabitation selon les cas) Bien/Mal a donné lieu, comme par exemple dans les sociétés occidentales, à une personnification du Diable en une figure aux couleurs rouge et/ou noire, ailée, cornue, armée d’une fourche... Image qui prête à sourire mais qui trouve ses origines dans un immense brassage de croyances et d’histoires populaires. Bien que le sujet demanderait des milliers de pages, essayons de découvrir, en quelques paragraphes, les origines du Diable.

L’homme gris, qui a donné son nom à l’exposition imaginée par le curateur français Benjamin Bianciotto, est inspiré d’une nouvelle de l’auteur allemand Adelbert von Chamisso publiée en 1813 : L’Étrange histoire de Peter Schlemihl, ou L’Homme qui a vendu son ombre. L'histoire raconte la rencontre entre Peter Schlemihl et un homme que personne ne semble remarquer, vêtu de gris, alors même que son aura – ses pouvoirs – semble évidente à Schlemihl. Ce dernier accepte le marché que lui propose cet homme étrange : en échange d’une bourse dont il pourra sortir des pièces d’or à volonté, Schlemihl est prêt à céder son ombre à l’homme gris. C’est ainsi que Schlemihl, aussi transparent aux yeux de la société que l’homme gris, voit son existence liée à vie à cette rencontre. Si les premiers temps lui permettent de jouir de sa nouvelle richesse, l’absence de son ombre l’écarte irrémédiablement du monde des hommes. C’est un an plus tard, lorsque l’homme gris lui propose de retrouver son ombre en échange de son âme, que Schlemihl comprend que cette personne pernicieuse et insaisissable n’est autre que le Diable lui-même. Il refuse et se débarrasse de la bourse, faisant ainsi disparaître sa richesse et l’homme gris. Son ombre sera perdue à jamais et Schlemihl finira sa vie en ermite.

Récit tragique, L’Étrange histoire de Peter Schlemihl aborde le thème de la rencontre avec le Diable dissimulé sous les traits d’un homme discret et avenant. Ce thème est récurrent dans la littérature, le cinéma et la musique. Ainsi, le musicien de blues Robert Johnson a fondé une partie de sa légende sur sa rencontre nocturne avec une ombre géante à une intersection dans le Mississippi (une rencontre qui a inspiré le titre Crossroad). Cette ombre aurait pris sa guitare, l’aurait accordée et lui aurait donné son talent en échange de son âme. Robert Johnson mourra deux ans plus tard, à 27 ans.

Aux origines du Mal

En omettant les traditions orales dont les traces sont, par essence, très difficiles à rassembler, on trouve déjà une figure “diabolique” dans le plus ancien texte écrit connu : L’Épopée de Gilgamesh (Mésopotamie, XVIIIe siècle avant J.-C.). Humbaba (ou Huwawa en sumérien) comporte déjà certains aspects qu’on retrouvera dans le diable contemporain : l’aspect effrayant, le côté monstrueux mi-homme mi-animal, le feu. Cependant, les anciennes religions polythéistes ne comportaient pas de figure exclusivement maléfique. Que ce soit chez les Égyptiens, les Scandinaves ou encore les Grecs, les dieux portaient en eux à la fois le Bien et le Mal. Dans le judaïsme, Yahvé crée la lumière et les ténèbres, le bonheur et le malheur : Dieu serait, comme dans les religions plus anciennes, la cause de tout. Néanmoins, l’Ancien Testament fait déjà apparaître une figure qui sera tantôt serpent, ange déchu ou Satan.

Dans les textes sacrés... et leurs interprétations

Impossible d’évoquer le Diable sans penser au serpent du Jardin d’Eden. Allégorie du Mal dans la Bible, le serpent tente Ève qui goûte le fruit défendu et précipite ainsi le couple qu’elle forme avec Adam en enfer – autrement dit, sur Terre. Dans le Coran, le Diable apparaît en la personne d'Iblis. Lorsqu’il refuse de s’incliner devant Adam, car il a été façonné dans la glaise, alors que lui vient du feu, Iblis est maudit par Allah et part semer le Mal chez les Hommes. Il commencera en trompant Adam et Ève. Dans les deux cas, la première représentation de l’Enfer est donc tout simplement la Terre, par opposition au Paradis. Le Diable serait, pour les trois religions monothéistes, lié à la désobéissance et à la chute d’un ange. Enfin, il est à noter que le nom d’Iblis viendrait du grec diabolos, et que le nom qu’Iblis prend par la suite – al-Shaytan – ressemble étrangement au Satan chrétien.

Si nous sommes constamment tentés par le Mal, notre libre arbitre resterait, pour les religions monothéistes, le dernier rempart au Diable. Ainsi, malgré l’influence maléfique, c’est toujours l’Homme qui sera responsable de ses choix et qui sera jugé, le moment venu, en fonction d’eux. L’Apocalypse, dernier livre de la Bible, évoque justement la fin des Temps et le Jugement Dernier. C’est dans cet écrit que l’on retrouve nombre d’allusions qui marqueront durablement l’imaginaire du Diable, notamment son apparence sous forme d’un dragon à sept têtes, et surtout un chiffre : 666.

À partir du XVIIe siècle apparaît une sorte de retournement de l’interprétation des textes religieux. Désormais, Satan est considéré comme une figure vénérable. Le satanisme se développera au XIXe siècle et fascinera les écrivains (notamment Charles Baudelaire ou Joris-Karl Huysmans). Comme dans certains écrits du Marquis de Sade, le Diable est une sorte de contre-pouvoir, un symbole s'opposant aux règles divines. Sous le nom de Lucifer (“celui qui porte la lumière”), le Diable rassemble ceux qui souhaitent se rebeller contre l'ordre établi. Ce retournement de valeurs se traduit dans l’offense à un symbole pourtant chrétien à l’origine (la croix de Saint-Pierre) : la croix inversée.

Les esthétiques du Diable

Si le Diable n’a pas toujours été bouc, la plus ancienne représentation que l’on en a le montre en compagnie de cet animal. Dans l’église Saint-Apollinaire-le-Neuf de Ravenne, une mosaïque datant du VIe siècle représente le Christ au moment du jugement dernier en compagnie de deux anges : l’un habillé en rouge avec des brebis, l'autre en bleu avec des boucs. Le Mal est ici à l’égal du Bien, bien loin de l'image de la figure abominable qu’il revêtira plus tard. Dans la même veine, Le Paradis perdu de John Milton, publié en 1667, dépeint un Lucifer certes déchu mais beau, orgueilleux et vengeur. Cette image sera reprise par William Blake au début du XIXe siècle et inspirera les romantiques et les symbolistes dans les décennies suivantes.

Probablement inspirés par l'Apocalypse, mais aussi peut-être par la Divine Comédie de Dante (rédigée vraisemblablement entre 1307 et 1321), les artistes du Moyen-Âge voient aussi dans les épidémies, les contes populaires, autant de raisons d’imaginer des créatures monstrueuses, le dragon étant un des motifs les plus réguliers dans l’imagerie de l’époque. On peut citer Saint-Georges ou Saint-Michel terrassant un dragon, mais aussi plus localement la légende du Graoully de Metz, défait par Saint-Clément (le dragon symbolisait autant les maladies, les rats que les religions païennes).

On retrouve pourtant encore des influences préchrétiennes dans cette figuration mi-homme mi-animal qui commence à s’imposer avec le Moyen-Âge. Dans la mythologie grecque, Pan, le fils d’Hermès (le messager, mais aussi celui qui guide les morts vers l’Au-delà) possède un buste d’homme et des jambes de bouc. C’est ainsi que les sabots, les cornes et la barbiche deviendront des éléments récurrents dans la symbolique. Alors que le pentagramme traditionnel pointant vers le haut indique l’élévation de l’esprit sur la matière, le pentagramme inversé – tout comme la croix inversée satanique – pointe vers le bas, vers l’Enfer qui, comme chez Dante, est l’endroit le plus éloigné du Paradis, c’est-à-dire le centre de la Terre. On peut encore imaginer que le pentagramme inversé représente un bouc, les pointes de l’étoile figurant les cornes, les oreilles, et la barbiche... Le motif reste un des éléments clés des rituels sataniques.

Insaisissable, témoin de son époque, des croyances mais aussi des modes, l’image du Diable a profondément évolué au fil des siècles (des millénaires ?). Loin de susciter autant l’effroi qu’au Moyen-Âge, le Diable se retrouve dans les contes, à Halloween, mais aussi dans la musique. Le Metal a en effet récupéré le pentagramme inversé dans un signe de main, vecteur de rassemblement et d’exutoire. Ainsi, le Diable demeure toujours présent, caché dans les petites choses, les petits gestes ; il se camoufle toujours autant que dans l’histoire de Peter Schlemihl, essayant de nous surprendre et de nous tenter. Mais surtout, il a toujours ses adorateurs, pour qui il reste la figure déchue mais puissante qui bouleversera l’ordre de notre société.

" La plus belle des ruses du diable est de vous persuader qu’il n’existe pas " - Charles Baudelaire

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