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Le collage Dans le cadre de l'exposition de Germaine Hoffmann, "Die Zeit ist ein Gieriger Hund", du 03.10 au 29.11.2020

Depuis plus de cinquante ans, l’artiste Germaine Hoffmann retravaille et affine son style. C’est en 1968 qu’elle commence à participer régulièrement à un grand nombre de cours d’été et du soir. Elle utilise principalement la technique du collage mais expérimente aussi avec les couleurs, images, matériaux et supports divers. Germaine Hoffmann transforme et réarrange les objets du quotidien, ses œuvres exprimant à la fois une présence et une certaine solitude. Dans ses œuvres, l’artiste se confronte au « moi » et à la notion de l’identité au sens large. Ses collages colorés combinent formes géométriques et organiques, évoquant à la fois l’abstraction et la figuration.

Dans le travail de Germaine Hoffmann, la technique du collage permet une grande variété de motifs et de combinaisons. Selon les époques et les courants artistiques, l’approche du collage a changé et évolué, s’immisçant non seulement dans le domaine de la peinture mais dans presque tous les autres arts, que ce soient la sculpture, la photographie et même la vidéo.

La naissance du collage

Dans un premier temps, le collage est une technique de combinaison de différents matériaux au moyen de colle. Bien que pratiqué depuis très longtemps, le collage n’a connu son essor qu’avec la modernité, au début du XXe siècle. Profitant d’évolutions techniques et philosophiques, beaucoup d’artistes s’éloignent de l’idée de représentation naturaliste et réaliste du monde pour s’interroger davantage sur la forme et la couleur.

Le premier collage reconnu comme tel est la Nature morte à la chaise cannée, réalisé en 1912 par Pablo Picasso dans lequel l’artiste a combiné un certain nombre d’objets du quotidien avec de la peinture. L’intégration d’un fragment d’objet dans le tableau renvoie à l’objet lui-même et devient son signifié. Dans l’exemple ci-dessous, Picasso a récupéré une toile cirée imprimée avec la structure d’une chaise cannée. Cette toile cirée évoque donc l'objet chaise. La peinture quitte la surface et entre dans l’espace, s'éloignant ainsi du tableau pour se rapprocher d’un objet en soi.

Ce concept de collage entre peinture, images et objets se poursuit dans les années 1950 avec l’avènement du Pop Art aux États-Unis. L’artiste Robert Rauschenberg a produit de nombreux Combine Paintings : des peintures auxquelles il a ajouté d’autres matériaux tels que des tissus, des photographies mais également des parties de meubles ou même des taxidermies. Avec cette combinaison, il souhaite rompre avec l’art académique et se rapprocher du peuple et du quotidien.

Le collage pour un art hors normes

Durant la Première Guerre mondiale, une nouvelle tendance artistique voit le jour : le dadaïsme. Souhaitant remettre en cause les normes établies et les hiérarchies (autant dans l’art que dans la société), ce courant est marqué, entre autres, par l’absurdité, l’humour, la dérision et la provocation.

Les dadaïstes utilisent des vieux journaux, des publicités et des affiches pour créer des associations inédites. En sortant l’image de son cadre initial pour la recontextualiser, ils lui donnent un sens nouveau. Cette démarche va révolutionner la pratique artistique au XXe siècle.

Hannah Höch, Flucht, 1931

De plus, DADA s’oppose au « beau » et à l’individualité de l’artiste. Chacun peut être artiste, tout peut devenir art. Les objets manufacturés s’immiscent dans les œuvres (ready-made), remettant en cause le statut de l’art et celui de l’artiste.

Kurt Schwitters, Merz ABCD, 1923-1924

Cette désacralisation de l’art n’existe pas uniquement sur papier ou sur toile. Marcel Duchamp a été le premier à combiner des objets (les assemblages). En les déplaçant dans le champ de l’art, il les a privés de leur sens et de leur fonction d’origine.

Le collage pour détourner le sens

La technique du collage a été largement répandue chez les surréalistes au cours des années 1960. Cependant, l’association d’éléments hétéroclites a plutôt vocation ici à créer des liens avec l’inconscient. Pour le poète Louis Aragon, cette pratique peut même mettre la peinture au défi.

Salvador Dalí construit notamment des univers très étranges et énigmatiques dans ses tableaux. Son art est influencé par ses propres fantasmes, désirs et phobies, qu’il intègre à ses peintures. Dans Bureaucrate moyen atmosphérocéphale, dans l’attitude de traire du lait d’une harpe crânienne, plusieurs sens et interprétations coexistent : le rapport à la naissance et à la mort, l’érotisme (féminin et masculin), la maternité. L’esthétique du rêve ou de l’inconscient semblent dominer bien que dans le même temps, on retrouve des éléments évoquant le romantisme ou le symbolisme, multipliant encore davantage les interprétations. Jusqu’à son titre, l’œuvre utilise donc la technique du collage (d’images, d’idées, de mots).

Man Ray s’est servi du collage dans le domaine de la photographie. Dans les années 1920, il utilise la technique du rayogramme. Ce sont des photographies prises sans appareil photo. Il suffit de placer des objets sur un papier photosensible, puis d’exposer le tout à la lumière directe pour obtenir une image de la silhouette des objets. Ainsi, l’artiste peut « photographier » de nombreux éléments différents, en une seule image. Il crée des photographies impossibles à obtenir autrement, ouvrant tout un champ d’interprétations possibles.

Pour les surréalistes, la découverte de l’inconscient (collectif cette fois) se pratique également sous la forme d’un jeu : le cadavre exquis. Se créant à plusieurs, le cadavre exquis consiste à continuer le travail de son prédécesseur en y ajoutant une image (dessin ou découpage), jusqu’à obtention d’une forme imprévue, absurde. Suivant le même principe, on peut créer un cadavre exquis avec les mots, pour aboutir à des phrases insolites et au fort pouvoir poétique.

André Breton, Jacqueline Lamba, Yves Tanguy, Cadavre exquis, 7 février 1938.

Le collage dans les autres arts

Au-delà de la simple technique, le collage existe donc avant tout dans l’idée de l’association d’éléments. Ainsi on retrouve ce principe dans de nombreuses autres disciplines artistiques, jusqu’aux plus actuelles.

Dans la littérature

Le principe de découpage et de reconstruction d’éléments divers n’existe pas uniquement dans les arts visuels. En littérature, plusieurs poètes ont expérimenté le cut-up dans les années 1960, notamment William S. Burroughs. Le cut-up signifie littéralement le « découpé » : différentes parties d’un texte (ou de plusieurs textes) sont morcelées et ensuite recombinées. Stylistiquement, le cut-up évoque autant le Pop Art que le surréalisme. L’accident, le hasard et l’inconscient y jouent un rôle important. Cette technique représente une manière différente et alternative de penser le langage.

Dans le cinéma

L’effet Koulechov est une technique cinématographique utilisée pour orienter le sens des plans à travers le montage. Dépendant des plans qui se succèdent dans un certain ordre, le spectateur interprète les images différemment. Ce concept a été initié par le réalisateur Lev Koulechov au début du XXe siècle. Lors d'une expérience, le cinéaste a créé trois suites de deux plans, chacune commençant par le même gros plan du visage d’un acteur pour se terminer par une image différente. Bien que l’expression de l’acteur soit toujours la même, le spectateur y associe des sentiments différents en fonction du plan qui suivait (en l’occurrence la tristesse, l’appétit et la tendresse). Ainsi, par le montage, qui devient une sorte de collage sémantique, Koulechov prouve que la combinaison des plans va influer sur l’interprétation du spectateur.

Le film Steps, réalisé en 1987 par le régisseur Zbigniew Rybczyński (aussi appelé Zbig), est un autre exemple de collage dans le domaine du cinéma. En utilisant la célèbre scène des escaliers d’Odessa, dans le film Le Cuirassé Potemkine (Serguei Eisenstein, 1925), Zbig a créé un montage (avec la technique du green screen) avec des touristes qui s’incrustent dans la scène du film. L’artiste crée un contraste saisissant aussi bien dans le sens que dans l’esthétique, entre le drame de la scène originale en noir et blanc et l’intervention comique des touristes en couleur.

Dans la musique

Pierre Schaeffer (1910-1995) est un compositeur français et inventeur de la musique concrète. Le principe est d’utiliser des éléments préenregistrés (des sons d’instruments mais aussi des bruits quotidiens), puis de les assembler dans une pièce. Grâce aux évolutions technologiques, les sons peuvent être transformés, étirés, inversés, mis en boucle, etc. Cette technique a été largement utilisée dans les années 1960, notamment par les Beatles. Citons Revolution 9, un long collage de sons non musicaux composé par John Lennon et Yoko Ono et inspiré de l’avant garde artistique new-yorkaise.

Le collage aujourd’hui

Si le principe du collage a d’abord été d’assembler des éléments grâce à de la colle, il a rapidement fait exploser toutes les barrières pour se répandre dans toutes les disciplines artistiques – arts visuels et plastiques (y compris les installations), cinéma, littérature et musique (d’ailleurs, le principe du sampling est la base des musiques actuelles comme le hip-hop et la musique électronique) –, permettant une créativité illimitée aux artistes. Ainsi, le collage a, d’une certaine manière, suivi l’évolution de la société, préfigurant la multiplication des écrans et de l’information, l’avènement du monde des images et d’Internet.

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Germaine Hoffmann - Die Zeit ist ein gieriger Hund

03.10 - 29.11.2020

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