Loading

Gilets jaunes : un an de mobilisation dans la Loire

17 novembre 2018 - 17 novembre 2019. La mobilisation des Gilets jaunes a un an... Entre espoirs, colères et violences, le mouvement est passé par de nombreuses phases en douze mois. Nous vous proposons de revivre ces 52 semaines de contestations.

Le début du mouvement, il y a une éternité ?

Dans la Loire, votre journal évoque la naissance des « Gilets jaunes » le 5 novembre 2018. Depuis des semaines, la colère monte face à l’augmentation des prix de l’essence, une exaspération qui s’ajoute à d’autres hausses. Plus globalement, les discours sur les fin de mois difficiles se multiplient. C’est le « ras-le-bol. »

Et déjà se profile la journée de blocage du 17 novembre, premier acte national. Deux semaines auparavant, ils sont plus d’une centaine à se réunir sur le parking Leclerc d’Andrézieux-Bouthéon, gilets jaunes sur le dos. « Des hommes et des femmes, de tout âge » qui affinent une stratégie pour bloquer le pays. Occupations des ronds-points, des stations-services, opérations péage-gratuit : tout est déjà sur la table. Dans les têtes se posent la question de l’après. Sans se douter une seconde que le mouvement perdurera jusqu’au printemps.

Novembre 2018

"L'espoir"

« Le 17 novembre va-t-il faire des petits ? », se demande notre rédaction au lendemain du premier acte des Gilets jaunes.

Comme annoncé depuis le début du mois, par milliers, dans le sud-Loire, dans la plaine du Forez ou dans le Roannais, les Gilets jaunes ont fleuri dans tout le département. Le mouvement, populaire, est sans précédent. Opération escargot ou blocage sur les autoroutes, barrières de péages levées : les manifestants prennent leurs marques. Les revendications sont là, et le mouvement « ne faiblira pas » assurent les référents à l’époque dans le Roannais. Les ronds-points deviennent autant de lieux stratégiques pour attirer les regards. Concerts de klaxon : les automobilistes se prêtent au jeu dans une ambiance le plus souvent festive.

le mouvement a changé leur vie

Brice Telki : « J'ai perdu mon boulot à cause de mon engagement avec les Gilets jaunes »

Il a été longtemps un des leaders du mouvement dans le département, à l’origine de la mobilisation sur les réseaux sociaux, avant de susciter de la méfiance d’autres manifestants. Jusqu’aux menaces personnelles. Au sein des Gilets jaunes, les différents porte-paroles n’auront jamais été ménagés, quitte à bloquer la structuration du mouvement.

Malgré tout, Brice Telki ne regrette pas son engagement, « un exploit » dont il est fier. « Ça a changé carrément ma vie. J'ai été beaucoup sollicité, reçu un tas de courriers de personnes contentes. Le début du mouvement a été magnifique, ça reste historique et ça ne s’arrêtera pas. » Un investissement personnel qui lui pose aujourd’hui des soucis auprès d’employeurs, frileux à l’idée de l’embaucher. « J'ai perdu mon boulot dû à mon engagement avec les Gilets jaunes. Maintenant, quand je postule, je le dis clairement : je suis Gilet jaune à 100%, que ça vous plaise ou non. »

En retrait depuis la fin décembre, le jeune homme a décidé de reprendre du service dans la Loire. « L’essence est au même prix qu’en novembre, l'électricité augmente. Le gouvernement ne nous prend pas au sérieux et préfère se concentrer sur les casseurs et le Fouquet’s. » S’il regrette l’affaiblissement du mouvement depuis janvier, Brice Telki compte sur le rassemblement régional pour remobiliser.

Félix Altobelli : « Je n'étais pas ce genre de mec à donner un euro à un SDF dans la rue. Maintenant, je m'arrête. »

« Je ne m’imaginais pas vivre ça. » En regardant les cinq derniers mois dans le rétroviseur, le Roannais de 26 ans, soudeur, a encore du mal à croire ce qu’il est en train de vivre. « Une ouverture d'esprit sur le monde, sur les gens, la mixité française. Chose qu'on ne peut pas connaître lorsqu'on reste chez soi. Je n'étais pas ce genre de mec à donner un euro à un SDF dans la rue. Maintenant, je m'arrête. » Les vingt actes, il les a tous vécus, tantôt dans son département, tantôt à Paris. Il a vu la violence sur les Champs-Elysées, des manifestants qui scandent « révolution ». « C’est marquant. Quand je vois des familles dont les parents touchent deux Smic et qui ne peuvent acheter que des produits de sous-marque, ça me révolte. »

S’il avoue ne manquer de rien et bien gagner sa vie de son travail, le jeune homme n’est pas décidé à lâcher la lutte de sitôt. Jusqu’à un engagement en politique ? « Des élus m'ont déjà conseillé de le faire parce que je passe bien à la télé. Je ne me pose pas la question pour le moment. »

Décembre 2018

"Le choc"

C’est la stupeur dans le département. Chaque samedi, des milliers de manifestants se regroupent dans le centre-ville de Saint-Etienne. Souvent débutés dans le calme, les regroupements laissent place à des spectacles de désolation dans les rues. « Ce n’est quand même pas les Gilets jaunes qui font ça ? », s’émeuvent des passants. L’incompréhension est totale vis-à-vis d’un mouvement qui a suscité de l’empathie jusqu’alors. Les manifestants se sentent floués. « Des gamins de 12 ans sont venus casser du flic », déplorent certains dans le cortège du 1er décembre. Incendies, boutiques pillées, bombes lacrymogènes, tirs de balles de défense et jeu du chat et de la souris dans les artères de la ville. L’air est irrespirable, le centre est déserté. Les Gilets jaunes s’évertuent à se démarquer des casseurs et commencent à dénoncer les violences policières.

Passe d’arme entre le maire de la ville, Gaël Perdriau, qui déplore des effectifs policiers insuffisants et le préfet. « Il est temps que le président de la République prenne la dimension exacte de la crise qui secoue la France. Les mesures annoncées, faute d’une volonté réelle d’ouvrir des négociations, sont jugées très insuffisantes par les manifestants qui n’ont rien à voir avec les casseurs qui sèment le désordre et créent un sentiment de peur dans nos villes. »

Les événements se répètent les 8 et 15 décembre mais n’entament pas la détermination des Gilets jaunes. En dehors des manifestations, ils occupent toujours pacifiquement les ronds-points, s’organisent et pour certains découvrent « une famille ».

Des commerces en sursis

« Beaucoup de commerces sont à bout de souffle et vont potentiellement fermer leurs portes. » La présidente de Sainté Shopping (fédération de 500 commerces dans le centre de Saint Etienne), Tiffany Fayolle ne veut pas sous-estimer le phénomène. Les commerçants ont vécu un mois de décembre difficile et grève aujourd’hui les trésoreries. « Un mois plombé », pour le président de la Chambre des Métiers et de l’Artisanat (CMA) Bernard Stalter, en visite jeudi dans le département. « Et qui représente 20% du chiffre d’affaires annuel. »

A Saint-Etienne, 70 commerces auraient été directement impactés par de la casse. Côté assureur, « les franchises sont parfois colossales », assure Tiffany Fayolle. Pour les autres, il faut composer avec une diminution de l’activité le week-end depuis vingt semaines. « Il y a eu des reports d'échéance, puis encore des reports. Mais à un moment, il faut payer. Et avec quoi sans chiffres d'affaires et de trésorerie ? », s’inquiète la commerçante. Les seules aides directes sont venues de la CMA : 14 000 euros pour le moment débloqués, puisés dans un Fonds de calamité, à destination de huit commerces. Assez maigre mais bienvenue tout de même. Pour le reste, des dispositions ont été prises par la municipalité : les stationnements et transports gratuits les week-ends de décembre, des exonérations pour les emplacements des forains jusqu’à la mise en place d’une cellule de soutien psychologique.

Ce samedi ressemblera-t-il à un « 8 décembre », journée la plus agitée dans le centre de Saint-Etienne ? « Trop c'est trop, pour Benard Stalter. Notre pays ne peut plus se permettre d'avoir des secteurs d'activité qui ferment complètement les samedis. Il faut que ça s'arrête. »

Rémy Ruiz, gérant d'une boulangerie à Saint-Etienne
"Tous les commerçants ont eu écho d'une fermeture. Par sécurité, on va fermer."

« Les samedis c'est compliqué, on a plus de ventes. On jette des marchandises. On a fermé des journées entières. Avec, un jour, une bombe lacrymo dans le magasin. Les clients sont sortis à l'arrière de la boutique », raconte Rémy Ruiz.

Janvier 2019

"La raison"

Janvier arrive. La neige aussi, avec le Grand débat national. Après les cahiers de doléances mis à disposition dans certaines mairies pour permettre aux citoyens de s’exprimer, le Grand débat va se poursuivre au travers de réunions publiques. Une perspective qui n’enthousiasme guère les Gilets jaunes, pour qui cette initiative relève davantage de « l’enfumage » que d’une réelle opportunité de s'exprimer. Dans le Gier ou le Roannais, les Gilets jaunes s’aventurent dans les débats organisés par les élus locaux mais sortent la plupart du temps déçus. « C’est un exercice nouveau qui est proposé à toute la nation, via les collectivités locales. Aux maires, je dis que nous ne sommes ni des pompiers ni des pyromanes », déclare Jean-François Barnier, président de la fédération des maires de la Loire. Le 21 janvier, les 21 maires du Pays du Gier font cause commune avec les Gilets jaunes pour porter des revendications « au plus haut niveau, avec un poids politique fort ». Justice sociale, fiscale et démocratie participative plus proche des citoyens font l’unanimité.

Côté manifestation, les cortèges s’éclaircissent. Les violences observées en décembre ont découragé certains de venir les samedis. Le 26 janvier au soir, une première « Nuit jaune » est organisée mais n’attire pas les foules. Entre 50 et 100 Gilets jaunes ont poursuivi l’acte XI, place Jean-Jaurès.

Le ric à la sauce "forez"

L'idée est apparue au fil du temps jusqu’à devenir la première revendication des Gilets jaunes : le référendum d’initiative citoyenne (RIC) qui permet à la fois de proposer une loi, d'en retirer une ou de révoquer un élu.

Si les espoirs de mise en place du RIC se sont éloignés progressivement, certains Gilets jaunes n’ont pas abandonné l’idée. Dans la plaine du Forez, un groupe constitué de plus de 200 personnes tentent de l’imposer au niveau local, « à la base ». Dans quatre communes, Magneux-Haute-Rive, Mornand-en-Forez, Chambéon et Chalain-le-Comtal, ils ont décidé de demander l’avis des habitants sur le sujet. Le 7 avril, ils seront appelé au vote dans la salle des fêtes de Magneux, pour ou contre le RIC, précédé deux jours avant par une réunion d’information sur le sujet. Une initiative qui s’inspire directement d’autres ailleurs en France, comme à Saint-Clair-du-Rhône (Isère).

La "RIC team" à Magneux-Haute-Rive

« C'était la première fois de ma vie que j'allais manifester. Et c'est la première fois que je participe à l'organisation d'un RIC. C'est le grand positif du mouvement des Gilets jaunes, ça permet de s'éveiller à la culture politique », se satisfait Benoit. Les manœuvres du groupe suscitent autant de sympathie que de méfiances parmi les élus locaux. Sandrine, aide-soignante et une des instigatrices, pense déjà à la suite. « Peut-être que des référendums locaux pourront s'organiser sur des décisions municipales. On veut montrer que les Gilets jaunes peuvent agir aussi. Les communes embrayeront. » Sylviane, jeune retraitée, veut se persuader que c’est la « fin du système habituel ».

Sylviane, jeune retraitée, glisse un bulletin de vote dans les boîtes aux lettres des habitants. Le 7 avril, ils devront se prononcer "pour" ou "contre" le RIC au niveau local.

février 2019

"L'usure"

Comment réinventer un mouvement qui semble s’émousser ? Apparus dès le début du mouvement, les baraquements sur les ronds-points de Saint-Etienne et de Firminy ont été démantelés, donnant l’impression d’une petite mort. À Saint-Etienne et Roanne, la mobilisation se stabilise à quelques centaines de manifestants. « C’est sur le long terme que ça va marcher », veut se persuader Farid. Une timide convergence s'est opérée le 5 février avec les syndicats. Dans les cortèges, les messages vindicatifs à l’encontre d’Emmanuel Macron et de Chistophe Castaner sont toujours là mais les revendications des premiers temps s’estompent, laissant la place à une certaine routine.

Dans la région pourtant, les stratégies évoluent. Désormais, les manifestants tentent de se rassembler dans une seule ville les week-ends. Tour à tour Valence, Clermont-Ferrand, Lyon, Annonay. Les Ligériens tentent désormais de trouver un second souffle en dehors du département.

Rond-point : le repaire

Un assemblage de palettes, de toiles, de parquets qui forment de véritables habitations de fortune. « Une colocation » pour certains, « une famille » pour d’autres. Et surtout de la solidarité dont peu était coutumier jusqu’alors. Les ronds-points ont été le théâtre de nouvelles amitiés et même de formation de couples. Sans oublier les ruptures, dues aux trop lourds investissements. Le 17 novembre, ils ne s’imaginaient sans doute pas se retrouver des semaines plus tard au beau milieu d’une circulation dense parfois, ou passer des nuits autour d’un poêle. Les Gilets jaunes se relaient jour et nuit pour faire vivre le feu de la mobilisation. Et reçoivent quantité de nourritures. « On mange mieux que chez nous », selon un occupant.

Progressivement, les ronds-points ont été évacués dans le département. Seuls subsistent quelques guérites dans la plaine du Forez. Ailleurs, la végétation reprend sa place.

Mars à juin 2019

"Retour au calme"

L'arrivée du mois de mars et du printemps ont signé le retour au calme pour la mobilisation des Gilets jaunes dans le département. Chaque samedi, le nombre de manifestants est en chute libre. Ils étaient encore 300, au début du mois de mars, à se réunir sur la place du Peuple de Saint-Etienne, puis plus qu'une quarantaine en juin. A Roanne aussi, une poignée de manifestants ont tenu bon, encore et encore. Seul le rassemblement régional du 9 mars, au Puy-en-Velay, a attiré un peu plus de monde dans les rues, avec quelque 2 500 Gilets jaunes, sans pour autant retrouver la ferveur des débuts du mouvement. « On est toujours là », chantaient néanmoins quelques Gilets jaunes le 25 mai à Saint-Etienne pour l'acte 28. Doucement, le mouvement s'est mis en sommeil.

Des bébés Gilets jaunes

Une nouvelle génération de Gilets jaunes pointe déjà le bout de son nez. Un peu plus de neuf moi après le début du mouvement, le petit Ayden a vu le jour. Ses parents se sont rencontrés sur le rond-point de Monthieu à Saint-Etienne.

« On a déjà gagné, nous avons des bébés Gilets jaunes, se réjouissait Stéphane, figure du mouvement dans la Loire. Les gens ont arrêté de regarder la télévision, sont allés sur les ronds-points pour se parler. Il y a un sentiment d'appartenance. »

Car, si les ronds-points se sont vidés de leurs apparats jaunes, par affinité, certains continuent de se voir régulièrement au domicile des uns des autres.

OCTOBRE 2019

"De retour ?"

Dans la Loire et la Haute-Loire, les Gilets jaunes veulent relancer un mouvement mis en sommeil pendant l'été. Avec la rentrée, les banderoles ont fleuri un peu partout et notamment au bord des routes de l'Yssingelais pour inciter à la reprise des manifestations. Avec en ligne de mire... les élections municipales de 2020.

Samedi 26 octobre, à trois semaines de leur premier anniversaire, les Gilets jaunes de la Loire ont tenté de remobiliser leurs troupes avec une manifestation régionale à Saint-Etienne. Environ 500 manifestants ont participé à cet acte 50. Cela faisait bien longtemps que les rues stéphanoises n’avaient pas connu telle mobilisation de Gilets jaunes.

Et maintenant ?

Réalisation : Jérémy Pain / Photographes : Charly Jurine, Frédéric Chambert, Philippe Vacher, Jérémy Pain, Yvan Dené, Yves Salvat, Fabien Hisbacq, Jérôme Delaby, Charles-Antoine Jaubert, Blandine Baudier, Kévin Triet, Antoine Garapon