Fillon défie leur foi

Une militante à bout de nerfs, des élus locaux incrédules, un filloniste discipliné : la droite doute. Les soupçons d’emplois fictifs plombent la campagne et troublent la droite. La foi des électeurs de François Fillon chancelle.

Soutiens de François Fillon au Trocadéro, à Paris, le 5 mars 2017. Photo : Maxime Matthys

« Je n’en peux plus », lance Claire à son voisin devant le Simply Market de Maurepas. L’infirmière porte un imperméable et un cabas, fatigués. Elle milite pour l’ancien Premier ministre de Nicolas Sarkozy. Depuis les révélations du Canard enchaîné sur les emplois présumés fictifs de Penelope Fillon, Claire est à bout : « L’autre jour, j’étais à peine entrée dans le hall d’un immeuble avec mes tracts, on m’a encore dit : “Ah non, pas Fillon, le voleur !” » Au marché de Maurepas ce samedi-là, les soutiens de François Fillon sont absents.

« J’ai fait annuler la diffusion de tracts ce matin. On aurait été inaudibles », dit Grégory Garestier, le maire de la ville, élu sous l’étiquette Les Républicains. Entouré par deux adjoints et Jean-Frédéric Poisson, député des Yvelines, il discute. Conjectures et paris incertains se font à voix basse, autour d’un gobelet de cidre et d’une part de quiche, lors d’une exposition au club de philatélie. « Ici, c’est la droite normale », sourit l’édile. Coincés entre Trappes et la forêt de Rambouillet, 19 000 habitants vivent entre barres et pavillons. « La circonscription est stable », dit l’adjointe. Un seul député de gauche en trente ans, une parenthèse de deux ans.

Les défections en cascade et les coups de chauffe du QG de campagne sont loin. Le maire est fidèle : « Dans une période de turbulences, on n’abandonne pas le pilote. Sinon on s’écrase. » Il dit la frustration et la déception des siens : « On nous vole notre victoire ! Dix-sept militants devaient distribuer des tracts ce matin. On attend d’aller sur le terrain, de défendre nos idées, notre projet. »

Prise d’otages à droite

Jean, électeur acquis à la droite, chez lui à Paris. Photo : Fériel Naoura

Une foi solide peut vaciller. Jean a voté pour François Fillon aux deux tours de la primaire. Pour lui, aucun remplaçant en vue. Ni Juppé, ni Sarkozy, ni personne, il votera Fillon ou blanc. De sa voix posée d’enseignant à la Sorbonne, il hésite peu : « Moi, je ne papillonne pas. J’ai des valeurs cardinales : une France catholique, libérale, une certaine conception de la famille. »

Parents de droite, catholiques, pratiquants, Jean parle politique à table. « On se dit: “On va tenir, rester droits dans nos bottes”, mais on doute. C’est dommage d’avoir transformé de l’or en plomb. » Le soir où François Fillon a remporté la primaire fut une fête pour Jean. « D’anciens électeurs revenaient vers la droite. » Il pose ses lunettes, caresse sa barbe et lance : « On a la droite la plus conne du monde ! C’est rageant, insupportable. Ça ne change rien à mes convictions, mais j’en ai marre ! » Ni téléguidage de l’affaire ni cabale médiatique, pour lui : « Fillon s’est mis dans la merde tout seul. Maintenant il nous dit de le soutenir. Il a pris tous les gens de droite en otage. »

Jean est dans le carré des fidèles absolus, mais il s’interroge sur sa démarche d’électeur : « Je me questionne sur mon vote comme sur Dieu. Je vote à droite. Je crois. Je me demande pourquoi. » Ses doutes disparaissent : « Je continue de voter à droite et de croire. C’est une boucle. »

Son verbe se fait ironique lorsqu’il parle de l’appel de son candidat à résister : « Sa dernière allocution télé, c’était le mercredi des Cendres, le 1er mars. Le jour où les chrétiens marquent leur visage par pénitence. C’est rigolo, non ? » Après l’intervention de François Fillon, ses proches appellent « à la riposte du peuple de droite » le dimanche suivant, à Paris.

« Un miracle ! », s’étonne un soutien de François Fillon, place du Trocadéro. Le militant concède que, à l’annonce du rassemblement, « personne n’y croyait. Quatre jours pour mobiliser. On l’a fait ! » Ce dimanche, une foule glisse le long de l’avenue du Président-Wilson. Des milliers de partisans de François Fillon s’attardent, encore grisés par son discours offensif.

Stéphane porte un cuir et une boucle d’oreille. Petit patron dans le bâtiment, il appelle à un examen de conscience : « J’invite n’importe quel homme, simple, avec sa famille, son travail, sa petite entreprise à se demander s’il serait capable de résister à autant de haine. François Fillon est toujours là. Il a tenu. Il a pu donner l’impression d’avoir des doutes, des choses à cacher. Mais qui n’en aurait pas dans ce cas-là ? » Son candidat est humain, presque trop.

Un brin de soleil pendant le discours du candidat "Les Républicains" au Trocadéro. Photo : Fabrice Hébert

Un groupe de jeunes court, rit, discute, traîne sur la place. Arthur, un tee-shirt « Les étudiants avec Fillon » jeté sur les épaules, est un nouveau militant. Il épouse les combats et les discours de son camp : « La gauche se sent faible, tombe en miettes. Elle a besoin des écologistes pour arriver à 14 %. » Le lycéen confie avoir eu peur, à midi, sur la place encore clairsemée. La foule est venue avec la joie d’Arthur. Il croit au redressement : « La France est en décadence, en perpétuelle crise. On est abandonnés par nos élites. Fillon est blanc comme neige, il n’a commis aucune faute morale ! » De son aveu, Arthur est une grande gueule. Il n’aime pas les clichés : « C’est pas le candidat du petit bourgeois, du notable rural. C’est le candidat des jeunes. » Le discours l’a persuadé : « François Fillon est un homme qui croit ce qu’il dit. Les promesses seront tenues. » Le candidat tant espéré.

Le lendemain de la mobilisation, le bureau politique des Républicains a voté le maintien de leur candidat, à l’unanimité. Un bon présage pour ses électeurs. Un instant, leur errance est suspendue.

Décryptage

La préfecture de police de Paris ne communique pas de chiffres sur ce rassemblement, estimant qu'il s'agit d'un meeting. L'équipe de François Fillon annonce 200 000 personnes.

Texte : Pierre Jean

Photos : Fabrice Hébert, Maxime Matthys et Fériel Naoura

Infographie : Céline Degroot - Catherine Lafagne - Claire Pavageau - Sandrine Piquel

Secrétaires de rédaction : Pauline Masure, Claire Pavageau, Hyary Rakotoson, Angélique Le Quéré, Damien Le Boulanger.

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