A l'heure du premier bulletin Textes et photos : Lola cros / centre presse aveyron

Il y a cinq ans, j'étais à leur place. Tout juste âgée de 18 ans, je votais pour la première fois. Dans l'élection présidentielle, la plus solennelle de toutes, j'allais jouer un rôle. En 2012, tandis que j'étudiais la sociologie et la science politique à Albi, le monde ne tournait déjà pas rond : les printemps arabes soulevaient une partie du monde, la Grèce s'embourbait dans la crise, la Syrie entrait dans un conflit dont elle ne parvient toujours pas à s'extraire, Mohamed Merah venait de mettre les pieds de la France dans le terrorisme. Celui-là même auquel doucement nous nous habituons. Tout au moins nous apprenons à vivre avec.

En cinq ans, le monde a changé. La France a changé. Deux tiers des jeunes de moins de 25 ans estiment que la jeunesse était mieux considérée avant le mandat de François Hollande qu'aujourd'hui. Alors même que le candidat Hollande leur en avait promis beaucoup.

En cinq ans, Rodez s'est rapproché de Toulouse. L'équivalent de 15 minutes par la route. Dans les airs, Paris reste à un demi-smic d'ici. La menace qui plane sur les rails, vers Toulouse ou Paris, est continuelle. Enclavé, l'Aveyron l'est et le restera. Alors tu l'aimes, tu t'en satisfais, ou tu le quittes. Rarement ceux qui le quittent, reviennent s'y installer. Ou pas de suite. L'accès à la culture, aux soins, aux nouvelles technologies sont soumis aux dures lois de l'enclavement géographique.

Alors qui sont les jeunes Aveyronnais de 2017, ceux qui votent pour la première fois ce dimanche 23 avril ? Quelles sont leurs préoccupations ? Arrivés à leur majorité à l'heure où la vie démocratique traverse une crise aussi prégnante qu’insaisissable, quel regard portent-ils sur la campagne électorale ? De quel avenir veulent-ils ? Ils sont les forces vives de demain, les acteurs d'une société en mal d'idéal, il est temps de leur tendre le micro.

Tous sont Aveyronnais, jeunes ruraux, actifs ou étudiants. Plus ou moins politisés, plus ou moins convaincus de leur choix de vote, plus ou moins optimistes. Ancrés à gauche, à droite, indécis ou déjà convaincus. Rencontrés dans leur quotidien, dans un café ou un parc, sur un marché ou dans un meeting, ces primo-votants livrent des pensées très personnelles qui n'ont pas vocation à être érigées en règle. Mais qui tendent à brosser un portrait sensible et sensé de notre jeunesse.

Lucas, 20 ans, étudiant en première année d'AES à Rodez

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Quentin, 20 ans, étudiant en première année d'anglais à Toulouse

Ces deux-là sont amis depuis l'enfance. Ce jour de vacances, ils parlent politique sur la banquette de velours d'un café ruthénois. Chose qu'ils font rarement, peut-être n'y avaient-ils jamais pensé. A quelques nuances près, leurs idées convergent. Déjà, ils iront voter, c'est certain. Depuis quelques mois, depuis qu'ils se savent acteurs de leur société, la politique les "concerne". Ils suivent de près la campagne, les débats, les discours. Et attendent de pied ferme les professions de foi dans leur boîte aux lettres.

Ingurgiter chaque "pavé-programme", très peu pour eux. Tous deux se sont servis des "comparateurs de programme" pour affiner leur choix. Mais jusqu'à l'isoloir sûrement, le douter persistera. Quentin se voit déjà faire "plouf plouf". Première élection et déjà l'impression de voter "contre" certains candidats que "pour" un candidat qui les inspire vraiment.

A eux-deux, ils hésitent entre trois candidats : Macron, Hamon, Mélenchon. Leur bulletin ira à gauche. Les "petits" candidats sont balayés d'un revers de main, jugés "fragiles" et "peu crédibles". Leur air "sympa" et leurs "bonnes idées" ne suffisent pas à faire d'eux de bons présidentiables. A droite, Fillon comme Le Pen : "impensable", répond Lucas illico. "Des magouilleurs pareil, hors de question". "On ne veut pas croire que les politiques sont tous pourris, sinon on n'avance pas. Mais depuis quelques années, on les cumule ! Dire que des mecs qui osent mentir les yeux dans les yeux et piquer de l'argent public, ce sont eux qui nous gouvernent, c'est insupportable. Surtout qu'ils demandent aux Français de se serrer la ceinture... ils n'ont pas honte", souffle Quentin. Plus généralement, il regrette que la campagne présidentielle se résume au terrorisme. "Jamais il n'est question de l'emploi, ni de la jeunesse".

Etudiant en anglais, il a commencé par une première année en LEA (Langues étrangères appliquées) à Rodez, et entend se réorienter l'an prochain dans un BTS tourisme en alternance. Mais voit les entreprises lui claquer la porte au nez les unes après les autres. Alors, les études, Lucas et Quentin ne savent plus réellement qu'en penser. "Oui il faut en faire, et c'est intéressant, sauf qu'il n'y a rien au bout. Il y a quelque chose de rageant", lâche un Quentin désabusé sur ce sujet.

A Rodez, Lucas est en première année de licence AES (Administration économique et sociale) et entend bifurquer vers le droit. Avoir fait "tout ça pour rien", il n'ose pas l'imaginer. Temporairement, il pourrait accepter un travail en deçà de ses compétences, "pour manger à la fin du mois". Il a parfois une dent contre le système éducatif et les professeurs qui "ne nous disent rien, ne nous rassurent pas". Comme l'impression de foncer tous, tête baissée, contre le même mur du marché du travail.

Tous deux ont dans leur entourage, un frère, une belle-soeur, un ami diplômé, qui galère. "Ma belle-soeur, ingénieur diplômée, a galéré deux ans pour trouver un job", cite Lucas. Aucun des deux n'est "serein" quant à son avenir professionnel, mais tous deux se refusent à la résignation. A 20 ans, ils s'imposent d'être optimistes. De mettre toutes les chances de leur côté pour réussir, et avant tout, s'épanouir. Ici, ou ailleurs. Car s'ils peuvent réussir hors de cet Aveyron qu'ils aiment tant, ils iront en courant.

"Je ne crois pas à un changement radical de politique, mais j'ai envie de croire à un avenir sympa", réfléchit Lucas. Pour lui, le choix se fera entre la jeunesse et le dynamisme de Macron, ou les mesures sociales de Hamon, à commencer par le revenu universel.

Dans leurs échanges, revient souvent l'idée qu'ils ne sont que de "petits Aveyronnais", qui ne feront jamais "pencher la balance". Pourtant, ils aiment à se rappeler que dans l'isoloir, chaque bulletin est égal. Alors ils entendent profiter de ce pied d'égalité pour s'exprimer. Bien qu'ils ne soient pas "pris au sérieux". Ils regrettent de trop souvent se faire clouer le bec. "Parce qu'on n'a rien vécu, parce qu'on est jeune, on ne devrait pas avoir d'opinion. Pourtant, si nous avons le droit de voter, c'est que nous sommes suffisamment mature pour avoir un avis", reprend Quentin. "On est systématiquement discrédités, infantilisés, jamais vraiment considérés", regrette aussi Lucas.

Maéva, 20 ans, étudiante en deuxième année de STAPS à Rodez

Des airs de pile électrique. Dans la vie, avec Maéva, il faut que ça bouge. Son débit de parole, sa manière de percuter et de répondre du tac au tac, la trahissent. Elle est aussi du genre à s'engager. Depuis toujours.

En septembre dernier, c'est aux côtés d'Emmanuel Macron qu'elle fonce. Elle adhère au mouvement En Marche! D'abord, c'est la peur de la montée des extrêmes qui la pousse à agir. Elle trouve en lui la solution à une question qui la taraude : pourquoi la gauche et la droite s'obstinent à se contredire plutôt que de mettre en commun leurs idées ? Pourquoi ne travaillent-ils pas ensemble ?

Depuis six mois, sa chambre a des allures de QG improvisé. La jeune castonétoise arpente les marchés du département et les halls d'immeuble sous les couleurs de son candidat. Elle apprécie sa jeunesse, son éloquence, son dynamisme, sa bienveillance aussi, son respect, son intelligence. Parmi les idées d'Emmanuel Macron qu'elle apprécie : l'extension du programme Erasmus et le "pass culture" de 500€ pour les jeunes. Si elle reconnait avoir la chance de "vivre chez papa et maman", elle voit certains amis "galérer à boucler les fins de mois". Pour eux, forcément, l'accès à la culture est relégué au dernier plan. Maéva le regrette. Plus généralement, elle vote pour tout ce qui a trait à l'ouverture d'esprit.

"En construction"

Si Macron était élu président, Maéva serait "optimiste" pour l'avenir. "Il a la capacité de gérer le renouvellement. Sa volonté de mélanger politiciens et citoyens lambda dans son entourage de travail me plaît. Les politiciens carriéristes vivent dans un autre monde. Ce sera un travail de longue haleine, car dépasser le clivage gauche/droite dans les mœurs n'est pas chose facile", glisse-t-elle dans un sourire. "Le plus dur, ce sera de faire accepter aux politiques de laisser un peu de place. Parce que des gens qui ont des choses à dire, il y en a plein ! Seulement ils n'osent pas prendre la parole dans l'espace politique tel qu'il est aujourd'hui."

Dans le comité départemental de soutien à Emmanuel Macron, généralement jeune, Maéva apprécie les échanges. La branche aveyronnaise du mouvement est, à l'image de l'échelle nationale, "en construction". "Il y a tout à faire", avec des gens "très différents". Elle est partie prenante du processus, "écoutée", "prise au sérieux", Ravie, en somme.

L'attrait des jeunes pour Marine Le Pen la "dérange" profondément. "L'image de la famille Le Pen, leur manière de refaire l'histoire de la France à coups de polémiques mal placées, leur volonté de fermer les frontières : je ne me reconnais dans aucun point de leur programme... s'il y en a un." Mais Maéva le reconnaît : "Leur discours va-t-en guerre qui tape sur tout le monde doit plaire aux gens déçus de la politique".

Ses parents, "plutôt à gauche", ne sont pas étonnés de l'engagement de leur aînée. Elle leur avait toujours promis de ne jamais s'encarter... "Donc l'adhésion à un mouvement comme En Marche! c'est différent, ça ne compte pas !", éclate-t-elle de rire.

Clément, 24 ans, diplômé d'une école d'hôtellerie en recherche d'emploi, Decazeville

En 2012, le premier bulletin présidentiel de Clément était socialiste. Montebourg pour la primaire - "déjà patriote"-, Hollande pour les deux tours qui suivent. Depuis, Clément a viré de bord, et s'engage désormais activement sous les drapeaux "Bleu Marine". Un revirement que François Hollande "a bien mérité", juge le Decazevillois.

Issu d'une famille engagée à gauche, Clément évoque un oncle, parti en campagne localement sous les couleurs de l'extrême gauche. Ses parents ne s'intéressent pas à la politique. Après avoir trouvé des tracts tricolores dans la voiture de Clément, ils soupçonnent son engagement mais n'en ont jamais eu une confirmation franche. Déjà, ils l'ont mis en garde. Sa mamie l'a prévenu : s'il s'encarte, elle serait "très déçue". Une hostilité qui blesse le jeune homme mais ne l'a jamais freiné. Encarté depuis 2014, militant engagé et actif, Clément devrait, dans les prochaines semaines, prendre les rênes du mouvement aveyronnais des Jeunes avec Marine.

Tous ses amis "le savent". Certains se sont éloignés, d'autres ont fixé certaines limites et mis les conversations politiques au placard, de peur que cela "parte au clash". Clément est fier de son engagement. Son discours, déjà, est bien rodé. Pourtant, il refusera d'apparaître sur notre photo et me demande de respecter son anonymat. "Parce que je suis en pleine recherche d'emploi", et souhaite "protéger" sa famille. "Mon père s'en doute, mais il ne veut pas être associé à mes idées. Souvent, de l'extérieur, on croit que les enfants partagent les convictions de leurs parents. Il veut éviter la confusion".

Avant même 2012, Clément se considérait comme "politisé". Il s'est intéressé à tous les partis, a pris part activement à la campagne. Déjà en 2012, l'attrait pour le Front national le titille. Après avoir voté aux primaires, il décide finalement de rester cohérent : de jouer socialiste jusqu'au bout. Ses années toulousaines, comme étudiant en hôtellerie-restauration, l'émancipent. Lui permettent de s'affranchir de l'influence familiale.

Ni raciste, ni facho, ni homophobe

Rapidement, quelques unes de ses fréquentations lui ouvrent les yeux : c'est avec Marine Le Pen que collent ses idées, et non pas avec les socialistes. Pourtant, Clément se défend d'être "raciste, facho, homophobe". Son entourage - copains de toutes origines, de toutes orientations sexuelles à l'appui - et "le sait", car "ils me connaissent". Il rejoint les universités d'été du parti, où il apprécie les échanges avec les jeunes et avec les cadres du parti.

Le discours est léché, Clément le connaît. Assez naturellement dans sa bouche, l'on retrouve des phrases déjà entendues au meeting rignacois de Marine Le Pen - c'est d'ailleurs Clément qui avait ouvert la porte à la candidate frontiste, "un grand jour" se souvient-il. Avant d'enchaîner. Il cite Jaurès, se revendique de ses idées sociales, tape sur l'Europe, se retrouve dans l'idée de "préférence nationale".

Seul, avec une voiture, Clément vit dans un HLM à Decazeville, pour lequel il paie un loyer de 300€. Chaque mois, il "survit" avec moins de 1000€, et a vu fondre ses allocations logement. "Je galère", résume-t-il. Un aveu au goût amer. S'il n'avait qu'un seul objectif, ce serait de vivre de son travail. L'aide au premier emploi de Marine Le Pen, le supplément de pouvoir d'achat proposé aux "petits salaires", le coup de pouce au "minimum vieillesse", lui parlent.

Les valeurs de ruralité aussi résonnent en lui. Il s'est toujours dit qu'il "naîtrait, travaillerait et mourrait au pays". Dans le bassin decazevillois. Seule Marine Le Pen lui promet d'enrayer la machine de la "centralisation" qui l’oppresse. Il cite l'hôpital de Decazeville en exemple. "Demain, ce sera Rodez", promet-il. Il croit en nos petites villes à "taille humaine" qui rassurent les investisseurs, permettent de créer de l'emploi.

Aussi, Clément regrette de voir les savoir-faire français filer à l'étranger. Monter son affaire, il a essayé. "Trop compliqué". Permis d'exploitation, prêt bancaire, charges, auront eu raison de son projet de bar-restaurant à Rodez. Parce qu'il n'est pas le seul à vivre ces difficultés d'accès à l'emploi, d'accès au logement, Clément n'est "pas surpris" de l'attrait des jeunes pour Marine Le Pen.

"Déjà en 2012, c'était le cas. On pousse nos générations à faire de longues études, mais il n'y a rien au bout. On a besoin d'un président qui tranche enfin, qui sache s'opposer à l'Europe et protéger ses jeunes." Et puis il y a l'insécurité... "L'Aveyron n'est plus épargné", assure le jeune militant.

Romain, 19 ans, lycéen en terminale bac pro "commerce" au lycée Querbes

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Djody, 18 ans, lycéenne en bac pro "accompagnement, soins et services à la personne" au lycée Foch

Leur majorité, ces deux-là l'attendaient avec impatience. Pas forcément pour voter, mais plutôt pour goûter à la liberté, aux libertés, qu'elle procure. Voter, ils iront, pour la première fois. Et leur choix est déjà fait : dès le premier tour, pour Romain et Djody, le bulletin sera blanc.

Aussi "corrompus" soient les candidats, "ils restent nos dirigeants" et "nous devons nous exprimer, donner notre opinion". Pourtant, aucun candidat ne colle à leurs attentes. "Nous, nous sommes issus de la classe moyenne qui galère. Nous sommes là juste pour... la déco. Nous faisons tourner l'économie du pays mais... Nous sommes là sans être là", lâche, amer, Romain. Ses mots sont crus, mais viennent de loin. Le dégoût de Romain est réel.

Sa mère, avec qui il vit seul, est au chômage depuis dix ans, à quelques petits jobs près. Chaque mois, chaque jour, le moindre centime est compté "pour manger". Dans la famille de Djody, la maman est au chômage, le papa en est sorti en se montant en autoentrepreneur de petits services. Son grand-frère, diplômé, est au chômage, sa grande-soeur est embauché en contrat d'avenir à Onet-le-Château. Là aussi, les fins de mois sont "difficiles".

Objectif : "Vivre un peu mieux" que leurs parents

"Personne ne peut aider notre classe sociale, personne ne sait nous défendre", ajoute timidement Djody. "Nous, on galère chaque jour un peu plus. Eux, les politiques, ils nous demandent toujours plus de taxes, d'impôts, on ne peut plus donner autant ! Même le tabac ne fait qu'augmenter", reprend Romain.

Leur avenir les inquiète. "Tous nous promettent des miracles, mais une fois élus, ils ne pensent qu'à leurs avantages. Ils sont loin du peuple", continue la jeune fille. Elle, se voit déjà travailler dans une maison de retraite, et peut-être évoluer vers le métier d'éducateur spécialisé ou aide soignante.

Romain, lui, espère rejoindre les bancs de la CCI en alternance l'an prochain pour suivre un BTS de Management des unités commerciales (Muc). Pressé de "bosser", de mettre les mains dans le cambouis, Romain est "boosté" par la satisfaction de ses maîtres de stage. Il se sait "motivé" et "efficace", alors il "vise un job" qui lui "plaît", bien qu'il soit "prêt à accepter n'importe quelle offre" pour vivre décemment. Surtout, il rêve de vivre "un peu mieux" que sa mère. Et se donne les moyens d'y arriver. Tous deux ont été éduqués dans l'idée de "se battre", toujours. Djody est plus réservée, rebutée à l'idée qu'on ne donne pas la chance aux jeunes. Déjà, elle pense à ses enfants et veut tout faire pour leur "éviter une vie de galère".

Les "petites phrases", "affaires" et "polémiques" qui entourent cette campagne n'aident pas à lui donner du crédit à leurs yeux. Ils ont regardé les débats, "par petits bouts" et essayé de "lire entre les lignes des programmes" sur internet.

Les médias ? Ils saturent. "Trop médiatisé", "trop, c'est trop". "Les voir sans arrêt à la télé donne encore plus l'impression qu'ils sont hors-sol, qu'ils sont supérieurs, et que nous sommes que des petits moutons", bouillonne Djody. Parfois, ils préfèreraient entendre les candidats... sans l'intermédiaire des médias. "A force d'en faire des masses, nous sommes noyés... et dégoûtés". S'il reconnaît l'utilité des médias pour révéler les "affaires" de certains candidats, cela ne fait qu'ajouter au dégoût de Romain. Les immunités des candidats l'énervent particulièrement, "parce que nous, quand on fraude, on ne nous rate pas".

Le soir, Romain aime regarder l'émission "Quotidien", sur TMC. Leur façon de raconter les choses, de titiller les candidats, de refaire le puzzle de l'information l'aide à se faire une idée. Surtout, bien cachée derrière des formats rigolos, Romain retient la "morale" derrière chaque histoire. Elle, est souvent moins rigolote.

Valentin, 19 ans, étudiant en deuxième année d'économie et de sociologie, à Toulouse

Valentin est encarté au parti socialiste depuis deux ans. Il n'en reste pas moins critique. Non pas du mandat de Hollande, dont "tout n'est pas à jeter" (le mariage pour tous, le tiers-payant généralisé, la réforme des collèges, notamment) mais de l'archaïsme de son parti. Selon lui, le cadre-même du parti, "vieillissant", "bride l'initiative et l'expression personnelles". Lui, juge ce système "bientôt dépassé" et parie sur de "nouvelles formes de militantisme". "Il faut changer les pratiques, renouveler les bases militantes, et les idées".

Valentin en est convaincu : si la crise de l'engagement est réelle, si bien qu'en tant que jeune engagé il se voit comme un "ovni", il n'y a pas de déficit d'idées. Bien au contraire ! "Juste un désamour pour le système politique et citoyen tel qu'il est. Beaucoup de gens ont beaucoup de choses à dire, mais ne trouvent pas d'espace pour se faire entendre". Il cite Nuit Debout, dans lequel il a rencontré beaucoup de nouveaux visages, jamais engagés jusqu'alors.

"La crise de l'engagement ne rime pas avec déficit d'idées"

Il retrouve en Hamon - pour qui il a voté aux primaires - un retour aux valeurs fondatrices de la gauche socialiste : les notions de justice sociale et d'égalité, ainsi que des propositions innovantes et une forme d'humilité qu'il apprécie. Là aussi, Valentin porte un regard critique sur la campagne de Hamon, qui "ne parvient pas à transformer l'essai des primaires, qui n'arrive pas à faire entendre ses idées".

Ses idées, Valentin les illustre dans un "tryptique" : écologie, social, démocratie. L'écologie, le jeune Aveyronnais le dit lui-même, c'est la "boussole" de ces élections. "Il faut sortir dès maintenant du discours productiviste. Nous qui sommes jeunes devons nous préoccuper du monde dans lequel nous vivons, de savoir si nos enfants continueront à jouer dans des cours de récréation, à manger sainement. Aujourd'hui, le discours écologiste n'est pas assez puissant. Il faut allier éducation et mesures contraignantes pour imposer un changement des conditions de vie, et vite !"

Deuxième axe : le social. Pour être "capable de relever tous les défis", Valentin s'impose d'être optimiste. Ses préoccupations de "jeune" tournent autour de l'emploi, de l'insertion, du pouvoir d'achat. Il critique volontiers le système éducatif et se pose une question : "l'éducation doit-elle nous former à être de bons travailleurs dans un domaine précis ?" Valentin croit plutôt au développement de la culture générale. Aussi, il regrette le manque de réflexion autour de la formation professionnelle et de la reconversion. "Dans notre carrière, nous changerons trois fois de métier en moyenne. Ce n'est pas une mince affaire ! Aujourd'hui, on nous reproche tantôt d'avoir un bagage éducatif trop faible, ou trop conséquent." En ce sens, il voit le "revenu universel" proposé par Benoît Hamon comme une chance inouïe pour la jeunesse. Un revenu qui permettra une "autonomie évidente des jeunes vis à vis de leur parents pendant les études". Un "plus" synonyme d'épanouissement, de "confort" pour entrer sereinement dans la vie professionnelle.

Enfin, côté démocratie, Valentin signe pour une sixième République. Une République qui reconnaîtrait le vote blanc, qui interdirait le cumul des mandats pour ne pas faire de la politique une profession, qui instaurerait la proportionnelle à l'Assemblée. Valentin fait également de la démocratie directe un objectif car la "politique doit changer de paradigme, passer par des initiatives locales fortes et concrètes".

Quant à la campagne, la "première" à laquelle il assiste activement en tractant, en "boîtant", en participant à toutes sortes de débats, Valentin la trouve, "honnêtement"... "pourrie". La violence des échanges, des actes, de la société comme des gouvernants, le débecte particulièrement. Celle du Front National, aussi. "Je ne supporte pas le discours caméléon de Marine Le Pen, un discours qui dorlote tour à tour les patrons, les artisans, les salariés. Qui vend du rêve mais n'est qu'imposture. Un discours violent et dangereux qui vise à culpabiliser les pauvres, à concurrencer les misères quelles que soient les couleurs."

Il voit en Hamon le moins "clivant" des présidents, et même si Mélenchon partage certaines idées, son dicours "manichéen" ne le fait pas rêver. Mais si Hamon perd, Valentin continuera l'engagement. Comment ? Autrement.

Garance, 18 ans, étudiante en première année de prépa cinéma à Nantes

Pile poil. Sur le fil du rasoir. Garance vient de fêter ses 18 ans. Née en France, Garance a la double-nationalité franco-américaine. L'élection américaine, elle l'a ratée de quelques semaines et s'en mord les doigts. Quoi qu'on dise de la campagne française, aussi "désespérante" soit-elle, Garance ira voter. Physiquement même ! La jeune fille s'est inscrite sur les listes à Nantes où elle étudie pour glisser elle-même son bulletin dans l'urne. Depuis l'élection de Trump, Garance croit en la France pour ne pas reproduire le schéma. Pour ne pas voir ses deux pays basculer dans une extrême droite imprévisible.

Le déroulement du scrutin français en deux tours la rassure. Elle espère un réveil entre les deux tours, si Marine Le Pen venait à passer. Elle entend encore sa mère, très ancrée à gauche, raconter son 21 avril 2002. Et prie pour ne pas vivre ce moment. A ce titre, elle demande la reconnaissance du vote blanc, qu'elle pourrait dégainer au second tour selon la tournure du vote.

Dimanche, elle votera pour Jean-Luc Mélenchon. Parce qu'elle veut donner une chance à la gauche. L'éducation et les valeurs dans lesquelles Garance a grandi n'y sont pas étrangères. Pourtant, la jeune fille a mis un point d'honneur à se renseigner de son côté, à éplucher les discours et les programmes. "Je n'y vais pas à tâton !"

Si elle penche pour Mélenchon, c'est pour son engagement social, "qui manque à la France", "obnubilée par l'argent et les pouvoirs financiers". L'augmentation du Smic et de l'impôt pour les plus riches résonne en elle. Tout comme la redistribution des richesses, "une évidence".

Parce qu'elle se rêve déjà en actrice - "pas forcément star" -, Garance ne trouve pas son compte en matière culturelle. La culture est, d'après elle, la "grande oubliée" de la campagne. Elle aimerait en entendre parler, juste pour que les candidats marquent son importance. Elle voudrait aussi voir son budget augmenter. Et le statut d'intermittent définitivement protégé. "Vivre de la culture, aux Etats-Unis, c'est impossible. Heureusement que le statut français existe, il faut le conserver, c'est un droit fondamental", argumente-t-elle.

Garance, comme la quasi-totalité des primo-votants interrogés ici, est optimiste. De nature. Récemment, une exposition parisienne autour de la société des années 70 et 80 a déprimé tous ses amis. Elle, en est sortie revigorée. Le dynamisme, la volonté, l'esprit libre et révolutionnaire lui ont donné des ailes. Lui ont prouvé qu'on pouvait encore "changer les choses".

Joris, 20 ans, intérimaire à la Sam Technologies à Viviez

"Alors Joris, on parle politique ?" - "Mélenchon!" répond Joris du tac au tac.

Joris est intérimaire à l'usine Sam Technologies depuis plusieurs mois. Il n'a "que" 20 ans, n'a pas une idée claire de ce qu'il veut faire. Pour l'heure, l'interim lui convient. Plus tard, peut-être, il sera gendarme. A Decazeville, il a grandi dans une famille politisée et engagée. Une famille ouvrière qui s'est toujours reconnue dans les valeurs de gauche, incarnées aujourd'hui par Mélenchon. Oui, "l'influence familiale est forte", mais Joris a tenu à se faire ses "propres idées". Il suit les débats et les discours. Deux candidats se détachent : Macron et Mélenchon. "Mais Macron, c'est la droite", balaie le jeune homme.

Sa première préoccupation : abroger la loi El Khomri qui place les salariés à la merci du patron. La sécurité de l'emploi lui tient à cœur. Pourtant, il est plutôt confiant quant à son entrée sur le marché du travail : "Quand on cherche, on trouve du travail. Partout où j'ai cherché j'ai trouvé", et de préciser illico : "il faut dire qu'actuellement, tant que je me cherche, je suis prêt à tout accepter".

"Même dans la misère, Le Pen n'est pas la solution"

Ce qu'il aime dans le programme de Mélenchon, c'est la retraite à 60 ans. Une mesure qui permettra de faire de la place aux jeunes. L'arrêt du nucléaire et le volet écologie aussi. D'après lui, Mélenchon est le plus honnête des candidats. Même s'il ne peut pas mettre en oeuvre tout son programme et ne peut pas faire de miracles, lui, au moins, "n'a pas d'affaires".

Les "petits" candidats, c'est niet. Joris vote pour quelqu'un qui a des chances d'être élu, point. Voir Mélenchon monter en flèche dans l'opinion le rend optimiste.

Un voyage humanitaire au Sénégal lui a récemment ouvert les yeux sur la société française, recroquevillée. Il aimerait plus de solidarité, une redistribution des richesses. La pauvreté d'un grand nombre de Français l'inquiète.

En attendant, dimanche 16 avril, Joris était à Toulouse pour le meeting de Mélenchon. Son premier meeting. Un grand moment, pour "le voir en vrai". "Lui seul est capable de réunir autant de monde, de donner envie à autant de monde d'y croire !" La volonté de renouveler la classe politique donne espoir à Joris : "La gauche, la droite, on a essayé, il faut changer".

Et le FN? Jamais. Ses mots sont durs, tranchés et tranchants. Joris ne veut pas voir les sondages qui donnent Le Pen en tête dans le vote des moins de 25 ans. "Même dans la misère, Le Pen n'est pas la solution". "Mélenchon n'est plus extrême comme avant, d'où le fait qu'il attire plus de votants". "Il a les épaules pour être président".

Quentin, 20 ans, étudiant en deuxième année de génie civil à Toulouse

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Corentin, 22 ans, étudiant en dernière année de kinésithérapie à Limoges

Ce duo-là, attrapé en flagrance de tractage sur le marché de Rodez, est à l'image de la fédération aveyronnaise de Debout La France à laquelle tous deux adhèrent : jeune et volontaire. C'est d'ailleurs son "atout". Un temps pensé comme un "inconvénient", leur jeunesse donne une image "dynamique" du mouvement, "interpelle les gens sur le marché". Et c'est "plutôt positif".

Leur soutien à Nicolas Dupont-Aignan, ils le doivent en partie à leurs grands frères. Celui de Quentin, Fabien (24 ans), est le fondateur et responsable de cette fédération. Celui de Corentin, Flavien (24 ans), s'engage activement depuis plusieurs années. A longueur de discussions, les deux "petits" se sont laissés séduire par le candidat. "Il est le plus humain, le plus honnête de tous. Celui qui incarne réellement une alternative au système en place, aux idées proposées dans la sphère politique". Ce qui les convainc particulièrement dans son programme ? "Le retour au souverainisme", sans hésitation.

"Nous ne sommes pas anti-Europe, mais nous voulons une réforme de l'Union européenne pour que la France retrouve son pouvoir de décision", résume Quentin. L'accès aux soins, la cause animale, défendus par Dupont-Aignan, trouvent également écho chez ces étudiants.

Peu leur importe le pourcentage d'intention de voix crédité à leur candidat. Il apporte un "plus" au débat, bien qu'on ne "l'entende pas assez" dans les médias, qu'il n'ait pas "la place" qu'il mérite. Aussi, ils rejettent en bloc le "vote utile", qui n'a d'utile que le nom. "On n'entend parler que du changement, "tous pourris", et l'envie de donner un bon coup dans la fourmilière, alors que voter utile ne sert qu'à reconduire les mêmes candidats en permanence. Cette manière d'orchestrer le vote ne permet pas de faire émerger de nouveaux talents. Voilà pourquoi ce sont toujours les mêmes qui se partagent le pouvoir. On tourne en rond."

A l'aube de leur entrée sur le marché du travail, Quentin et Corentin s'estiment "très chanceux" car leurs filières se portent plutôt bien. Les kinés sont recherchés, tandis que la question environnementale offre au génie civil d'importantes débouchées. Selon eux, la formation par alternance pourrait être la clé. "Peu connue", "peu valorisée", alors que "beaucoup d'entrepreneurs, y compris en Aveyron, sont prêts à former. C'est du terrain que l'on apprend le plus et le mieux", analyse Corentin.

"Aujourd'hui, nous sommes tous poussés dans la même direction, nous nous entassons en première année de licence, et arrivons tous en même temps sur le marché du travail, dans l'état que nous le connaissons : ça ne peut pas marcher", continue-t-il. "Nous savons que notre génération va galérer, que nous serons peut-être amenés à reprendre nos études ou à nous reconvertir au cours de notre carrière".

Une génération qui galère, mais qui a appris à se débrouiller, à contourner certains obstacles pour aller de l'avant. C'est le cas du covoiturage, cité par Corentin et Quentin, pour ne pas subir l'enclavement du département. L'état des rails et des trains, "pitoyable" et "trop cher". L'avion, "inaccessible". Alors ces réseaux servent la solidarité d'une génération touche-à-tout et débrouillarde, habituée à s'organiser par elle-même.

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Lola Cros / Centre Presse Aveyron
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