Le procès d’une tuerie RETOUR SUR LE DRAME SURVENU A ROYE EN AOUT 2015

En milieu d’après-midi le 25 août 2015, la ville de Roye dans la Somme est plongée dans l’horreur.

Une tuerie au fusil de chasse sur l’aire des gens du voyage proche de la brigade de gendarmerie fait quatre morts : trois personnes de la communauté et un gendarme. Ils ont été abattus dans une caravane ou à proximité.

C’est l’acte insensé d’un homme de 73 ans, un ancien forain hébergé dans le camp. Lourdement alcoolisé et armé d’un fusil de chasse, il AVAIT agi à la suite d’un banal différend.

Son procès se tient aux assises à Amiens à partir du mardi 25 avril.

Par Tony Poulain

La caravane marquée par les tirs, ici lors de la reconstitution judiciaire (photo D. TOUCHART)

Marcel Ruffet était un habitant sans histoire de l’aire d’accueil des gens du voyage, où il avait posé sa caravane après une vie de labeur, forain aux beaux jours, saisonnier l’hiver, quand il revenait du côté de Montdidier (son père, également forain, était natif de Contoire-Hamel). Ce passionné de chasse et de pêche y vivait seul depuis son divorce et s‘acquittait régulièrement de ses factures d’eau et d’électricité. Des témoins le décrivent comme un gros buveur et également comme autoritaire, sujet à des coups de sang, mais son casier judiciaire était vierge.

Le 25 août, il boit dès le matin avec un copain avec qui il finit par se battre en début d’après-midi. C’est alors qu’il croise Michel Baumgaertner. Cet homme né en 1968 fait figure de chef de clan dans la communauté des gens du voyage. Il vit non loin de là, à Bouchoir, mais se rend régulièrement sur l’aire où trois de ses fils ont installé leurs caravanes. Parmi eux se trouve Mason, qui vit avec sa femme Mallaurie Beauvais, née en 1996 à Péronne et leurs deux enfants, Dawson, né en 2012, et Lovely, née en janvier 2015. Leur caravane jouxte celle de Ruffet.

Rien ne le détournera, même quand il devra revenir chez lui pour reprendre des munitions

En juin 2014, un différend, pour un motif encore flou (injures ou allusions sexuelles) a opposé Marcel et Michel Baumgaertner. Depuis, le forain rumine des idées de vengeances, d’autant qu’il soupçonne le clan honni de branchements sauvages sur ses compteurs d’eau ou d’électricité.

Le mardi 25 vers 16 h 30, sa colère explose. Il se saisit de son fusil calibre 12 et s’acharne sur Michel, dit «Mario». Ce dernier tente de se cacher derrière une haie mais Ruffet le poursuit jusqu’à l’achever au sol. Ensuite, c’est une sorte de folie meurtrière qui l’anime, quand bien même les experts ont estimé que son état psychique n’avait ni aboli, ni altéré son discernement. Rien ne le détournera, même quand il devra revenir chez lui pour reprendre des munitions. Il tire sur les sanitaires, sur Brandon, un autre fils de Michel, qui s’enfuit, sur la caravane où s’est réfugiée Mallaury avec ses deux enfants et enfin dans la caravane, où la jeune femme et sa petite fille sont tuées tandis que Dawson est grièvement blessé.

De nombreux médias avaient fait la route jusu'à Roye pour couvrir cette actualité sanglante.

Marcel Ruffet retourne alors à sa caravane, à laquelle il met le feu, après avoir pris la précaution de détacher son chien. Puis il marche, sans cesser de tirer, vers les gendarmes, dont la brigade est toute proche, et les policiers municipaux. Laurent Pruvot, un membre de la brigade rapide d’intervention, originaire d’Amiens où il était né en 1971, est mortellement touché. Sur la zone, les enquêteurs retrouveront quarante douilles percutées et éléments de munition de calibre12.

«Que j’en aie tué un ou dix, c’est pareil, c’est tous des merdes»

Spontanément, au premier pompier qui le secourt, Marcel Ruffet demande avec insistance combien de personnes il a tué et confie qu’il ne regrette rien: «Que j’en aie tué un ou dix, c’est pareil, c’est tous des merdes». Ce cynisme teinté de provocation sera constant, lors de son audition par les gendarmes de même que pendant une reconstitution sous haute tension, le 22janvier 2016. À nouveau, l’ex-forain exprimait sa haine des gens du voyage tout en concédant quelques remords d’avoir tué un gendarme.

Une messe avait été donnée en souvenir des 4 victimes. (photo DOMINIQUE TOUCHART)
(photo DOMINIQUE TOUCHART)

Témoignages à l'époque: «Jamais de problème» dans ce camp de nomades

«Je suis sorti car j’ai entendu les pompiers et les gendarmes, témoignait juste après l'incident cet homme de 56 ans, voisin du lieu de la tuerie. Au départ, j’ai pensé qu’il y avait eu un accident sur l’autoroute, car ici, on entend des sirènes à longueur de journée. Mais quand j’ai vu tout ce monde, je me suis douté qu’il se passait quelque chose d’important. On voyait une caravane qui fumait. Ça fait peur, on a l’impression de ne plus être à l’abri nulle part.»

« Il s’agit d’une aire d’accueil communale gérée par une association accueillant une quarantaine de gens du voyage semi-sédentarisés. Ils y vivent depuis plusieurs années dans des caravanes. Jusqu’à maintenant, il n’y avait pas eu de problèmes », soulignait la préfecture. Les voisins insistaient sur la discrétion des occupants de l’aire d’accueil. «Il n’y a jamais eu de problème, confirmait le quinquagénaire. Mais ce genre de chose peut arriver partout, d’un seul coup.» « Nous n’avions jamais vu ça, témoignait cette Royenne vivant dans un autre quartier de la ville. Je suis venue ici car ma tante y habite, et je voulais m’assurer qu’elle allait bien. »

Pour les commerçants des alentours, la situation ressemblait à du jamais-vu. «Nous n’avons aucun souci avec les gens du voyage alors que nous travaillons à côté, indiquent des salariées du restaurant Poivre rouge, quasiment en face de l’aire d’accueil. Il n’y a jamais rien, à part de la petite délinquance.»

Le CHU d’Amiens PLAcé sous haute protection

Dans les heures suivant le drame de Roye, l’entrée du CHU d’Amiens, qui a recueilli les blessés de la fusillade dont le tireur, a pris des airs de caserne. L’accès était très réglementé. Seul le personnel médical et d’urgence pouvait pénétrer dans l’enceinte. Quelques visiteurs pouvaient également entrer, mais après vérifications.

Dès le rond-point permettant d’accéder à l’hôpital, une vingtaine de policiers montaient la garde, filtrant et orientant les automobilistes. Certains étaient vêtus de tenues anti-émeutes et d’armes de type pistolet-mitrailleur. Ils portaient également des gilets pare-balles.

Près de la guérite de l’établissement, six policiers de la brigade anticriminalité protégés aussi par des gilets veillaient avec des fusils à pompe ou des lance-balles.

Un ballet d’hélicoptères a survolé le CHU. Selon des témoignages, l’entrée aux urgences était surveillée par les forces l’ordre, notamment devant les urgences vitales

Des journalistes lynchés, une autoroute bloquée

La fusillade mortelle de Roye, ou plutôt les événements qui l’ont suivie, a déjà fait l’objet de deux procédures judiciaires lors desquelles les gens du voyage figuraient non pas sur le banc des parties civiles – où ils prendront place cette semaine – mais dans le box des accusés.

Des journalistes avaient été frappés

Le 3 novembre 2015, Joël et Brandon Baumgaertner, respectivement frère et fils de Michel, ont été condamnés à six mois de prison avec sursis pour s’en être pris physiquement à deux journalistes des radios RTL et Europe 1, le soir même de la tuerie. Nos deux confrères se tenaient à l’écart de l’aire d’accueil, dans l’attente de la conférence de presse du procureur, quand les deux condamnés, visiblement plutôt énervés par la présence de caméras de télévision, les avaient lynchés.

Le blocage de l'A1 avait fait la Une des TV (photos DOMINIQUE TOUCHART)

Le 5 février 2016, dix voyageurs avaient écopé de peines de prison ferme (4 à 18 mois) mais sans mandat de dépôt. Avec une cinquantaine de comparses, ils avaient bloqué l’autoroute A1 pendant quatorze heures d’affilée, dans la nuit du 28 au 29 août 2015. Ils entendaient protester contre la décision d’un juge de la liberté et de la détention de ne pas autoriser un des fils de Michel Baumgaertner à sortir de prison afin d’assister aux obsèques de son père (il obtiendra ce droit en appel quelques jours plus tard).

L’affaire avait pris une tournure politique. Les syndicats de police et l’opposition de droite avaient reproché au pouvoir socialiste l’inaction des forces de l’ordre, tandis que des arbres étaient coupés et la chaussée de l’autoroute dégradée, et des milliers d’automobilistes bloqués un jour de retour de vacances. «Soixante personnes en bloquent des milliers. Mais où est donc l’autorité de l’État?», s’était interrogé le député des Républicains, Alain Gest.

La préfète de Picardie Nicole Klein et le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve avaient assumé. Une intervention aurait pu entraîner «des débordements», avait souligné la première quand le second se félicitait que «dans le cadre d’un climat particulièrement tendu, la crise (ait) finalement pu être gérée sans faire d’autres blessés».

(photo AFP)

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Courrier Picard
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