Une fusion sans effusions Réforme territoriale

Par Denis Desbleds

La réforme adossant la Picardie au Nord-Pas-de-Calais avait été accueillie avec inquiétude. Au cœur de la nouvelle région, la vie continue...

Qu’a changé, dans la vie des gens, la réforme territoriale, qui a vu le nombre de régions passer de 22 à 13 en France métropolitaine? Pour tenter de le savoir, un an et trois mois après la disparition de la Picardie en tant que région - même son nom a été effacé -, le Courrier picard s’est rendu à Éclusier-Vaux, Suzanne et Maricourt.

Pourquoi? Parce que ces trois villages de l’est de la Somme constituent le centre géographique de la région des Hauts-de-France. C’est le très sérieux Institut national de l’information géographique et forestière, plus connu sous le nom d’IGN, qui l’a établi: le centre de la région se trouve aux confins des trois villages, selon la méthode de calcul du centre de gravité d’une surface

Éclusier-Vaux, Suzanne et Maricourt, en Haute Somme, sont le coeur géographique des Hauts-de-France.
À Eclusier-Vaux, dans l'Est de la Somme, centre géographique de la région Hauts-de-France.
  • Maricourt, sur le plateau Première étape du périple, Maricourt (180 habitants). Contrairement à Éclusier-Vaux et à Suzanne qui tutoient, dans la vallée, le fleuve Somme et ses étangs, Maricourt est situé sur le plateau, à la croisée des routes départementales 938 et 197. «C’est le point de jonction des armées française et britannique, au début de la bataille de la Somme en 1916», explique le maire, Bernard Guillemont. Côté activités, on y trouve un bar-tabac, un petit transporteur routier, le laboratoire des établissements Leconte viandes, un carreleur. «Le garage a fermé il y a quinze jours, pour cause de retraite», note Bernard Guillemont. Parmi les attraits touristiques, l’église, avec ses vitraux art déco en cours de rénovation, un projet qui passionne Dominique Guillemont, femme du maire et conseillère municipale.

Pour Bernard Guillemont, c’est sûr et certain, le centre géographique des Hauts-de-France se situe bien à Maricourt. Sur une carte d’IGN, le maire trace deux lignes et montre le point exact: «C’est dans un champ exploité par Xavier Flinois, mon adjoint». Un champ situé le long de la route de Suzanne, où Xavier Flinois a planté de l’orge d’hiver. «Maricourt est situé à 45 km d’Amiens, de Saint-Quentin, et de Cambrai. C’est normal qu’il soit au centre de la grande région. C’est un point de jonction, on vous dit», sourit le maire.

«C’est le centre de rien du tout, tranche Patrice Duflos, 63 ans, dit Papy. Je suis Picard, pour toujours».
Au chant du coq, le bar-tabac de Maricourt.

Au bar-tabac-dépôt de pain «Au chant du coq», un lieu de vie ouvert de 7 à 19 heures, sauf le dimanche et le mardi après-midi, les habitués discutent de tout et de rien, mais pas du centre géographique de la région Hauts-de-France. «C’est le centre de rien du tout», tranche Patrice Duflos, 63 ans, dit Papy. «Je suis Picard, pour toujours».

Deux pêcheurs poussent la porte. Le bar-tabac-dépôt de pain-épicerie possède aussi un beau rayon d’articles de pêche et est dépositaire des permis de pêche de l’association de Bray-sur-Somme. Thierry Royon est venu d’Haplincourt, dans le Pas-de-Calais. «Les cartes grises sont devenues moins chères avec la fusion, mais pourquoi tout n’est pas uniformisé, alors?», s’interroge-t-il. «Les cartes de pêche, par exemple

«Le fait que Maricourt soit l’un des trois villages du centre de la région n’est pas rentré dans les têtes», estime Caty Laignel, la patronne d’Au chant du coq. «Ça n’a pas bouleversé les gens ici».

Le château de Suzanne.
  • Suzanne, tourisme nature Même sentiment à Suzanne (200 habitants), qu’on rejoint en prenant la départementale 197 qui descend vers la vallée de la Somme, et, donc, tout près du champ de Xavier Flinois. «Le centre de la région n’a rien apporté de plus qu’on n’avait déjà», assure Bernard Bories, le patron, depuis vingt ans, de l’Auberge de Suzanne. Entre le tourisme de mémoire, qui concerne les villages du plateau, comme Maricourt, mais qui profite à la vallée vu le faible nombre de restaurants du secteur, et le tourisme de nature (randonneurs, pêcheurs, chasseurs), l’Auberge de Suzanne ne manque pas de clients.
  • Éclusier-Vaux, village double On pousse vers Éclusier-Vaux (141 habitants en comptant les résidents secondaires, moins de cent à l’année), village singulier même s’il est double: une mairie, perdue au milieu des champs, mais deux églises, deux cimetières, de part et d’autre de la Somme, un restaurant ouvert, en saison, dans l’une des maisons de la Vallée de la Somme réhabilitées par le conseil départemental, une Maison familiale rurale (enseignement agricole), une anguillère qui permet d’étudier les anguilles. «Le bâtiment de la mairie et de l’école a été construit à cet endroit pour que les enfants d’Éclusier et ceux de Vaux aient la même distance à parcourir pour s’y rendre», explique Daniel Derly, maire de 1983 à 2014 (cinq mandats).
«Le centre géographique des Hauts-de-France? Je ne sais pas comment on pourrait l’exploiter», résume Daniel Derly, ex-maire d'Eclusier-Vaux.

«Le centre géographique des Hauts-de-France? Je ne sais pas comment on pourrait l’exploiter», résume Daniel Derly. «J’avais mis les coordonnées exactes dans le bulletin municipal, je ne sais même pas si un seul habitant est allé voir. » «Ce n’est pas au centre d’un village, ni près de la route et pour l’instant, il n’y a rien à voir là-bas», déplore l’ancien maire. Qui doute de la thèse défendue par Bernard Guillemont, le maire de Maricourt: «Pour moi, le centre géographique ne se trouve pas dans ce champ mais au bout d’un chemin».

«On n’a pas encore joué la carte du centre géographique», confirme Laëtitia Dehan, maire actuelle d’Éclusier-Vaux. «Nous avons beaucoup de projets en cours, ce n’est pas toujours facile pour une petite commune». Pour Daniel Derly, «les trois villages devraient réfléchir ensemble». Pourquoi pas au-delà, conclut Stéphane Demilly, président de la communauté de communes du Pays du Coquelicot, dont les trois villages font partie: «Nous avons surtout fait des efforts sur le tourisme du souvenir, pour le centenaire de la Première Guerre mondiale, et nous avons déjà développé le tourisme de nature mais le Pays du Coquelicot et la Région pourraient s’associer pour le centre des Hauts-de-France. Il faudrait prendre les services d’un géographe, pour l’établir de manière incontestable, puis ériger une stèle ou planter un arbre».

Amiens, la grande perdante?

Il y a les impressions, comme celle des restaurants situés près de la rue de la République, à Amiens, cœur stratégique des services publics, moins bondés, à l’heure du midi, qu’avant la fusion. Et les chiffres, même si tout le monde n’est pas d’accord.

Selon l’État, Amiens, en perdant son statut de capitale régionale, a perdu au passage 1% de fonctionnaires. En juillet 2015, Amiens comptait un peu moins de 1500 agents de l’État travaillant sur des missions régionales, hors enseignants, policiers, gendarmes et militaires.

Selon la préfecture de Région, désormais basée à Lille, les Hauts-de-France comptent 5 600 fonctionnaires d’État. «531 sont concernés par une mobilité fonctionnelle sans changement de lieu de travail, 96 par une mobilité géographique qui se fera d’ici 2018, dont 43 d’Amiens vers Lille et 10 de Lille vers Amiens», indiquait la préfecture en janvier 2017. En fin de réforme, le ratio des fonctionnaires d’État se composera comme suit: 67% basés à Lille, contre 33% à Amiens. Quand Brigitte Fouré, maire d’Amiens et vice-présidente de la Région chargée de la fusion, estimait il y a quelques mois à 119 le nombre de fonctionnaires amiénois partis à Lille, ce que conteste Michel Lalande, l’actuel préfet de Région.

Il n’empêche, selon le syndicat CGT de l’Insee, Amiens a réellement perdu sur plusieurs facteurs. Par exemple, l’encadrement supérieur de l’Insee, officiellement en poste à Amiens, passerait la moitié de son temps de travail à Lille. À la Draaf, direction régionale de l’agriculture, dont le siège est resté à Amiens, le centre de gravité se déplacerait aussi, progressivement, vers Lille.

Fusion à tous les étages

Services publics

Côté services publics, Lille a obtenu la quasi-totalité des directions: Direccte (direction régionale des entreprises, de la concurrence,de la consommation, du travail et de l’emploi); Drac (affaires culturelles), Dreal (environnement, aménagement et logement), Sgar (secrétariat général aux affaires régionales), ARS (Agence régionale de santé); Insee (institut national de la statistique).

En contrepartie (sic), Amiens conserve la Direction régionale de l’agriculture et des forêts (Draaf) et celle de Jeunesse et sports.

La plate-forme nationale de validation des titres, promise à Amiens par Manuel Valls, alors Premier ministre, n’a pas encore vu le jour. 100 emplois étaient prévus. Arras, chef-lieu du Pas-de-Calais, mais qui n’était pas capitale régionale, a obtenu aussi une part du gâteau, et 45 emplois au passage. 45 de moins pour Amiens, donc.

Conseil régional

Côté conseil régional, le nombre d’élus est resté le même qu’avant la réforme, soit 113 pour le Nord-Pas-de-Calais et 57 pour la Picardie. Pour les agents, ils sont 9210, dont 6200 travaillent dans les lycées et les ports, où la fusion n’a pas eu beaucoup d’impact. 3027 travaillent dans les services centraux du conseil régional, dont deux tiers à Lille et un tiers à Amiens. Les postes de directeurs généraux sont passés de 23 à 15 et les directions de service de 71 à 40. 42 départs (départs à la retraite et mutualisations) n’ont pas été remplacés depuis la fusion.

Entreprises

Les entreprises privées n’étaient pas forcément calées sur l’organisation administrative des anciennes régions, mais par rapport à leurs marchés. Pour certaines, il n’y a pas eu encore de changement. A contrario, par exemple, les Caisses d’Épargne de Picardie et du Nord vont fusionner, dans quelques semaines. Le siège est à Lille, même si des services resteront en Picardie. La direction régionale de la SNCF, entreprise publique, est désormais lilloise.

Sports

La fusion des régions a eu des conséquences sur des ligues sportives: toutes ont ou vont fusionner, ou des événements. Par exemple, le tour de Picardie cycliste disparaît, avec une dernière édition en 2016. Dès cette année, il y aura une seule épreuve de ce niveau, Les 4 jours de Dunkerque - Grand prix des Hauts-de-France. La Région ne voulait pas subventionner deux épreuves similaires.

Associations

Ici aussi, des fusions et rapprochements ont eu lieu. Atmo Picardie, qui mesure la qualité de l’air, est devenue Atmo Hauts-de-France. L’opération Som’propre, initiée par les chasseurs et pêcheurs de la Somme pour nettoyer la nature, a pris une dimension régionale, devenant Hauts-de-France propres. Elle aura lieu les 18 et 19 mars.

Un village a quitté la région

Le village de Gernicourt, dans l’Aisne, a fusionné avec celui de Cormicy, dans la Marne. Par conséquent, les Hauts-de-France ont perdu une commune, au profit du Grand Est, le 1er janvier 2017.

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Courrier Picard
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Credits:

Fred Haslin, Fred Douchet, Dominique Touchart

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