Loading

Le "sentiment du fond du poisson" Jonas 2, 3-10

Lecture biblique

Jonas 2, 3-10

Jonas dit :

Dans l’angoisse qui m’étreint, j’implore le SEIGNEUR : il me répond ; du ventre de la Mort, j’appelle au secours : tu entends ma voix.

Tu m’as jeté dans le gouffre au cœur des mers où le courant m’encercle ; toutes tes vagues et tes lames déferlent sur moi.

Si bien que je me dis : Je suis chassé de devant tes yeux. Mais pourtant je continue à regarder vers ton temple saint.

Les eaux m’arrivent à la gorge tandis que les flots de l’abîme m’encerclent ; les algues sont entrelacées autour de ma tête.

Je suis descendu jusqu’à la matrice des montagnes ; à jamais les verrous du pays – de la Mort – sont tirés sur moi.

Mais de la Fosse tu m’as fait remonter vivant, ô SEIGNEUR, mon Dieu !

Alors que je suis à bout de souffle, je me souviens et je dis : « SEIGNEUR ».

Et ma prière parvient jusqu’à toi, jusqu’à ton temple saint.

Les fanatiques des vaines idoles, qu’ils renoncent à leur dévotion !

Pour moi, au chant d’actions de grâce, je veux t’offrir des sacrifices, et accomplir les vœux que je fais. Au SEIGNEUR appartient le salut !

Prédication du Pasteur Rudi Popp

La foi n’est pas un sentiment. L’expérience théologique des Eglises issues de la Réforme nous recommande en effet de ne pas classer la foi que Dieu met en chacun de nous dans les catégories de la vie sentimentale : La foi ne commence pas par un je, un je ressens, ni moins par un j’éprouve ou un j’approuve. La foi commence non pas avec notre « moi-je », mais avec le « C’est en toi que J’ai pris plaisir » souverain de Dieu. La foi que nous « n’avons » pas, mais que nous « avons à recevoir », commence par l’écoute du JE de Dieu.

Ainsi, il est évident que la foi de Dieu et nos sentiments, notre vécu, peuvent souvent être en tension. Car de toute façon, nous vivons ce que nous vivons par nos sentiments, donc nous associons également la foi à nos sentiments.

Quels sentiments sont ainsi « premièrement » liés à la foi ? Des sentiments de « gloire » ? Ou des sentiments de « croix » ?

Voici le choix de spiritualité, le choix de vie que nous avons à faire. -

Nous avons entendu le chant de Jonas, qui nous parle de profondeurs, d’abîme, d’une descente jusqu’aux ancrages des montagnes, jusqu’aux verrous de la terre…

Devant cette descente de Jonas, un sentiment de profondeur peut nous tourmenter. Un sentiment des profondeurs de la nature humaine : Est-ce que nous pouvons ainsi comprendre le fameux « sentiment océanique » décrit par l’écrivain Romain Rolland (Prix Nobel de littérature 1915) ? Car Rolland, qui rechercha sa vie durant un moyen de communion entre les hommes, était animé d’une « sensation de l’infini », d’unité profonde avec le monde. Il expose ce sentiment dans une de ses lettres à Sigmund Freud, le fondateur de la psychanalyse, et il l’appelle le « sentiment océanique ».

Ce sentiment océanique d’après Rolland est un sentiment hors de toute croyance religieuse, et qui restera inconnue au maître de la psychanalyse - de même, d’ailleurs, que la musique laissait de marbre de grand Freud. Ce dernier écrira à Rolland : « Combien me sont étrangers les mondes dans lesquels vous évoluez ! La mystique m’est aussi fermée que la musique ».

C’est déjà curieux que Sigmund Freud n’ait pas pu connaître la profondeur de l’être humain par la musique ! Mais en lui jetant entre les pattes le « sentiment océanique », Rolland a mis Freud dans un embarras encore plus grand dont celui-ci ne réussira jamais vraiment à se dépêtrer.

Freud essaiera de façon peu convaincante d’assimiler le « sentiment océanique » à un retour à la quiétude intra-utérine, mais Rolland fera valoir que le « sentiment océanique » est aussi « une expansion illimitée, positive, consciente d’elle-même » et qu’elle s’accompagne « d’un bien-être souverain, irréductible à une quiétude infantile ».

Mieux, Rolland contre-attaque en retournant contre son ami Freud ses armes de prédilection : « Vous, docteurs de l’Inconscient, au lieu de vous faire, pour mieux le posséder, citoyens de cet empire illimité, vous n’y entrez jamais qu’en étrangers, imbus d’une idée préconçue de la supériorité de la partie dont vous venez… »

En lisant et en écoutant le psaume de Jonas, est-ce que vous avez ressenti ce genre de sentiment océanique ? Est-ce que vous y retrouvez « une expansion illimitée, positive, consciente » de l’être humain, « un bien-être souverain » ?

Pour ce qui me concerne, je trouve dans ce psaume caché dans le livre de Jonas beaucoup plus qu’un sentiment océanique : je parlerai du « sentiment du fond du poisson », pour rester dans l’image de notre lecture. Ce « sentiment du fond du poisson » dépasse de loin le sentiment océanique en profondeur, car il inclut le cri de la souffrance humaine, le cri de la solitude, qui non seulement découvre l’infini, l’illimité, mais qui en souffre. Par le « sentiment du fond du poisson », la proximité de Dieu aura un sens nouveau : car c’est dans l’abîme, dans la souffrance que Dieu sera le plus proche.

Ce psaume de Jonas est un des très grands exemples, dans la Bible hébraïque, pour ce que nous appelons, de par les récits de la passion, la « théologie de la croix ».

Je suis en effet convaincu que ce « cantique des profondeurs » donne au récit du prophète Jonas une tonalité tout à fait différente que celle dont nous avons peut-être l’habitude, qui y voit le portrait d’un prophète rebelle, etc.

C’est dans ce sens que le NT parle du « signe » de Jonas, en évoquant les Ninivites, ces pécheurs invétérés suivant l’histoire biblique, qui se sont convertis en entendant la proclamation, pourtant laconique et désabusée, de Jonas.

L’histoire de Jonas, remonté de l’abîme après trois jours et trois nuits, est relue dans l’Évangile de Matthieu comme l’allusion voilée à ce que les disciples commenceront à comprendre au lendemain de la mort et de la résurrection de Jésus.

Le « sentiment au fond du poisson » recouvre ainsi une dimension bien réelle de la foi : la dimension de l’isolement de Dieu, le sentiment de rupture, d’incertitude et de doute. Car c’est dans le doute, dans la solitude, dans la souffrance, là où Dieu semble absent, là où toute la vie devient terrifiante comme si l’on se trouvait au fond de la mer - c’est dans la crise que Dieu se fait le plus proche de nous.

Jonas s’en rend compte : dans son angoisse et son sentiment d’échec, c’est le monstrueux poisson qui le sauve. Le monstre qui semble d’abord représenter une menace est l’envoyé de Dieu, l’instrument qui obéit à la voix de Dieu. Les trois nuits et trois jours sont un temps de crise, et, en tant que crise, un temps de guérison.

Le « sentiment au fond du poisson », tout en laissant place au cri de la souffrance, est porté par la confiance que le lieu et le temps de la crise appartiennent eux aussi à Dieu.

Ce « sentiment au fond du poisson », cette crise de Jonas, est ainsi au cœur de l’expérience de Dieu dans la Bible. Elle ne met pas en avant un Dieu qui « existe » dans les hauteurs, mais un Dieu qui se fait proche dans nos profondeurs, dans la vie ici-bas.

Cette proximité de Dieu dont nous pouvons faire l’expérience à travers le psaume de Jonas, le théologien protestant et résistant contre le nazisme Dietrich Bonhoeffer l’a connue en prison.

Le « sentiment du fond du poisson » a fait prier et écrire à Bonhoeffer, dans ses « lettres de captivité » de 1944 :

« Le Dieu qui est avec nous est celui qui nous abandonne ! Le Dieu qui nous fait vivre dans le monde, sans l’hypothèse de travail Dieu, est celui devant qui nous nous tenons constamment. Devant Dieu et avec Dieu, nous vivons sans Dieu. Dieu, sur la croix, se laisse chasser hors du monde. Dieu est impuissant et faible dans le monde, et ainsi seulement il est avec nous et nous aide.

Voilà la différence décisive d’avec toutes les religions : (…)

La Bible (…) renvoie à la faiblesse et à la souffrance de Dieu ; seul le Dieu souffrant peut aider.

Être chrétien ne signifie pas être religieux d’une certaine manière, faire quelque chose de soi-même par une méthode quelconque, cela signifie être un être humain (…). Voilà la metanoia (le retournement de l’esprit) que la Bible nous propose : ne pas penser d’abord à ses propres détresses, problèmes, péchés et angoisses, mais se laisser entraîner dans le chemin de Jésus Christ », dans la souffrance de Dieu. Amen.

Created By
Rüdiger Popp
Appreciate

Credits:

Inclut des images créées par jplenio - "sea ocean water" • BreathlessDesign - "sea ocean water" • Jakob Owens - "untitled image" • PublicDomainPictures - "below beneath blue"

Report Abuse

If you feel that this video content violates the Adobe Terms of Use, you may report this content by filling out this quick form.

To report a copyright violation, please follow the DMCA section in the Terms of Use.